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Livre en ligne : Temoignages - Souvenirs et reflexions sur l'oeuvre de l'Alliance Israelite Universelle

Envoyé par Dafouineuse 
Livre en ligne : Temoignages - Souvenirs et reflexions sur l'oeuvre de l'Alliance Israelite Universelle
04 avril 2008, 12:36
Merci a David Bensoussan de nous proposer une nouvelle aventure litteraire en nous permettant de mettre en ligne ce livre dont il est l'editeur et le co-auteur avec Edmond Elbaz :

TEMOIGNAGES - Souvenirs et reflexions sur l'oeuvre de l'Alliance Israelite Universelle

A sa demande un chapitre sera propose tous les huit ou dix jours.
Si vous voulez faire des commentaires cliquez ici [dafina.net]
Bonne lecture a tous






Modifié 2 fois.
À Jules Braunschvig et Samuel D. Lévy

PREFACE


Bientôt un siècle et demi d'activités qui ont fait rayonner la langue française de par le monde. Le mandat de l'Alliance israélite universelle (AIU) a donné aux Juifs de la diaspora l'occasion d'avoir une ouverture sur le monde moderne depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Pour la plupart, les Juifs des pays musulmans étaient prisonniers d'un statut de dhimmi (toléré) dans des pays islamiques, et leurs droits y étaient inférieurs par rapport à ceux de la population islamique majoritaire. L'Alliance n'a pas seulement apporté une nouvelle dimension culturelle, mais elle a aussi contribué à faire connaître au monde le sort difficile des Israélites et à insuffler à ces derniers un goût de liberté et d'affranchissement. En rapportant les excès envers les Israélites, l'Alliance a contribué au fait que les oppresseurs durent rendre des comptes parce que l'opinion internationale en fut saisie. L'on a souvent tendance à oublier cette contribution de l'AIU, car les puissances coloniales ont fini par faire régner l'ordre et la paix, mettant fin à une insécurité séculaire.

L'Alliance est plus qu'une institution de scolarisation. Tout celui qui est passé par son moule a pu bénéficier de l'apport du corps enseignant tout dévoué à sa tâche. Les professeurs ne voulaient pas seulement que diffuser un enseignement, mais visaient l'excellence. Ils avaient pour leurs étudiants les ambitions les plus nobles. Ils tenaient tellement à ce qu'ils réussissent que cela transparaissait au quotidien. C'est dans une atmosphère familiale et privilégiée que les élèves reçurent une éducation et des enseignements de la vie.

Doit-on rappeler la réussite des finissants de l'Alliance ? L'Alliance a permis d'ouvrir tout grand la voie vers des carrières professionnelles tant dans la science que dans les arts. L'énumération non seulement des cas de réussite mais aussi des statistiques portant sur les dizaines de milliers d'autres élèves qui sont passés par ses établissements serait fastidieuse. Mais il y a plus encore : Où que l'on soit sur le continent, l'on rencontre des anciens amoureux et nostalgiques qui ont conservé un merveilleux souvenir de leur séjour, de leurs professeurs et des copains farceurs.

La présence de l'A.I.U sur les bords du St Laurent s'est faite tout naturellement avec l'arrivée des Juifs d'Afrique du Nord et du Moyen Orient. Cette présence bien qu'étant un phénomène récent, a pris en quelques années une importance indéniable. Importance due, certes, au fait français au Québec, mais aussi à une volonté de mettre en commun des expériences pédagogiques qui ont fait leurs preuves dans les établissements de l'Alliance de par le monde. Les écoles juives de Montréal, anglophones et francophones sont toutes aujourd'hui affiliées à l'AIU, et près de 7000 élèves bénéficient de cette association. Nombreux sont les professeurs qui sont des anciens de l'Alliance et qui ont reçu eux-mêmes de leurs aînés des valeurs qu'ils retransmettent au Canada avec la même ferveur, dans le respect d'autrui et dans la fierté du patrimoine juif. Dans le contexte canadien, les établissements affiliés à l'Alliance couvrent l'ensemble des tendances religieuses fort différentes, allant du mouvement libéral à l'ultra orthodoxie.

Avec le recul du temps, on commence à réaliser la dimension du défi titanesque relevé par l'Alliance tant su rle plan des efforts pédagogiques et organisationnels que sur le plan financier. L'AIU nous donne ici une leçon d'histoire exemplaire qui aura marqué l'histoire du peuple juif en diaspora. Fasse que l'œuvre passée de l'Alliance puisse nous inspirer pour pouvoir continuer et persévérer dans la foulée de son idéal.

David Bensoussan Edmond Elbaz


AVANT-PROPOS

Rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire
Samuel Daniel Lévy
(1874-1971)


Dans ce recueil de témoignages, nous avons voulu permettre aux anciens de l'Alliance de témoigner de leurs expériences respectives. Nous nous sommes vite rendu compte que ces témoignages étaient tous empreints de nostalgie et d'admiration pour l'œuvre éducative de l'institution de l'Alliance. Les témoignages viennent d'originaires des grandes villes du Maroc tout comme Meknès, Mazagan, Marrakech, mais aussi des régions éloignées du bled marocain ainsi que de l'Irak et de l'Iran.

Peut-on envisager des souvenirs de classe sans leurs cancres et leurs farceurs ? Nous avons été chanceux de pouvoir mettre la main sur des notes personnelles de l'artiste et poète Isaac D. Knafo connu sous le nom de IDK, qui nous conte avec sagacité des scènes de classe dans sa ville de Mogador natale ainsi que son voyage à Paris à l'École Normale Israélite Orientale (ÉNIO), des souvenirs de son séjour dans cet établissement et son retour au Maroc.

Samuel D. Lévy a été incontestablement un leader qui a motivé toute une génération d'éducateurs et de dirigeants communautaires. Nous reproduisons des témoignages rapportés par les dirigeants communautaires de l'époque. Bien que certains de ces témoignages soient parfois redondants, nous avons jugé bon de les incorporer car ils traduisent un style et une forme de pensée propres aux dirigeants communautaires d'une autre ère et mettent mieux en évidence les dilemmes et les difficultés qu'ils ont dû confronter.

Dans une dernière partie, nous laissons la place à des réflexions sur l'œuvre de l'Alliance et sa philosophie ainsi que sur celle de certaines de ses grandes figures. Des critiques et éloges sont de mise, notamment du fait que l'œuvre de l'Alliance peut être évaluée aujourd'hui avec un certain recul.

Nos remerciements vont aux auteurs, à Asher Knafo qui nous a transmis les mémoires de son oncle IDK, à Clémence Lévy qui nous a transmis les témoignages sur son beau-père Samuel D. Lévy et à Morteza Danechrad qui a bien voulu faire une seconde lecture des travaux soumis et contribuer à l'édition de cet ouvrage.



JE ME SOUVIENS DE MON ÉCOLE
Marcel Bénabou


Dans cette " mémoire obstinée " dont j'ai récemment tenté de restituer les fragments, l'école de l'Alliance de ma ville natale Meknès, occupe une place spéciale. Car, plus peut-être que les autres enfants de mon âge, j'ai entretenu avec cette institution des rapports étroits.

Avant même d'y entrer comme élève en octobre 1945 et d'y passer cinq années, j'avais eu quelques bonnes raisons de m'en sentir proche. Et pas seulement parce que les deux bâtiments qui la constituaient se trouvaient, comme par une sorte de prédestination, à quelques pas de la maison de mes parents.

En fait, c'est comme refuge, comme lieu de protection, que je l'ai d'abord perçue. Un de mes plus anciens souvenirs remonte aux années de guerre (1942 ou 1943) et concerne l'école des garçons. Dans la vaste cour de celle-ci, une série de tranchées parallèles avait été creusée, destinées - c'est du moins ce que j'ai toujours supposé - à accueillir la population du quartier en cas de bombardement. Je me rappelle être allé plusieurs fois contempler en famille, avec un sentiment de sécurité mêlé d'un brin de fierté, ces étroites et profondes excavations. Mais pour autant que je me souvienne, je ne me rappelle pas d'avoir jamais vu personne aller s'y abriter. Dès cette époque, l'école était donc devenue pour moi le prolongement naturel de ma maison. Déjouant la sourcilleuse surveillance maternelle, il m'arrivait souvent (je n'avais que la rue à traverser) de me glisser - au risque de m'écorcher les mollets ou le visage - à travers une épaisse barrière de buissons pour pénétrer dans la cour de l'école des filles, à l'heure de la récréation. Je m'y sentais tout à fait en famille : une partie des élèves étaient mes cousines ou mes voisines; une de mes sœurs y enseignait, ainsi qu'une de mes belles-sœurs; quant aux autres maîtresses, elles étaient souvent des proches.

Lorsqu’enfin je fus admis comme élève à l'école des garçons, ce fut pour moi le début d'une série de plaisirs. J'aimai jusqu'au moindre objet de ma nouvelle salle de classe : l'estrade et le bureau de bois du maître, les tendres craies de couleur qui s'écrasaient doucement sous les doigts, le chiffon humide glissant sur le tableau noir, le globe terrestre tournant autour de son axe, les cartes murales (je me souviens surtout de celle qui était intitulée : Les peuples de la Gaule à l'époque de Jules César) et la série d'images représentant Jeanne d'Arc à la bataille d'Orléans, Saint-Louis rendant la justice sous un chêne, Le sacre de Sa Majesté l'Empereur Napoléon 1er… Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'est que chaque année m'offrait l'occasion de pénétrer plus avant dans un univers fascinant : celui que je découvrais à travers les textes assemblés dans ce volume que l'on appelait " livre de lecture ". Dès que je l'avais en main, peu avant la rentrée, je sautais par-dessus les chapitres du début, encombrés de leçons de grammaire et d'orthographe, et je courais aux pages finales, réservées aux vraies " lectures " : c'étaient de petits textes de fiction, les premiers que j'ai eu l'occasion de lire, et qui me firent éprouver les frissons d'un plaisir inconnu…

Mais d'autres moments, tout aussi intenses, me reviennent périodiquement en mémoire : les parties de billes sous les faux poivriers de la cour, tandis que nos maîtres échangeaient à mi-voix les derniers potins et que le directeur, majestueux et solitaire, faisait les cent pas devant son bureau ouvert, en attendant de pouvoir notifier impérieusement à tous, par trois coups stridents de son sifflet à roulette, la fin de la récréation; les réjouissances qui marquaient rituellement les derniers jours torrides de l'année; les leçons s'allégeaient, on célébrait l'arrivée prochaine des vacances dans un feu d'artifice de rondes et de chansons, inlassablement hurlées sous les fenêtres du directeur, qui, ces jours-là, consentait à prendre un visage moins sévère.

Ma scolarité à l'Alliance s'acheva en cet avant-dernier jour de juin 1950 où je découvris avec bonheur ce que pouvait être une " distribution des prix ". C'était la première dans notre école, et elle coïncidait exactement avec mon onzième anniversaire. Elle avait été préparée avec soin. Une représentation théâtrale avait même été prévue. La " scène " avait été dressée en plein air, sous les arbres. Les maîtres au grand complet, ainsi qu'un certain nombre de parents, dont les miens, étaient là. Mais ce qui donnait du lustre à l'événement, c'était la présence des " autorités " : aux côtés du président de la communauté et du grand rabbin, trônaient, majestueux et graves, le pacha dans sa djellaba blanche et le général dans son uniforme. J'avais été choisi pour interpréter le rôle principal, celui du mari, dans une farce médiévale intitulée La farce de la femme muette. Je l'avais répété pendant des semaines, et jusqu'à ces dernières années, quelques fragments de ce texte traînaient encore dans ma mémoire. Une très charmante élève de l'école des filles me donnait, si je puis dire, la réplique, ce qui ajoutait du piquant à la chose. Le moment le plus fort vint pour moi juste après la représentation : sous les applaudissements, je reçus des mains du pacha un beau et lourd volume, relié et doré sur tranche, qui allait pour longtemps concrétiser cette notion demeurée jusque-là bien abstraite, celle de " prix d'excellence ". Le livre était intitulé Peau de pêche. Il fut pendant quelques années le plus bel ornement de ma bibliothèque.

Les nouveaux cahiers (juillet 2000, no 22)








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LA RENTRÉE
Bob Oré Abitbol


Tous les souvenirs d'enfants se ressemblent et pourtant chacun est personnel. J'ai beau vous entendre raconter vos aventures et m'apercevoir qu'effectivement elles ont un air de famille, les nôtres étaient uniques au monde, comme la rose du Petit Prince. Parce qu'il s'agissait de nous. La réalité se transforme peu à peu en souvenirs et chaque jour qui passe les rend plus vivaces et plus purs.

À cinq heures du matin, il s'était levé dans l'excitation de cette première journée pour " La Grande École ". Il se lava la figure tant bien que mal, mit un peu d'eau sur ses cheveux s'était habillé : chemise blanche à manches courtes, short gris à bretelles et, par-dessus, un tablier bleu et blanc à carreaux avec une lisière rouge qui fermait sur le côté.

Il réveilla doucement puis avec insistance sa mère qui se leva de bonne grâce, ne voulant pas gâcher par une remontrance quelconque cette journée vraiment très spéciale pour l'enfant.

Elle lui fit refaire sa toilette, rajusta ses vêtements attachés à la diable et lui prépara un bon déjeuner qu'il avala à la hâte.

" Prends ton temps, mon chéri, dit-elle, l'école commence à huit heures et demie ". Il ne voulut rien entendre; elle enfila un long peignoir fleuri, mit un ruban sur ses cheveux frisés et l'établissement ne se trouvant qu'à 500 mètres, elle accompagna l'enfant à pied.


Sur l'avenue qui menait à l'école, les arbres étaient toujours verts et les bougainvilliers fleurissaient encore malgré les premiers frissonnements de ce début du mois d'octobre.

L'aube se levait à peine et, dans cette rue de Casablanca, d'ordinaire si vive et si animée, un silence étrange régnait. L'épicier du coin n'allait cependant pas tarder à faire grincer dans un bruit de tôle son rideau, et la rue allait retrouver son visage de tous les jours et ses bruits quotidiens.

Le marchand de poissons d'abord : " Colin, sole, merlaaaan ", le dernier mot n'en finissait pas de finir. Le rémouleur et son sifflet, sa musique particulière est tellement jolie! Les marchands de légumes, de fruits, pittoresques et sympathiques. Le marchand de sable sur son âne : " Ha remla, Ha remla ". On racontait en riant que son âne pouvait parler, mais avait peur de le faire devant son maître, de crainte de devoir répéter sa vie durant : " Ha remla, Ha remla ".

L'enfant, connaissait bien sa rue. Pendant toutes ses jeunes années, il avait vu le va-et-vient des uns et des autres, et sa mère l'avait souvent pris dans ses bras pour un " petit marché " comme elle disait.

La rue appartenait aux femmes pendant la journée. Elles se rencontraient autour de tous ces vendeurs ambulants et tout " en marchandant " échangeait les dernières informations, lançaient les prémices d'un cancan et amplifiaient, reprenaient une rumeur ou s'indignaient des mini-scandales qui sont le " propre de toute communauté ".

Entre midi et deux heures, cependant, les maris et quelques-uns des enfants venaient prendre le déjeuner. La rue prenait alors un autre visage. Monsieur Amzallag, avec son béret sur le côté (il racontait qu'avec le patron qu'il avait, c'est tout ce qu'il avait réussi à mettre de côté) et dans chaque bras un paquet de fruits, l'enfant ne se souvenait pas de l'avoir vu différemment leur vie commune durant.

Les voisins échangeaient leurs plats favoris, des cris fusaient de toutes parts. Le marchand de journaux passait à toute vitesse à bicyclette " Vigie, Vigie ".

Vers une heure trente, les hommes repartaient vers leur travail en s'arrêtant toutefois à la terrasse de leur café favori pour une rapide partie de cartes, qui n'en finissait pas et un café-verre. Les enfants reprenaient le chemin de l'école. Alors la rue se calmait…pour quelques heures.

Pendant ce temps, l'enfant était à l'école. Sa première journée se passait bien. La maîtresse était gentille et sympathique. Elle racontait de jolies histoires et pour cette première rencontre donnait surtout des recommandations : les livres qu'ils devaient apporter, une ardoise, de la craie, une éponge, un plumier, un cahier avec des interlignes, des plumes Sergent-Major pour les pleins et les déliés.

La cloche sonna pour la récréation et l'enfant rencontra ses premiers camarades. La cour était immense; il y avait des arbres partout, le tronc peint en blanc. Près du préau, qui servait de salle de gymnastique, de théâtre, de salle de punition et que sais-je encore, se trouvait la fontaine où s'échangeaient les petits secrets.

L'école des garçons était mitoyenne avec celle des filles et l'on pouvait entendre leurs rires et leurs cris stridents pendant qu'elles jouaient à la marelle, à la corde, à la ronde.

Pendant ce temps, les maîtres se promenaient par deux ou par groupe les mains derrière le dos, l'un d'eux sifflant de temps en temps un enfant particulièrement turbulent.

Bien que déchaînés, les élèves craignaient leurs maîtres et les regardaient avec respect. Au fond de la cour, " les grands " étudiaient et les enfants qui les voyaient de loin attendaient avec impatience le jour où ils pourraient en être là. De leur côté, les grands enviaient leurs cadets et regrettaient, eux aussi, de ne pouvoir jouer comme leurs petits camarades.

L'enfant écarquillait les yeux, émerveillé. Il acheta un pain au chocolat qu'il dévora à belles dents. Puis se mit à courir avec les autres. Des clans se formaient, se défaisaient, se refaisaient rapidement.

La cloche sonna de nouveau, les rangs se formèrent devant les classes et quelques minutes plus tard, la cour retrouvait un silence relatif, troublé seulement par les oiseaux qui venaient picorer le reste de croissants des élèves.

Madame Bencheton, c'était le nom de l'institutrice, remarqua le petit visage vif et sympathique de l'enfant et le fit venir au tableau.
- Comment t'appelles-tu?

L'enfant dit son nom d'une voix claire, mais son cœur battait fort. Il était intimidé par toute la classe qui le regardait et par la maîtresse qui lui demanda d'une voix douce :
- Connais-tu un poème, une chanson, une petite histoire que tu aimerais nous raconter?
- Oui Madame, dit l'enfant, un poème, et sans se tromper une seule fois, il dit le petit quatrain d'une voix sûre qui le surprit lui-même quand il se rassit plus tard.
L'institutrice le prit dans ses bras et le serra fort, l'embrassa avec un grand rire, lui dit " Bravo, c'est bien mon petit " et lui remit un bonbon et un bon point. L'enfant retourna joyeux à sa place. La classe terminée, l'enfant résista pour ne pas croquer le bonbon; même quand son frère vint le chercher, il ne parla pas. Malgré son excitation du bon point et surtout du bonbon, il réservait la bonne nouvelle à sa mère.

Il retournèrent par le petit jardin du boulevard d'Anfa là où les amoureux se retrouvaient le soir, arrivèrent au boulevard Gouraud, retournèrent enfin rue Lusitania qui retentissait déjà des cris d'enfants. Cette rue Lusitana ainsi que la place de Verdun, la rue Mouret, la rue Voltaire, la rue Jean-Jacques Rousseau étaient des satellites ou plutôt des confluents qui se jetaient tous dans la rue Lacépède qui était connue dans tout Casablanca.

Tous les jeux s'y pratiquaient. À l'époque dont je vous parle, l'enfant était tout jeune et ne voyait que les joueurs de billes, les collectionneurs de noyaux d'abricots, les batailles sans pitié de toupies, où le gagnant avait le droit, avec la pointe de sa toupie, à autant de coups qu'il avait pu tenir de secondes la sienne tournant dans sa main, le kiné, une sorte de base-ball qui se jouait avec des morceaux de bois, Zorro, sans déguisements mais avec des mouchoirs, le sort déterminant les " Bons " et les " Méchants ".

Les grands jouaient de la guitare, chantaient en chœur, près de leur moto qui définissait leur statut dans les groupes. Qui n'a entendu parler de " cow-boy ", de " poupée Benouaich ", " bébé Larédo " James, Dédé dit l'oiseau, Jacques de Gouveia dit Jouiqui le pâtissier, Maurice le pigeon, Charles Tolédano. Le quartier pullulait de fortes personnalités et de fortes têtes qui ont marqué leurs camarades et le quartier de façon définitive. Que sont-ils devenus?

Yaacob le " nougatelier " représentait un pôle d'attraction important de la rue. On y trouvait les meilleurs nougats, le meilleur gâteau aux amandes de toute la ville, et…du crédit.

Près de lui, un mercier peu sympathique s'était installé. Il vendait des boutons douteux, parce qu'ayant servi on ne sait où, des fils, des dés à coudre, de l'élastique. Son affaire ne marchait pas. Voyant le commerce florissant de son voisin, il revint un matin en marchand de gâteau à la grande colère et au grand dam de Yaacob. Les prix se mirent à dégringoler de façon vertigineuse. C'est à cette époque que le jeune garçon comprit les bienfaits et les avantages de la concurrence et de la libre entreprise pour le consommateur.

L'enfant revint donc tout excité de sa première journée d'école, le bon point dans la poche, le bonbon dans l'autre, serrant son cartable vide contre sa poitrine. Arrivé près de la maison, il se mit à courir, grimpa les escaliers à toute vitesse et frappa frénétiquement à la porte qui s'ouvrit presque instantanément.

- Maman, Maman, regarde, regarde! Dit-il.

Ses joues étaient rouges de joie, ses yeux brillaient, il brandit le bon point et le bonbon triomphalement. Sa mère le félicita chaudement. L'enfant eut enfin le loisir de croquer son bonbon.

Cet enfant qui évoque ces souvenirs avec tant d'émotion et de nostalgie, cet enfant, c'était moi….et c'est encore moi.









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L'ÉCOLE DE L'ALLIANCE À MARRAKECH
Fiby Bensoussan


Avant l'ouverture des écoles de l'Alliance israélite à Marrakech, mon père racontait que les leçons de français étaient enseignées dans une chambre vide sans bancs ni tableau. Parfois, les élèves étaient plus âgés que les professeurs. Il n'y avait bien entendu que l'élément masculin, les filles se consacrant à l'apprentissage de leur rôle de femmes au foyer ou apprenant des métiers tels que la couture, la broderie, la finition de vêtements, de caftans rutilants de fils d'or et d'argent, de sérouals artistement piqués à la machine à coudre qui venait de faire son apparition dans les foyers, etc.

Puis ce fut l'événement extraordinaire de la construction de deux écoles une pour les filles, l'autre pour les garçons dans les jardins de Znuma et Afia (une partie du merveilleux Agdal royal). Le jour de l'inscription, ce fut la ruée. C'était surtout les mères qui amenaient leurs filles et leurs garçons. Les mères qui regrettaient de ne savoir ni lire, ni écrire désiraient voir leurs filles avoir accès à l'instruction.

Les jeunes garçons aiguisés par l'étude de l'hébreu font de rapides progrès sautant souvent de classe. Les filles rivalisaient entre elles et parvenaient à suivre facilement les leçons. Seul restait l'accent impossible du Français, poussé parfois jusqu'au ridicule.

Accompagnée de ma mère et de ma grande sœur, nous attendons fébrilement l'appel de nos noms. Quelle émotion, nous voilà inscrites ! Il faudra revenir munies d'ardoise, de craies et revêtues d'un tablier beige garni de bleu, la tenue uniforme pour toutes les petites filles, les garçons eux sont en tablier noir.
En rang, la maîtresse armée d'une règle, inspecte les cheveux. S'il y a des lentes, c'est qu'elles ont des mères. Renvoyées chez elles pour arracher les lentes une à une et ne revenir que la tête parfaitement propre. Les ongles en deuil subissent le même traitement. Dans les petites classes, nous n'avons pas toujours la même maîtresse et des monitrices ou des remplaçantes se relaient autour de nous. Malgré cela, j'apprends facilement et plus tard, je vais aimer avec passion la langue française, riche et élégante. C'est l'aventure la plus exaltante pour les petites filles.

La récréation nous trouve excitées, bavardes et pressées de courir et de jouer. Je me souviens de nos premières maîtresses que nous admirions pour leur beauté et leur élégance. Leur parasol était souvent assorti à leurs robes C'était les filles du grand Rabbin Pinhas Cohen. La grande s'était mariée et partit habiter Mazagan. Nina la cadette s'était mariée à M. Cohen qui enseignait aux garçons. On l'appelait Hérode, ses cheveux roux étaient flamboyants.

Pour se rendre à l'école, on pouvait y aller soit du Mellah ou encore à partir de la Médina (beaucoup de familles habitaient dans les quartiers des Arabes), en longeant l'austère cimetière juif. Les mendiants venus souvent de l'Atlas sont accroupis contre les murs. Devant le cimetière, une immense montagne que nous grimpons et dévalons avec des cris de Sioux. Une cantine distribue aux pauvres soupe ou riz.

En 3ème, nous avons eu Mme Cami grassouillette aux yeux aussi bleus que le ciel de Marrakech au printemps. Elle était pétrie de bonté et de gentillesse. Pendant l'heure de la gymnastique, elles nous faisait faire des huit avec nos bras ou puiser l'eau des puits, alors que nous avions des ailes aux pieds et ne rêvions que de courir et de jouer. Nous étouffions nos fous rires pour ne pas lui déplaire, car nous toutes l'aimions. Mme Cami était aussi tendre qu'une maman. Nous attendions impatiemment l'heure de la récréation pour nous livrer à nos jeux favoris : en sautant à la corde en chantant ''l'aéroplane de St-Malo'', en jouant à l'escargot en poussant la palette du pied, en jouant à saute-mouton, à ''la balle jolie balle…'' ou encore aux ânes, soit en contournant sans les toucher un grand nombre de zéros tracés sur l'ardoise, en tapant sur le dos de la main de celui qui ne la retire pas assez vite de la paume de son adversaire et qui reçoit alors une tape cuisante, ou encore ''à la ronde des muets''.

En 2ème classe, ce fut Mme Abou. Nous lui devons tout ce que nous avons appris en dehors des leçons. Grande, autoritaire, elle avait le sens de la justice et de l'humour. Un jour que nous ne connaissions du mot qu'une femme enceinte, elle fit venir son fils Lucien, âgé de six ou sept ans, pour nous apprendre que le mot enceinte voulait dire aussi un rempart autour d'une ville.

En première, l'année de l'examen final, ce fut Mlle Tolédano toujours bien habillée et bien coiffée. Elle était la seule à venir à l'école dans sa voiture. Un matin, nous avons trouvé l'école en effervescence. Mlle Tolédano est morte dans un accident de voiture sur la route de Casablanca. Nous sommes bouleversées, d'autant que cette année est l'année où nous espérons réussir à obtenir notre diplôme. M. Bibas, le directeur des deux écoles est venu nous voir pour nous annoncer que nous aurions Mme Abou pour terminer l'année. M. Bibas est très près de ses élèves et couvait presque tous nos parents. En cette année 1935 il fait une chaleur accablante, mais nous, les enfants, ne ressentons ni la canicule, ni le froid cinglant de l'hiver.


Nous travaillons sérieusement, Mme Abou ne supportant ni bavardage ni paresse. À la récréation, quand elle nous surprenait en train de parler en arabe, nous devions payer deux sous pour chaque oubli. C'est grâce à elle que notre promotion a connu 80 pour cent de réussites. J'ai une mention bien ce qui déplaît à mon frère qui attend les résultats. Il voulait pour moi une mention très bien.

Enfin, c'est la joie, la liberté. Les familles aisées jamais opulentes, envoient leurs enfants pour les vacances au bord de la mer, à Mogador ou à Mazagan. Les jeunes se baignent jouent, apprennent à vivre en société. Une expérience fantastique. Connaître une autre ville, ses habitants et son climat. Malgré le vent de l'alizé, Mogador demeure cette petite ville bleue et blanche, où l'on vit chaque heure comme un cadeau du ciel.

Nous sommes sorties de cette première école riches de poésies. Des fables de La Fontaine (le par cœur est obligatoire). Même le Cid que je peux encore réciter au grand ahurissement de mes enfants.

Les enfants de famille nanties avaient droit à l'écolage alors que les autres avaient droit à la cantine. Durant la Seconde Guerre mondiale et sous le régime de Vichy, certaines élèves qui fréquentaient le lycée français en furent renvoyées.

Je suis et resterai toujours reconnaissante à l'Alliance où j'ai appris une langue raffinée qui comble ma soif de culture et qui m'a aidé à évoluer dans la vie. Je remercie de tout cœur l'organisation, l'école et nos maîtresses si dévouées.









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L'A.I.U. À MAZAGAN, MAROC
Sam Abergel


La première école de l'A.I.U. ouvrit ses portes dans notre ville vers les années 1907-1908. Elle était dirigée par M. Elmaleh et se trouvait alors dans la Cité portugaise. Alors jeune fille, Maman a fréquenté cette école et y reçut une éducation dans un français qu'elle écrivait et parlait à la perfection. Avec l'expansion de la ville une nouvelle école fut construite en dehors de la cité qu'on appelait, à tort, le Mellah.

Ce nouvel établissement scolaire se trouve encore rue du Cat Lachèze et a deux pavillons, l'un pour les garçons et l'autre pour les jeunes filles. Les salles de classe sont grandes et bien aérées grâce aux larges fenêtres. Cette école avait une cour intérieure à ciel ouvert et une grande cour extérieure pour les récréations.

Outre l'éducation hébraïque nous recevions aussi toutes les matières du français. Un adjudant de l'Armée française venait deux fois par semaine pour nous donner des cours de culture physique. Nos maîtres, presque tous d'origine turque, sauf pour les moniteurs, avaient à cœur leurs élèves ! Ils faisaient tout leur possible pour nous faire réussir. Je me souviens que le Directeur nous avait suggéré de faire de la cour intérieure un jardin, ce que nous avons fait. Pour ma part, dans mon carré, j'ai planté un noyau de datte qui a donné un beau palmier dépassant les toits de l'école.

Nous recevions aussi, la visite du docteur de la ville 2 fois par an et, en cas d'épidémie, nous étions parmi les premiers à être vaccinés. Comme Maîtres d'école nous avons eu au fil des années, M. Massa, M. Assa, Mlles. Guarguir, Cohen et Esquénazy. En fin d'études M. Mésulam et à la direction M. Banderly.
Ma reconnaissance et ma profonde gratitude vont à tous ceux qui ont su me donner un enseignement inoubliable. Cette merveilleuse école qui a vu passer tant de jeunes générations dans ses locaux est maintenant fermée après avoir servi de résidence pour personnes âgées. Lors d'un voyage au Maroc, j'ai revu ce beau palmier avec beaucoup d'émotions.





Photo Ould Kabla
SOUVENIRS DE L'ÉCOLE
DE L'ALLIANCE UNIVERSELLE DE MAZAGAN
Esther Mérijen


L'école de l'Alliance Israélite Universelle, fut une porte ouverte sur le futur pour les jeunes Juifs du Maroc; un grand espoir de modernisation, de savoir, d'avancement face à la vie de tous les jours et bien d'autres choses encore…

L'école de l'Alliance Israélite Universelle fut pour moi le trait d'union entre deux ères : séculaire et moderne, de même qu'un trait d'union envers ma vie et celle qui s'offrait à moi.

Inscrite très jeune dans cette institution de grande renommée (je devais avoir 6 ans tout au plus) je me suis mise en tête d'apprendre chaque lettre, chaque mot, chaque syllabe en français, pour pouvoir le soir épater mes parents à la maison, quoique ma mère avait aussi fréquentée l'Alliance Israélite avec ses frères et corrigeait bien souvent mon français.

Je me réveillais très tôt le matin (5h) car mon père avait deux synagogues et il fallait qu'il se lève à 5 heures pour aller réveiller les fidèles afin d'avoir le "minyan". Mes sœurs et moi bavardions en attendant le retour de notre père de la synagogue.

Sitôt de retour, notre père nous préparait le petit déjeuner, thé ou café au lait avec du pain maison, de la confiture et du beurre fondu. Après le petit déjeuner, les mains et les frimousses lavées, notre mère nous mettait notre "tenue de rigueur" : le tablier noir. Un tablier noir avec un col blanc en dentelle ou au crochet, ruban rouge dans les cheveux, souliers en cuir noir, de "Chez Bata", et mouchoir dans la poche. Nos cartables aussi étaient en cuir noir ou brun, selon la fortune du moment. Sous le soleil radieux, ou sous une pluie battante, mon grand frère, porte drapeau de la famille, partait tout heureux d'aller à l'école.

Il y avait l'école des filles et celles des garçons. Sitôt arrivées, nous saluions la maîtresse d'un retentissant "Bonjour m'zelle". Nous nous mettions en rang, deux par deux, et attendions que la maîtresse nous regarde bien alignées avant d'avancer et de prendre place sur nos bancs de classe. Nous étions très disciplinées et écoutions tout ce que nous disait la maîtresse, afin de maîtriser cette belle langue française. Aussitôt rentrées, les cartables rangés dans le grand espace du banc noir, nous sortions nos cahiers. La classe commençait.

Tout d'abord la récitation (je m'étonne encore aujourd'hui de constater que, si jeunes, nos institutrices nous avaient familiarisées, non seulement avec la langue de Molière, mais qu'elles nous faisaient apprendre par cœur toutes les fables de La Fontaine, de Victor Hugo de Lamartine etc.)

Bien souvent, l'une ou l'autre des élèves n'avait pas appris sa leçon. Alors, on soufflait et, l'instituteur ou l'institutrice se mettait en colère et nous envoyait dehors. Après la récitation, suivaient le vocabulaire, l'histoire de France, et les Sciences. Puis ouf! c'était la récréation. On allait se désaltérer au robinet, jouer à la ronde ou à colin-maillard. Je me rappelle encore de la chanson qu'on chantait en jouant à la ronde "Le facteur passe et Liliane l'embrasse, le facteur passe et Colbert l'embrasse".

En guise d'anecdote, j'ai une toute petite histoire que je vais vous raconter. Tous les samedis après-midi, toute ma classe était réunie chez moi et nous faisions des représentations de théâtre. Notre mère nous préparait dans la chambre. Elle nous mettait de grands draps blancs sur les épaules et précédées de toutes les filles de l'Alliance, nous chantions devant un public sidéré, de petites filles et de petits garçons "Il faut te marier, papillon couleur de neige, il faut te marier, par delà le vieux mûrier". Nous passions des moments fantastiques avec tout ce beau monde, et le lundi nous en parlions encore à l'école de notre super représentation.

Ma dernière année à l'école de l'Alliance a été un peu frustrante, et très triste. À la fin de l'année, nous faisions toujours des fêtes superbes et chaque maman préparait des gâteaux. Nous avions de grands buffets et après la distribution des prix, nous allions nous régaler et passer un bon moment avec les profs et les directeurs entourées de nos amis. Cette année là, en 1943, nous avions joué "l'Avare" de Molière. Ma mère, mes sœurs et mon frère me faisaient répéter tous les soirs la pièce, car je jouais dans le rôle d'Harpagon et je n'en étais pas peu fière! Je me pavanais, je récitais dans un français impeccable la tirade d'Harpagon. Après la représentation, on nous prit des photos et les félicitations fusaient de toutes parts.

Malheureusement, juste au début de cette même année 1943, notre père mourut subitement et la vie changea pour nous. Mais, je veux vous quitter tout de même sur une note un peu plus gaie. Tous les vendredis après-midi, juste avant de quitter l'école, notre Directrice Mme. Stonz'l, venait jouer du piano dans notre classe du Bach, du Mozart, et j'en passe. Est-ce qu'à notre époque on courait, Bach et Mozart à 11 ans ! Ah! Oui ! Sur les ordinateurs. Merci à l'école de l'Alliance Universelle. pour tout le bien qu'elle nous a fait. Merci à ces merveilleux instituteurs et institutrices conscients et humains, qui nous ont toujours montré le droit chemin et l'amour du prochain.





Photo Anemone
C'EST L'OISEAU QUI PORTE HAUT LES RÊVES DE L'HOMME
Élias Malca


L'Alliance Israélite Universelle, cette institution humanitaire qui a marqué nos vies et a influencé notre existence depuis plus de deux siècles avec son histoire, ses fondateurs, ses professeurs, mérite notre reconnaissance.

Je sais ce que l'Alliance depuis 1860 a fait au Maroc. Je sais aussi que d'autres pays du bassin méditerranéen ont bénéficié de son apport. Je rends hommage pour leur vision aux Présidents Adolphe Crémieux, Narcisse Léven, Sylvain Lévy, René Cassin, Prix Nobel de la Paix et Monsieur Jules Braunswick.

L'Alliance au Maroc n'a pas fait que dispenser de l'éducation. Elle a soigné, nourri, habillé. Les hommes que j'ai cités nous ont pris par la main et nous ont émancipés, nous qui sortions des pages du Moyen Âge. En un mot, l'Alliance a donné une autre dimension à nos vies. Sans ses professeurs dévoués, d'une abnégation et d'un altruisme qui dans certains cas frisaient la sainteté, nous n'aurions pu accéder à notre siècle armés d'une telle formation et d'une telle éducation.

La création de l'Alliance israélite universelle a été un épisode marquant du judaïsme français qui a rejailli sur l'ensemble de l'humanité. Fondé sur des principes de justice, elle a donné naissance via René Cassin à la charte des droits de l'homme des Nations Unies. Cet événement a plus que la valeur d'un symbole. Il est à l'origine de toute une pensée politique contemporaine qui s'emploie à redonner à l'être humain sa dignité en lui rendant sa liberté. J'évoque alors immédiatement, Madame Cohen, Monsieur Tajouri, Mlle Sidi, Madame Ifrah et Monsieur Elias Harrus. Tous ces maîtres dont le nom seul évoque l'amour de l'enseignement. Ils le sont pour leurs actions, leur grandeur d'âme, leur caractère égal et leur courtoisie.

Je me souviens alors, en cinquième du Cours Complémentaire, Madame Suzanne Cohen, cette grande dame au visage d'ange, m'acheta du linge. Elle m'avait dit, " voici Élie, je sais que tes parents étaient occupés avec tes autres frères et sœurs, j'ai profité de prendre pour toi comme pour Jean, mon fils des costumes et des chemises ". À l'évoquer, j'ai les larmes aux yeux. Tant de délicatesse dans l'action. Nous avons eu jusqu'à sa disparition, une correspondance assidue. Monsieur Harrus à qui je dois de l'avoir revue, m'a confié que le fils de Madame Cohen lui avait dit que lorsque sa Maman s'est éteinte, elle avait un sourire et ce sourire fut pour moi.

L'Alliance a fait de nous des hommes portant haut nos rêves et nos ambitions. Le parcours humain de ma génération fut étoilé. Comment aurions nous pu avoir un tel destin si l'Alliance ne nous avait pas préparés aux mille défis du siècle ? Était-ce possible de réaliser autant d'objectifs sans rendre à l'Alliance cette reconnaissance depuis 55 ans ? À chacune de mes interventions publiques, l'Alliance fut au cœur de mes commentaires. J'ai eu le bonheur d'avoir réussi une rencontre avec les anciens de l'Alliance et Monsieur Jules Braunswick à Montréal. Nous sommes nombreux à être membres des anciens élèves de l'Alliance. J'ai eu le privilège de recevoir Monsieur Elias Harrus en 1970, un homme bon à la grande et belle âme, un travailleur infatigable. Un homme plein de vitalité avec l'assurance tranquille des gens qui savent qu'ils sont aimés.

Au nom des milliers d'enfants éparpillés dans le monde, je remercie les responsables de l'Alliance qui furent aux services de la grandeur de notre peuple, au service de l'humanité. Vous avez élevé nos âmes d'enfants par l'amour, la morale, la culture, comme cette histoire de Michelet que nous apprÉNIOns les larmes aux yeux pendant le cours de Mlle Sidi : Celle de cet enfant, prit de pitié qui emplissait ses poches de marrons chauds pour un autre enfant affamé et démuni qui regardait avec envie le marchand et ses produits succulents.

Vos conseils étaient comme ces marrons chauds, nécessaires et réconfortants et c'est à vous chers professeurs, qu'ils incombaient de veiller au grain. A vous de la tâche de cordonner, d'être vigilants et fidèles aux idéaux énoncés par vos prestigieux fondateurs, c'est-à- dire l'humanité, la vérité, l'amour et la volonté du bien.

Vous avez accompli un travail colossal et vous avez su porté haut nos espoirs et nos rêves.

Merci Mlle Elbaz, Monsieur Édéry, Monsieur Hassine, Mlle Elharar, Monsieur Pinto, Monsieur Behar, Mlle Tabac, Monsieur Cadosh, Mlle Sidi, Madame Gomel, Monsieur Sutton, Monsieur Sabetaï, Monsieur Guéron, Monsieur Benaroya et Madame Suzanne Cohen. Ils étaient mes professeurs.

Je vous compare à ces paysans travaillant, semant, raclant le terre espérant la pluie, luttant sans cesse pour que le grain ne meure. Pour que le blé danse sous le vent, pour que le soleil finalement fasse éclore les feuilles bleues de l'espérance. Ces épis que vous avez si bien entretenus pendant plus de deux siècles sont là pour témoigner de votre générosité et de votre altruisme.

Ma reconnaissance à l'Alliance sera pour toujours.


UN SENTIMENT DE RECONNAISSANCE
Claude Bouhadana


Il m'a été demandé à l'occasion de la Quinzaine sépharade 2002 de rédiger un recueil de souvenirs sur l'Alliance israélite universelle du Maroc. Bien que n'étant pas directement bien placé pour livrer mes impressions sur cet organisme, je pense pouvoir contribuer à parler de ce que je considère comme une grande réalisation ayant influencé considérablement la vie des Juifs au Maroc, bien avant le protectorat français.

En effet j'ai pu fréquenter l'école publique française avant le début de la guerre 39-45 et au moment de l'instauration des lois de Vichy qui devaient être appliquées au Maroc j'ai pu échapper au renvoi de l'école française bien qu'à l'époque fut instauré un numérus clausus tendant à garder 2% des élèves juifs dans l'enseignement scolaire français.

À l'époque, le niveau du secondaire à l'Alliance était limité à la 3ème de ce qu'on appelait le cours complémentaire. Ensuite, les élèves de l'Alliance devaient obligatoirement finir leur scolarité secondaire pour obtenir le baccalauréat dans un lycée (Lycée Lyautey pour Casablanca).

Bien heureusement les lois d'éviction des élèves juifs ne durèrent que trois ans, ce qui permit à ceux qui fréquentaient l'Alliance de terminer leur scolarité secondaire avant d'entrer à l'Université.

En classe de Seconde, nous pouvions comparer le niveau des élèves venant de l'Alliance à celui de ceux qui étaient restés au lycée et que de fois n'ai-je pas regretté de n'avoir pas fréquenté l'Alliance car, de toute évidence, le niveau moyen en Sciences et Mathématiques était bien supérieur au nôtre.

Les élèves sortis de l'Alliance avaient des lacunes en français mais ils brillaient souvent en mathématiques. Je me souviens avoir pris des cours de mathématiques avec M. Sabetaï professeur à l'Alliance pour rattraper mon retard dans cette matière.

L'école de l'Alliance évoque pour moi le souvenir de l'école Lesseps, l'école Moïse Nahon dont le directeur général était M. Tajouri, homme réputé à l'époque pour son sens de la discipline et de l'organisation. Son épouse également était enseignante dans une des écoles de l'Alliance qui à Casablanca étaient situées dans un quadrilatère limité par le Boulevard de Bordeaux et le Boulevard Moulay Youssef.

Il est incontestable que l'œuvre de l'Alliance au Maroc a été capitale pour les Juifs marocains dont elle a permis la libération. Ce sentiment s'est d'ailleurs conforté avec le recul du temps surtout lorsque j'observe la communauté marocaine à Montréal et que j'analyse le chemin parcouru par les Juifs marocains en trois générations. Et ce, grâce au travail admirable de l'Alliance Israélite.

D'ailleurs André Chouraqui dans son histoire des Juifs en Afrique du Nord, cite la communauté marocaine comme un exemple unique de développement en 3 générations.

L'Alliance a permis l'émergence d'une classe moyenne à l'époque au sein de la communauté juive.

Et pourtant, remémorons-nous les débuts de l'Alliance au Maroc. Ce fut à Tétouan (Nord du Maroc) que fut installé en 1865 la première école de l'Alliance Israélite. On peut dire que le processus d'ouverture du réseau des écoles de l'Alliance répondrait à un fait inscrit dans le mouvement de l'histoire contemporaine. En effet, l'émancipation des Juifs en Europe avait commencé à la fin du 18ème siècle alors que celui des Juifs du pourtour méditerranéen était presque inexistant pour diverses raisons.

Rappelons-nous également de la condition de dhimmi du juif marocain tel que le rapporte André Chouraqui. Le statut de dhimmi est le statut d'être inférieur, d'un " protégé ". Il fut appliqué de tout temps aux Juifs et aux chrétiens dans les sociétés musulmanes. Le choix était entre ce statut, la conversion ou la mort. Il faut cependant noter que ce statut apparut au IXe siècle comme étant un progrès sans contexte par rapport à celui qui prévalait dans la chrétienté médiévale : Celle-ci ne donnait ni statut ni droit à tous ceux qui refusaient l'église.

Dans la société musulmane les non musulmans ne pouvaient prétendre à de réels droits et leurs ambitions dans leur existence était fonction de l'humeur du Sultan. Que celui-ci fut cruel ou que ses caisses fussent vides et les dhimmis étaient empalés ou rançonnés.

Au passage, je voudrais mentionner une réflexion de Shlomo Ben Ami, ancien ministre des affaires étrangères d'Israël dans le gouvernement Barak, dans son livre " Quel avenir pour Israël ? ". M. Ben Ami qui est originaire de Tanger, ville qu'il quitta à l'âge de 12 ans pour émigrer en Israël déclare : " Ce qui m'a sauvé en Israël est l'enseignement et l'éducation reçus à l'Alliance Israélite de Tanger. Jusqu'à ce que je parvienne à l'Université tous mes efforts furent consacrés à ne pas laisser détruire mon héritage scolaire de l'Alliance ".


Il poursuit par ailleurs en concluant ses propos : " Je pense que l'Alliance Israélite Française a été une institution extraordinaire de la culture et de l'État français pour sauver toute une génération de jeunes Juifs d'Afrique du Nord. Sans l'Alliance, toute notre histoire aurait été différente ".

Aussi j'ai gardé un sentiment de reconnaissance à l'égard de ce que j'ai reçu de la culture française.

LÉVINAS, L'IMPÉRATIF CATÉGORIQUE ET
LA MENTALITÉ DE TOURISTE
Mortéza Danéchrad


Quatre années à l'ombre de Lévinas. Quatre années inoubliables pendant lesquelles nous nous sommes nourris de la sève de ses cours de philosophie, de ses célèbres leçons sur Rachi, des réunions du samedi après-midi, les oneg shabbat. Et si de ces nourritures spirituelles nous avons gardé un goût inaltérable, son cours de philosophie, axé sur la morale de Kant, a développé en nous, ses élèves, un idéalisme pur et authentique à la limite de la naïveté - qui a forgé notre comportement.

Cela se passait à l'École normale israélite orientale de Paris dont Monsieur Lévinas était le directeur. Un directeur rigoureux, mais qui ne manquait pas d'humour; j'en veux pour preuve ce souvenir fugace : lorsque aux heures de la prière nous nous réunissions dans le " salon de l'école ", il se tenait devant la porte d'entrée afin, nous disait-il, de " pouvoir quitter les lieux rapidement, en cas d'insurrection "…

Des maîtres à la tête bien formée, comme disait Montaigne, mais aussi des " honnêtes hommes " probes et intègres. Telles étaient les exigences de cet établissement dont des générations de jeunes Juifs de la Diaspora ont été le produit.

C'est donc imprégné de cet idéal que j'ai rejoint, à l'âge de vingt et un ans, le premier poste que l'Alliance israélite m'avait confié. La direction des écoles de filles et de garçons de la ville de Sanandadj, capitale du Kurdistan iranien. De plus, je ne pouvais rester insensible à l'accueil extrêmement chaleureux qui m'avait été réservé : je me devais de servir doublement ma nouvelle communauté.
L'occasion m'en fut donnée rapidement, le jour de Kippour 1952, le premier dans mes nouvelles fonctions. Pour l'anecdote, je dois dire que, dès mon arrivée, je dus faire face à une difficulté de taille : le budget de l'école accusait un déficit énorme, sans aucune source de revenus, et de plus, le personnel n'avait pas été payé depuis trois mois.

Kippour donc, au moment où, selon une vieille tradition juive iranienne, le rabbin passait à l'heure des kavod devant chaque fidèle. Celui-ci lui murmurait le montant de son don pour les œuvres de la communauté et pour le Keren Kayemet Leisrael… Le rabbin, à son tour, l'annonçait alors à haute voix et procédait aux bénédictions d'usage. Arrivé devant moi, il m'entendit dire : " Rien pour le KKL, la moitié de mon salaire du mois courant pour l'école ". La surprise fut générale. Puis des voix fusèrent et se firent de plus en plus nombreuses. L'élan était donné, et c'est ainsi que nous avons pu couvrir le déficit et payer les salaires. Les problèmes financiers furent écartés… pour un temps du moins !

Cela n'avait pas empêché certains esprits chagrins de commenter mon geste spontané en ces termes : " On peut imaginer combien il a dû voler pour se permettre de rendre un tel montant ! ".

La remarque m'est allée droit au cœur. Déçu, découragé, affligé par la malveillance de ces propos, je décidai d'écrire à mon Maître. Je ne manquai pas de lui faire remarquer que son enseignement nous avait caché cet aspect important des réalités de la vie et que la flamme d'idéalisme qu'il avait allumée dans notre cœur et notre esprit nous laissait désarmés dans une société où le bien et le mal se confondaient.

La réponse de Lévinas ne tarda pas à venir : " Poursuivez, cher ami, votre route avec cette flamme, mais gardez toujours un esprit de touriste. Le touriste reste un observateur de ceux qu'il rencontre sur sa route, il ne les juge pas ".

Dois-je ajouter qu'au fil des ans, nos échanges épistolaires se firent plus nombreux? Et qu'au respect que cet homme m'inspira, vint s'ajouter une affection filiale et réciproque dont témoignent encore les dédicaces de ses œuvres que je garde pieusement sur les rayons de ma bibliothèque.


Extrait de "Les Cahiers de l'Alliance Israélite Universelle" (Juillet 2000 no.22, Page 11)





Emmanuel Levinas




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RETROUVAILLES
Janine Penyer


En 1951, mon mari et moi, jeunes mariés, avions obtenu de l'Alliance qu'elle nous envoie au bled, n'importe où pourvu qu'il y ait au moins deux classes et un logement de fonction. On nous expédia à Midelt, dans le Moyen Atlas.

À notre arrivée, il y avait 4 classes. L'école s'est agrandie peu à peu. Douze ans plus tard, elle en comptait sept. Et c'est avec grands regrets que nous avons laissé derrière nous ''notre'' petite école.

Comme biens d'autres instituteurs d'école du bled Marocain, j'enseignais, m'occupais de la cantine et allais au souk le dimanche pour y faire le marché de la semaine. Tous les matins, je mettais ma classe en rang devant les lavabos pour que les enfants fassent leur toilette. Je badigeonnais les mentons couverts d'impétigo; je saupoudrais les cheveux de DTT. (On ignorait alors que le DTT était nocif). A midi, je faisais un tour à la cuisine et au réfectoire. Je me souviens que les enfants cachaient de gros morceaux de pain dans leurs poches (le pain pétri sur place était délicieux) pour les emporter. Ils croyaient n'avoir droit qu'à leur portion et mangeaient leur repas sans pain. J'avais le cœur serré devant cette misère ! Pourtant je me souviens avec amusement que malgré leur faim et leur pauvreté, je n'ai jamais réussi à leur faire manger le fromage américain qu'ils rejetaient avec dégoût sous les tables.

Mon mari enseignait, dirigeait, administrait. C'était à lui que s'adressaient les parents. Le père frustré d'un enfant difficile est venu, un jour, pour se plaindre de son fils : " Je suis fâché avec mon fils; je ne peux pas lui parler - Toi, parle-lui - Raisonne le - Tue-le si tu veux. Il est à toi ". Mon mari, qui était d'un naturel doux et conciliant, ne pouvait trouver de punition plus sévère que de laisser le délinquant seul en classe pendant plusieurs heures, après l'école. Je dois dire que la punition porta ses fruits. Pendant que l'enfant réfléchissait, mon mari allait planter des rosiers devant la maison et le préau de l'école. Je pense souvent à nos rosiers. Ils étaient magnifiques. Que sont-ils devenus?

Tout cela se déroulait il y a de cela une cinquantaine d'années. Je ne m'attendais pas à ce que ce lointain passé resurgisse dans ma mémoire. Il aura fallu un appel d'Israël pour que les souvenirs remontent, nombreux, à la surface.

En Israël, il y a, semble-t-il, une émission de radio où l'on peut lancer des avis de recherche. La coïncidence est qu'un ex-voisin canadien a entendu l'annonce suivante : ''Un ancien élève de Midelt des années 1952-54 veut absolument retrouver son instituteur - Gédéon Penyer - et demande qu'on l'aide, si possible''. Le voisin nous demande la permission de lui transmettre nos coordonnées - Naturellement nous sommes d'accord.

Quelques jours plus tard, M.S. tout ému au téléphone me pose de multiples questions - Il veut tout savoir de notre vie depuis notre départ de Midelt. Mon mari n'étant pas en bonne santé, je me charge des réponses. M.S. me dit plein de gentillesses qu'il nous recherche depuis longtemps… qu'il n'a jamais oublié son ancien maître… qu'il rêve de le revoir un jour… Dans une première lettre, à la suite de cet appel, M.S. raconte sa vie, il est père, grand-père et a fait la guerre. Ses débuts en Israël ont été difficiles… Maintenant il travaille dans une banque et semble heureux de son sort. Cela se passait en Mars 2001. Au mois d'Août 2001, mon mari décède. J'ai pensé que je devais annoncer sa mort à M.S. Je lui écris. Il me répond. Sa lettre touchante est accompagnée d'une photo. C'est la photographie d'une automobile qui ressemble tout à fait à celle que nous avions autrefois. M.S a photographié cette voiture uniquement parce qu'elle lui rappelait l'instituteur de son enfance. Cette fidélité me toucha au plus profond du cœur. Quelques jours plus tard, une autre surprise m'attendit car M.S avait gardé le contact avec ses anciens camarades de classe et a transmis mon numéro de téléphone.

Monsieur A.A, m'a appelée de New York au début de cette année. Il parle en abondance. Pour résumer ses propos, il dit être New-Yorkais depuis une vingtaine d'années et que sa vie est une parfaite réussite. Il a poursuivi des études de haut niveau et a obtenu un doctorat. Et, me dit-il, si sa vie est un succès total, c'est à moi qu'il le doit. Il me raconte alors, que lorsqu'il avait douze ans à Midelt, il passait pour un cancre et croyait l'être. Jusqu'au jour où, par hasard, en faisant un remplacement dans sa classe, j'ai reconnu en lui un enfant brillant. C'est à partir de ce moment qu'il a crû en lui et en ses capacités de réussite. " C'est grâce à vous, Janine, que je suis devenu ce que je suis aujourd'hui; il fallait que je vous le dise; que je vous retrouve un jour pour vous en remercier ". Je suis abasourdie. En même temps, je suis très fière, à tort ou à raison. La réussite d'un jeune, est-ce la réussite de son maître? Fière, quand même, d'avoir pu faire en sorte que, de ce bled perdu du Maroc, un petit Juif brillant soit conscient d'être devenu " quelqu'un ".

Ce petit Juif a eu la chance de fréquenter une école de l'Alliance. D'autres que lui ont eu cette chance et sont aujourd'hui des hommes et des femmes de valeur. Personnellement, j'ai été touchée et récompensée des témoignages de deux de nos anciens élèves qui on pu se manifester. Mais je suis certaine que d'autres " petits Juifs ", de par le monde, se souviennent de leurs anciens maîtres avec affection et gratitude.


Montréal, Novembre 2001


SOUVENIRS DU BLED
Jacques Ohayon


Mon premier long voyage, en octobre 1959 précisément, m'amena dans un bled perdu, sur les montagnes de l'Atlas dans le Souss, à Tahala. Rien ne me laissait croire que j'allais être, à l'âge de dix-sept ans à peine, plongé dans une civilisation étrange et lointaine, mais néanmoins aussi excitante qu'enrichissante de par ses caractéristiques sociales et culturelles.

Sitôt arraché à un cycle d'études qui m'aurait permis d'accéder à une carrière prometteuse, et aux dépens de toutes mes ambitions nourries ma jeunesse durant, je dus plutôt me sacrifier à la cause familiale, afin d'alléger le fardeau de la subsistance matérielle d'une famille nombreuse. Les temps étaient devenus durs et il fallait s'atteler à la tâche ultime de combattre la misère et de survivre aux contraintes matérielles du quotidien. Je reportai donc tous mes projets d'études à un futur lointain et pour des temps plus cléments, renonçant à plusieurs portes qui s'étaient ouvertes sur mon chemin, dont entre autres mon admission à l'École Normale de Casablanca. J'optai alors pour un poste d'instituteur et de directeur d'école offert dans l'immédiat au sein de l'Alliance Israélite Universelle dans le bled de Tahala.

Me voilà donc propulsé vers d'autres cieux et climats. Après une brève formation sous la supervision de feu mon ex-maîtresse d'école, Mme Cohen, que j'avais eu la chance d'avoir dans mes cours primaires autrefois. Ma première formation pédagogique se tint donc dans la même classe où je fis mes études primaires.


J'acceptai donc le titre d'instituteur et directeur d'une petite école de bled avec grande émotion, et jurai résolument de remplir les tâches inhérentes à ce poste dès mon atterrissage au sein de sa petite communauté juive, avec dignité, compétence et maturité.

Me voilà lancé vers une destination inconnue et mystérieuse au cœur d'un village perché sur les montagnes de l'Atlas, loin de mes amis et des miens, avec pour tout bagage une formation professionnelle rudimentaire. Je quittai donc, mon entourage naturel, laissai derrière moi Mogador; ma ville natale, pour aller rejoindre, un nouvel environnement, hostile peut-être, et susceptible de m'ébranler à tout jamais.

J'arrivai à Tahala d'Agadir après un long voyage via Tiznit et non loin de la ville de Tafraout. Le village m'apparut du bord du chemin au tournant d'une route en toboggan vertigineux. Rassuré par le chauffeur de bus qu'il s'agissait bien de ma destination, je me retrouvais dans un décor de campagne qui me fit douter de l'existence de la moindre civilisation. Je traînai donc, bon gré, mal gré, mes sacs jusqu'au Mellah à quelques kilomètres de là. Ce qui ne m'empêcha pas d'admirer le spectacle coloré autour de moi. En effet, les hautes montagnes de l'Anti-Atlas se déployaient dans toute leur splendeur. Je pouvais apercevoir leurs crêtes dont, déjà, j'envisageais d'en faire l'escalade un jour.

Mon premier contact se fit avec le Rabbin de la communauté. C'est lui qui devait être mon assistant et devait enseigner l'hébreu dans la même classe (la seule), tout en partageant avec moi d'autres besognes comme le service de cantine, la gestion de la distribution de vivres et de vêtements que le "Joint" américain nous envoyait périodiquement. Il fallut aussi nouer des relations personnelles avec les parents et essayer de m'intégrer dans toutes les activités du Mellah. Au début, la langue que l'on parlait à Tahala, le Chleuh, me parut ésotérique et inaccessible, mais je sus vite m'y adapter et la convivialité de mes hôtes me facilita la tâche. La langue arabe, d'autre part, devait supplanter ma langue maternelle, le français, sauf si je devais l'enseigner comme l'exigeaient les directives de l'A.I.U.

L'école se situait en haut d'une colline aux confins d'un souk fréquenté régulièrement, les jours désignés, par les commerçants de la région. Un bâtiment, des plus modestes, adjacent à l'écurie du souk, représentait l'ensemble de l'école. Une quarantaine d'enfants de tous âges s'y côtoyaient. La chambre que j'allais habiter n'était guère plus somptueuse mais elle avait l'avantage d'être entourée d'amandiers et de pommiers. Plus bas se dessinait le lit d'une rivière asséchée, mais que tout le monde redoutait par les temps pluvieux, car alors, ses eaux pouvaient se gonfler brusquement et interdire l'accès au Mellah. Les innombrables problèmes auxquels je dus faire face m'exaspérèrent au départ, mais je dus accepter la réalité et la routine des jours pour oeuvrer avec abnégation de mon mieux. L'éducation de quarante jeunes enfants, si différents l'un de l'autre, reposait sur mes épaules. Il était donc impératif de relever le défi et de prouver que j'étais digne du respect des parents. Si la tâche sembla assez difficile au départ, je sus quand même l'assumer, conscient aussi que le sort de mes collègues dans les villages voisins (Akka, Goulimine, Illigh, Ifrane…) que je rencontrais dans mes rares fugues à Tiznit, n'était guère plus reluisant. Des loisirs ou des séances de cours de formation professionnelle en psychologie de l'enfance; nous réunissaient tous dans la ville de Tafraout.

Tafraout était devenu le lieu le plus fréquenté. Pour ma part, j'y nouai des relations avec les indigènes berbères, dont quelques fonctionnaires de qui la collaboration était essentielle pour pouvoir surmonter tous les obstacles administratifs. Je n'oublierai jamais la "torture" que les Juifs subissaient à la demande de l'obtention d'un passeport à cette époque. La poste et le téléphone étaient le seul contact avec l'extérieur.

Le circuit Tahala-Tafraout-Tiznit devait devenir celui de mes escapades par lequel j'arrivai à me libérer du joug de l'isolement. Il me fit découvrir la beauté du pays.

Je me familiarisai avec son panorama pittoresque. De Tiznit, on traversait d'abord une terre riche en fermes et élevages jusqu'à l'Oued Assaka. Les montagnes aux couleurs multiples de rose, de mauve et mordoré venaient ensuite. La population était composée de Chleuhs (Berbères) vivant dans des villages où les maisons étaient construites en pisé berbère, matériau de terre argileuse. Les femmes étaient plus visibles dans les champs qu'exclusivement. Elles labouraient et cultivaient.

Le Col de Kerdous qui s'élevait à une altitude de 1100 mètres offrait des vues spectaculaires et enchanteresses, et du regard on pouvait arriver jusqu'à la vallée d'Amelm, et jusqu'à Tafraout avec ses nombreuses palmeraies, ses champs d'amandiers et d'arganiers. Bien plus tard et tout au long de mes déplacements, j'appris à apprécier le goût du thym et du tilleul sur les sentiers des montagnes que je parcourais avec exaltation. Mogador et ses remparts, la mer, la plage n'étaient plus maintenant que des souvenirs lointains noyés dans le gouffre qui me séparait géographiquement de ma ville natale.

Quelques mois plus tard, je dus faire face à un autre défi. En effet, à peine institué dans mes nombreuses tâches, je fus, à ma grande surprise, sollicité et engagé pour une mission non moins sacrée : la cause du sionisme et de la Aliya. En plein hiver, on vint taper à ma porte à l'heure de minuit, et sans prévenir. Je me retrouvai face à deux inconnus qui s'identifièrent comme des émissaires sionistes. J'adhérais à leur plan d'évacuation clandestine des communautés de la région par des routes secrètes qui menaient jusqu'à leur embarquement quelque part sur la côte.

À cette époque, le tremblement de terre qui avait détruit la ville côtière d'Agadir à la fin du mois de février 1960 bouleversa toutes les communautés juives du Maroc. Ma famille et moi-même, eûmes à assumer la disparition tragique des nôtres. Nous traversions alors des moments tristes et angoissants à la recherche des disparus dans les décombres. Le souvenir de ce voyage qui m'amena à Agadir au lendemain de la catastrophe, accompagné d'un collègue musulman, me hante encore jusqu'à ce jour. Suivit un long périple, de longs itinéraires, pour regagner endeuillé et bouleversé ma ville natale.

Le retour à mon poste se fit par Marrakech puis à travers les hautes montagnes de l'Oukaïmeden et le Tizi-n-Test jusqu'à Tafraout. Je me remis au travail malgré les dures épreuves subies tout au long de ces pérégrinations, conscient de mes responsabilités et de la nature de ma mission. Je ne repris le contact avec les sionistes que plus tard, après avoir été muté à Inezgane. J'y retrouvai mon ex-professeur d'hébreu Judah Moyal (devenu grand ami depuis), avec qui je m'attelais à la réouverture des locaux de l'A.I.U., afin d'assurer la continuité des cours à la suite de la disparition de l'école d'Agadir. L'émigration vers Israël était dorénavant permise et libre. Nous avions tourné la page sur l'épisode de la clandestinité.

Je ne terminerai pas sans évoquer une autre expérience fort intéressante et excitante. Un cinéaste français avait choisi notre bled pour y réaliser le film biblique de "Ruth," et c'est encore à moi que l'on s'adressa. Me voilà maintenant lancé dans un projet qu'il fallait mener à bien dans ces circonstances. Malgré les réticences premières des habitants à y participer, nous parvîmes, le Rabbin et moi, à convaincre ces derniers des avantages matériels et éducatifs d'une telle entreprise. C'est ainsi, qu'hommes et femmes s'associèrent alors à la mise en scène en tant que figurants tandis que j'eus à assumer les rôles principaux selon que je portais le costume de Ruth ou celui de Boaz au milieu des beaux champs dorés d'orge et de blé. Je méritai dans ce film, produit pour la télévision française, le titre d'assistant du metteur en scène et réalisateur. Une grande vague d'enthousiasme avait alors déferlé sur notre petit bled. L'action cinématographique avait généré une certaine émancipation auprès de mes coreligionnaires. Je savais que je pourrais retrouver, un jour, les images d'une aventure de jeunesse, et revoir les nombreux visages d'indigènes que j'avais connus durant mon séjour, et qui me procurèrent d'inoubliables moments de bonheur. Je suis convaincu d'avoir su leur inculquer par mes cours et mes actions un sens de fierté et de confiance en eux-mêmes. Tout ça grâce à une atmosphère de solidarité, de compassion et d'amitié sincère.

Je quittai Tahala plein d'amertume et le cœur lourd, en me promettant d'y retourner avant sa désintégration en raison de la Aliya massive imminente vers Israël. Hélas, il en fut tout autrement. Les premiers départs se concrétisèrent bien vite.

J'appartenais dorénavant à une grande famille juive au-delà de mes horizons. Je chéris précieusement les souvenirs que j'ai gardés. On m'avait adopté avec une affection inconditionnée. J'avais eu le privilège d'avoir pu m'associer aux joies et aux peines des villageois de Tahala. Leurs coutumes et leurs traditions m'ont marqué à jamais.


LES ANNÉES DE FERTILISATION
David Bensoussan


Le matin, après avoir avalé la fameuse cuillerée d'huile de foie de morue ou encore après l'avoir mélangée avec du miel, bu son verre de thé bouillant accompagné de tartines beurrées, il est temps de prendre le chemin de l'école. Sac de cuir au dos, nous devisons avec des amis en allant de la Tour de l'horloge puis en longeant la plage. Nous ramassons parfois des jujubes au pied des arbres qui bordent la route. Par journées de beau temps, nous nous regroupons par affinités et nous nous interpellons les uns les autres. Par temps gris, nous portons nos capes à capuchons ou nos duffle-coats et parfois des bottes de caoutchouc qui nous donnent le grand avantage d'avoir le plaisir de patauger dans les flaques d'eau. Nous virons à gauche et passons devant l'église puis devant l'école arabe où les enfants sont le plus souvent assis par terre sur le coup de midi, puis nous bifurquons à droite pour entrer à l'école de l'Alliance, l'école des filles en premier, celle des garçons de l'autre.

Il y avait toujours un groupe réuni autour d'acrobates grimpés sur l'arbre à réglisse au milieu de la cour. D'autres faisaient des paris devant la longue corde à grimper. Les cris de "À déééélivrer!" fusaient de partout. Nos récréations étaient extrêmement bruyantes. Les jeux ralentissaient au coup de sifflet et nous nous mettions en rang deux par deux. Tôt le matin, ou peu avant la reprise des classes à deux heures de l'après-midi, beaucoup se rassemblaient le long du mur qui bordait le cimetière arabe à l'arrière de l'école. Là, les enfants creusaient la terre glaise et modelaient du mobilier, des fruits ou des personnages qu'ils exposaient fièrement. Certains y excellaient particulièrement. Parfois, nous nous aventurions de l'autre côté de l'école où deux avions minuscules de couleur sable semblaient être collés au sol. Plus loin, les dunes de sable que l'on dévalait aux cris de Tchitcha la fava ! (je n'en ai jamais connu la signification). Après avoir pris notre élan, nous sautions et nous roulions en cabrioles de haut en bas dans un nuage de sable pour recommencer encore et encore.

Monsieur Bitton était partout à la fois. Il était le directeur de l'école de l'Alliance qui porte le nom du célèbre consul de France Auguste Beaumier qui dès 1866 milita en faveur de l'instruction française de l'Alliance plutôt que celle anglaise de l'Anglo Jewish School. Les blagues relatives à sa petite taille se muaient en admiration et quelle admiration, lorsqu'il ouvrait la bouche. Il nous clouait littéralement sur le siège lorsqu'il nous donnait des cours de mythologie grecque en classe de sixième. Tous se disputaient alors les exemplaires de l'Iliade et l'Odyssée de la bibliothèque de l'école.

Monsieur Cohen dit Kéna n'était pas conventionnel. Il ne supportait pas les manières ou les facéties. Il nous organisait des sorties dans la nature et certains en revenaient avec des couleuvres en cravate car il fallait surmonter l'aversion ridicule. Il faisait l'élevage de souris blanches en classe que nous appelions du nom des héros de bandes dessinées : Pipo, Concombre, Élastoc, Mickey, Minnie, Donald, Daisy, Riri, Fifi, Lulu, Nif Nif, Naf Naf, Nuf Nuf et ainsi de suite. Il nous faisait tenir un journal des souris. J'aimais le taquiner par mes questions qui venaient justement remettre en question certaines de ses affirmations ou analogies volontairement simplifiées à des fins pédagogiques. Il m'appelait la barre sur le T et le point sur le i.

Le professeur Léon Benarrosch était légendaire. Tout en lui était élégance : son discours comme son parler. Son tabac Amsterdamer parfumait la classe et il nous étonnait par ses pipes toujours différentes. Je me demande pourquoi on s'en étonnait puisque toute la classe lui offrait pour le nouvel an…une pipe ! Sa voix était claire et son discours parfaitement ponctué. Il nous faisait lire des volumes que nous devions résumer et j'avais l'habitude le jeudi soir de dicter des résumés à ceux qui voulaient bien prendre pour moi un livre supplémentaire à la bibliothèque car j'étais un lecteur avide. Il avait d'ailleurs le don de démasquer facilement ceux qui se contentaient de la seule remise de résumés sans même avoir ouvert le volume et qui avaient en plus le don de récidiver. Nous tÉNIOns des cahiers de synonymes bien fournis, des cahiers de biographies et ses tests nous maintenaient en forme. Il nous faisait ingurgiter de la culture et encore de la culture…

Il y avait le couple Ohayon. Lui grand et svelte, elle courte et rondelette. Messieurs Mouryoussef, Mouyal, Cohen, Danan, Madame Ohayon et tant d'autres encore dont le dévouement à la carrière d'enseignant était des plus admirables.

Le chemin du retour de l'école se faisait généralement par petits groupes et de façon ordonnée. Il y avait un vieux gendarme que les enfants aimaient rendre fou en utilisant un sifflet identique au sien ce qui le mettait dans une rage de lèse-majesté car il se voulait seul à avoir cette prérogative. Le plus souvent bonhomme, il nous permettait de toucher parfois la crosse de son pistolet en bandoulière.

Vers la fin de l'année, une fièvre incontrôlable s'emparait des élèves qui braillaient à l'unisson durant les derniers jours devant l'administration qui savait alors se montrer étonnement clémente :

" Gai Gai l'écolier, c'est demain les vacances…
Adieu ma p'tite maîtresse qui m'a donné le prix
Et quand je suis en classe qui m'a fait temps pleurer !
Passons par la fenêtre cassons tous les carreaux,
Cassons la gueule du maître avec des coups de belghat (babouches) ! "

Ou encore :

" Iya pas de coméra (Il n'y a pas du pain)
Ya sardina (il y a de la sardine) !
Iya pas de sardina ya lcoméra ! "

Ou même :

" Éteindez (Éteignez) la lumière,
Commencez l'cilima (le cinéma) ! "

Au programme musical s'ajoutaient d'autres refrains tels : " Je monte sur un pommier, qui est plein de cerises, j'entends signaler…" ou encore " Ahia Mimouna, mimouna ya mimouna ! " Cette dernière chanson tirée du répertoire pied noir, avait une saveur particulière car l'on y singeait avec humour la langue française. Les meneurs parmi les enfants faisaient alors état ouvertement de leurs couleurs en scandant les chansons en tête des frondeurs d'un jour. Les réjouissances de fin d'année se terminaient au cinéma La Scala où nous donnions des représentations. Les représentations musicales incluaient de la musique andalouse chantée par des chœurs et les spectacles humoristiques avaient des sketches hilares en judéo-arabe. Nous étions parfois invités à l'école française pour assister aux spectacles de fin d'année qui incluaient des danses des provinces françaises et l'inévitable : " Si tous les gars du monde décidaient d'être copains…" qui prônait l'égalité de chaque enfant " même s'il n'est pas né en France ! ".

Alors que nos amis français batifolaient à la plage, nous devions passer nos dimanches et nos vacances estivales au Talmud Thora pour y compléter notre formation hébraïque et biblique. La discipline y était stricte et les punitions moyenâgeuses : nerf de bœuf sur la main ou sur la plante des pieds, ces derniers ligotés au moyen d'une falaqa turque. Cette éducation était alors réservée aux garçons. Je parlais français à la maison et dus m'exposer à l'apprentissage de l'hébreu traduit et commenté en judéo-arabe. Il me souvient que le directeur Rbi Haïm Azencot me promenait les matins et me faisait réciter les leçons de chacune des classes en répétant : " Vous voyez le petit Dody, Prenez exemple ! C'est comme ça qu'il faut apprendre ! " On me trouva brillant et me plaça dans la Yeshiva, avec des adolescents mûrs. Là, les lectures talmudiques en araméen étaient traduites en judéo-arabe. Je planais. Tout me semblait embrouillé. Seules quelques réponses maladroites de quelques étudiants me réconfortaient en regard de ma compréhension des textes. La pédagogie éducative consistait alors à pousser en avant ceux qui manifestaient une certaine prédisposition à l'étude. On leur apprenait à nager en les jetant à la mer. Et puis, il y avait le cauchemar des récréations. À la sonnerie, tous se ruaient dans l'escalier pour aller jouer au foot sur le toit. Je voyais autour de moi des grandes jambes qui me semblaient appartenir à un troupeau de pachydermes en furie. Il arrivait que l'on m'écrasât et que je saignasse. Monsieur Azincot venait alors sermonner les étudiants de monter l'escalier lentement et sans se presser. Cette consigne tenait bon pendant vingt-quatre heures tout au plus. La récréation était le moment où tous se défoulaient où les paris étaient engagés sur les combats de lutte en cours. C'était pour beaucoup de personnes la seule récréation estivale.

Deux éducateurs me forgèrent au Talmud Thora de Mogador au Maroc et surent tout autant retenir et captiver mon imaginaire d'enfant : Rbi Yitshaq Haroche et Rbi Ms'eud Elkabas. Rbi Yitshaq Haroche avait pour habitude de nous enseigner tantôt le livre des Juges et tantôt le livre des Rois tout en tenant ouvert devant lui le quotidien de l'époque, Le Petit Marocain. Tout en nous informant de l'actualité, il faisait des connections et des rapprochements avec tel ou tel autre épisode de la Bible, le tout avec un grand sens de l'humour très apprécié de ses élèves. À quelqu'un qui jetait son chewing-gum par la fenêtre en prétendant n'en avoir pas mastiqué, il élaborait des scénarios complexes relativement à des fourmis innocentes écrasées et collées ou des personnes non prédestinées qui se retrouvaient à partager une intimité indécente. Il vainquait par l'humour. Pour sa part, Rbi Ms'eud Elkabas nous enseignait le Talmud la semaine durant. Cela était ardu. J'avais alors 8 ans et il nous fallait saisir au vol les subtilités talmudiques exprimées en araméen, en hébreu et en judéo-arabe. Rbi Ms'eud Elkabas parvenait à nous tenir en haleine jusqu'au vendredi matin. Ce jour là, les livres étaient fermés, et il nous contait des ma'asiyoth, c'est-à-dire des faits de l'histoire juive. Sa voix douce et sereine voguait dans un grand silence alors qu'il relatait des épisodes du judaïsme marocain où intervenaient rabbins, sultans et rois d'Espagne. Ces deux éducateurs ont réussi à me présenter la Bible sous un visage humain et à me faire sentir que le passé, que ce soit celui de l'Esclavage en Égypte, celui de la royauté glorieuse d'Israël, celui des affres de l'Exil ou celles des horreurs de l'Inquisition constituait un passé bien vivant en moi. Alors, qu'il se soit agi d'un passé historique et lointain, sa réalité n'en était pas moins des plus présentes dans ma chair. Tous les rêveurs et les persécutés de l'histoire juive revêtaient le visage de mes grands-parents et, tel un chevalier du Moyen Âge, je me promettais déjà de les protéger avec vaillance.

À l'âge de dix ans, nous déménageâmes à Casablanca. Je continuais mes études au Cours complémentaire de l'Alliance israélite universelle. Quelle famille ! Nous rêvions, nous nous amusions, nous passions des billets doux laissant éclater l'imagination de nos fantasmes. C'était l'époque des blousons de cuir, des motocyclettes et du cran à l'Elvis Presley. Jerry Lewis faisait notre bonheur. Ray Charles, Johnny Holiday, Richard Anthony et les Chaussettes noires étaient à la mode. Nous nous passionnions sur le sort de Caryl Chessman qui encourait une peine de mort repoussée moult fois. Pour nous repêcher, nos professeurs usaient de morale, d'humour, de compassion, voire de menace. Ils avaient tant envie de nous voir réussir que cela en crevait les yeux.

Il y avait le couple rassurant des Altun, tous deux profs de français : le mari guilleret et sa femme posée ; les profs de maths Bréart aux interjections brusques et Gomel, qui se voulait charmeur ; Madame Lévy aussi charmante que stricte ; les professeurs d'arabe Lévy - le syndicaliste et communiste déclaré - et Cohen - spécialiste des punitions écrites ; la prof de musique Madame Obadia à la voix enchanteresse ; Marelli aux compétences littéraires exceptionnelles ; les professeurs d'hébreu Nahon aux adjectifs grandiloquents et Claude Sultan qui savait mater les plus durs par le contenu de son cours ; le couple Benaroya qui enseignait l'anglais et l'histoire : Lui petit de taille et jovial et elle langoureuse mais stricte ; la belle et envoûtante madame Zrihen professeur de sciences naturelles qui octroya une gifle cinglante à mon ami Jacky Pinto qui, en leçon d'anatomie, l'avait scrutée attentivement en répondant que le corps humain était… harmonieux ! Madame Ohayon prof de géographie qui avait en sainte horreur les courants d'air et l'ineffable professeur de physique-chimie, Monsieur Wazana, haltérophile et démonstrateur. Il s'engageait dans des trépieds interminables, plaçait ça et là quelques expressions d'arabe dialectal qui nous familiarisaient avec la matière. Comment s'y prenait-elle ? Madame Guéron arrivait à nous faire réciter des chapitres d'histoire entiers de Jules Isaac ! Elle était la motivation même. Et son mari, courtois et fascinant, dirigeait l'école avec un doigté rare. Madame Ifrah, toujours en survêtement, haranguait les classes de gymnastique avec autorité et un humour mordant.

Nous étions entourés, cajolés mais le rendions bien à nos professeurs. Le désordre qui régnait dans les récréations laissait place à un envoûtement engageant sitôt nos bancs rejoints. C'était l'époque des crises d'adolescence difficiles et il n'en fallait pas beaucoup pour prendre la tangente en dehors des sillons de l'étude. L'orchestration de l'école était telle que tout un chacun avait droit à une attention personnelle malgré les gaffes ou les mauvaises farces.

À l'âge de 15 ans, je passais de l'école du Cours Complémentaire de l'Alliance au Lycée Lyautey. Les ondes radiophoniques vibraient alors avec Françoise Hardy et Marie Laforêt et les Beattles commençaient tout juste à percer. C'était l'époque des yéyé. Quel choc ! Autant l'atmosphère familiale était présente à l'Alliance israélite, autant elle était impersonnelle au lycée. Les professeurs y cultivaient leur légende. Tout celui qui s'aventurait à poser une question s'exposait aux sarcasmes narquois du prof. Autant donc ne pas se mouiller et cultiver ses incertitudes à moins de rouler la question de telle sorte que le prof dans sa grande mansuétude et son éminente condescendance sourcille des yeux et prenne un temps de réflexion avant de répondre. La terreur était ambiante et palpable. Les questions orales trouvaient devant elles des élèves rongés par le trac. La menace d'être envoyé chez le proviseur haut juché et sentencieux était la quintessence d’un mauvais augure.

Et pourtant, nous arrivions à nous y faire et même de temps en temps à en rire. Les récréations surtout. Les plus macho des français racontaient leurs week-ends débauchés en traitant tout celui qui en doutait de puceau. Bien des fils à papa ne s'en faisaient pas pour leurs études - ou du moins le clamaient-ils - et comptaient qui sur leur fortune, qui sur leur particule pour se frayer un chemin dans la vie. Certaines séances de bizutage des classes supérieures en début d'année étaient drôles comme tout, d'autres étaient particulièrement odieuses. Juifs dans une école française en pays musulman, nous avions droit aux congés des trois religions et cela était fortement jalousé par nos camarades français qui n'avaient droit qu'aux fêtes fériées chrétiennes et musulmanes. Certains de nous refusaient de venir en classe le samedi, d'autres se permettaient de venir mais pour écouter seulement, d'autres encore participaient normalement. Il y avait peu d'Arabes en classe. Ils étaient généralement discrets et une proportion importante proférait un marxisme salutaire. La douce cruauté des Français qui attendaient la période du jeûne du Ramadan pour entrer en classe avec des sandwiches au jambon odorants !

Il y avait des professeurs brillants par leur clarté d'esprit et leur démarche intellectuelle cartésienne. D'autres moins sûrs d'eux-mêmes, se renfermaient dans leur carapace disciplinaire. Chacun avait un cachet, des manies, des expressions récurrentes ou encore des colères prévisibles. Ils nous offraient l'excellence et nous devions évoluer tel des équilibristes au sein du créneau exigu de liberté surveillée pour atteindre les cimes auxquelles on nous prédestinait. La recette de la réussite résidait dans le labeur et l'assiduité sans équivoque. À de rares exceptions près, les profs étaient inabordables.

Alliance et Talmud Thora à Mogador, Cours complémentaire et Lycée Lyautey à Casablanca. Ce cheminement fut celui de nombreux de mes amis. Tout ce monde est maintenant dispersé aux quatre vents. Il m'a rarement été donné de rencontrer mes meilleurs amis de classe. Parfois, j'entends parler de certains. Les grands flux d'écoliers avec leurs héros, leurs champions ou leurs meneurs ont dû interrompre leur cours pour dériver vers de nouveaux océans et horizons. Il ne reste plus que les bâtiments témoins de notre passage et de nos grivoiseries et, les échos des bruits familiers qui surgissent du fond de la mémoire comme s'il ne s'agissait que d'un événement encore tout frais. Certains épisodes brefs résonnent encore en moi tel un film projeté au ralenti. D'autres épisodes s'étalant sur de longues périodes me reviennent fulgurants et fugaces tout à la fois. La mémoire relativise les événements et leur durée et ne conserve d'eux que certains points de repère, retenus selon des critères qui lui sont propres, et qui jalonnent le cours de toute une vie. Et, tel un phare dans un océan en furie, l'exemple donné par les professeurs compétents et dévoués continue de guider nos pas dans la course de la vie. Qu'il me soit permis de rendre hommage à une kyrielle de professeurs et de formateurs de l'esprit et de l'intellect qui sont toujours présents en moi, à l'ensemble des professeurs extraordinaires, dévoués à leur mission d'enseignants et à la transmission fidèle des Lettres, des Arts, des Sciences et de l'Éthique. J'émets le souhait que l'on puisse transmettre à son tour avec la même ferveur et la même dévotion le goût de l'étude et celui de la transmission du goût de l'étude.








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04 juillet 2008, 06:39
ISAAC D. KNAFO, HOMME DE LETTRES,
ARTISTE PEINTRE ET DIRIGEANT SIONISTE
Asher Knafo


Isaac Knafo est né à Mogador, Maroc, le 12 Novembre 1912. Il est le huitième enfant de Rabbi David Knafo - chef du Tribunal Rabbinique de Mogador et Grand Rabbin de la ville. Sa Mère est Donna née Bouhadana. Il est le benjamin de la famille.

Il passe son enfance dans une ambiance assez extraordinaire. Son père était profondément pieux et pourtant il était ouvert à tous les nouveaux courants, comme la Haskala, mouvement venu d'Europe qui voulait briser les barrières où les juifs s'étaient enfermés pour les orienter vers la culture et l'humanisme, comme le Sionisme, comme l'étude de l'hébreu moderne. Des personnages tels que le poète Rabbi David Elkaïm, le Païtane renommé Rabbi David Yflah, l'érudit Ytshak Yaïch Halévy - correspondant du journal Hatsfira fréquentent leur maison.

Comme tous les enfants juifs de Mogador il fréquente le "sla", l'école. Il est le chouchou de la famille car tout jeune il est très espiègle, et déjà transparaît la vivacité de son esprit. Son père le place à l'école franco-israélite. L'école Alliance a un tel succès que les enfants français s'y enrôlent.

Quand Isaac commence ses études, Monsieur Falcon prend la direction de l'école et y introduit des changements radicaux. Il fait passer aux élèves des tests psychologiques et les répartit dans les diverses classes selon leurs moyens intellectuels. Isaac est placé dans la meilleure classe. Pourtant il ne fait pas trop d'efforts. Il n'étudie jamais une récitation par cœur, se contentant d'écouter les autres élèves pour pouvoir ensuite la débiter d'un trait. Une fois, quand il fut le premier à être interrogé, il se tint coi devant sa maîtresse. Elle lui demanda: " Pourquoi n'as-tu pas étudié ta leçon, tu as été paresseux? " Il répondit tout simplement : oui. Cette réponse franche lui valut de ne pas être puni. Isaac se passionne pour la lecture et devint un assidu de la bibliothèque municipale. Il reste à l'école jusqu'en 1924. L'école est alors dirigée par Méïr Lévy qui trouve chez Isaac des aptitudes très spéciales à l'étude de l'art et de la littérature. Il convainc son père le Rabbin David Knafo à l'envoyer faire des études à Paris. La décision n'était pas facile. Isaac n'avait que quatorze ans. Quelle influence auront l'éloignement et Paris sur lui? Et pourtant, en homme éclairé qu'il était, il comprend que cet enfant tellement doué n'avait plus de ressources à Mogador ni même au Maroc et il l'envoie à Paris.

Les connaissances générales d'Isaac Knafo étaient déjà très étendues avant d'arriver à Paris, grâce à sa curiosité et à sa passion pour les livres. A Paris, il rencontre des études d'une autre envergure, se passionne pour le théâtre et dépense tout son argent de poche pour voir toutes les pièces qui passent dans la capitale. Des dizaines d'années après, il peut encore citer toutes les pièces qu'il a vues et tous les artistes qui ont participé à ces pièces. S'il n'est pas à l'école ou au théâtre, il visite les musées. Il acquiert un goût sûr et raffiné grâce à l'enseignement de son maître de dessin. L'École normale est un terrain propice à ses dons créateurs. Il participe aux fêtes et en devient dès sa deuxième année l'animateur principal en composant des parodies et des textes qu'il lisait à la façon des chansonniers. Il y avait à l'ÉNIO (l'École Normale Israélite Orientale) un journal polycopié rédigé par les élèves; " L'Echo du 59 ", qui paraissait très irrégulièrement. I.D.K le prend en mains ce qui lui permet de faire ses premiers pas de journaliste. Toutes ces activités font de lui l'élève le plus remarqué de l'école et il est prit d'amitié par les dirigeants de l'école qui voient en lui " le grand espoir de l'ÉNIO ". Une parodie qu'il fit du directeur lui coûta une brimade sévère. La somme d'argent qui était accordée mensuellement à chacun des élèves fut réduite de moitié pour Isaac. Le directeur refusa de le présenter aux examens de fin de la troisième année en prétendant qu'il était trop faible. Il fut astreint à se présenter comme candidat libre. Arrivé en congé à Mogador, il fit l'émerveillement de la famille par sa verve et son savoir, par les oeuvres qu'il lut chaque jour devant eux, par les peintures qu'il leur montra. Il prit la décision de ne pas rester une quatrième année à Paris et il fut envoyé comme instituteur à Tanger. On était en 1928. Il ne s'adapta pas à l'école de Tanger car il ne parlait pas l'espagnol. Il fut transféré à Safi. À la fin de l'année scolaire, Isaac donna sa démission et retourna à Mogador. Pendant les trois mois de vacances scolaires qu'il passa à Mogador, il cacha à tout le monde le fait de sa démission. Il restait prostré à la maison et l'on commença à s'inquiéter pour sa santé. Quand il ne retourna pas à Paris au début de l'année scolaire, sa famille comprit que sa carrière d'instituteur avait prit fin. Vint une période d'inaction, ses frères le poussaient à " faire quelque chose ". Finalement il ouvrit un bureau où il s'employa quelque temps comme " écrivain public ". Il écrivait pour les gens des lettres, des requêtes, des faire-part. Il s'aperçut finalement qu'il ne pouvait pas vivre de ce travail et il quitta Mogador pour Marrakech.

À Marrakech il mène une vie assez dissipée passant d'un travail à un autre. Il travailla ensuite chez un ami qui était en même temps agent de transports, propriétaire de café et agent de presse. Cet ami l'introduit au journal " La Presse Marocaine ". Ainsi commença pour lui une carrière de journaliste.

C'est aussi la période où il commence à publier des poésies qu'il envoie à presque tous les journaux qui paraissent au Maroc.

En 1939, pour la première fois, il publie un recueil de poèmes " Les Jeux et les Rimes " préfacé par un journaliste célèbre du " Canard enchaîné " Georges de la Fouchardière. Les croquis figurant dans le recueil sont eux aussi d'I.D.K.

La même année au mois de septembre, éclate la Seconde Guerre mondiale. I.D.K, le journaliste était au courant des horreurs déjà commises par le régime d'Hitler, en Allemagne. Dans les deux mois d'octobre et novembre 39, il publie " Les Hitlériques ", pamphlets anti-nazis. Sur la couverture du recueil figure un dessin de l'auteur, un gorille en position de croix gammée, la tête du gorille est remplacée par le visage d'Hitler. (En 1942 toute l'édition sera brûlée par crainte de représailles de la part du gouvernement Vichy. Seulement plus de 50 ans après on en retrouvera un exemplaire).

Il retourne à Mogador et abandonne le journalisme pour se lancer dans une activité sioniste intense. Il fonde " La Chorale de Mogador " qui est en même temps, un cœur qui chante surtout des chansons d'Israël, une troupe théâtrale, et un mouvement de jeunesse. Il écrit des petites pièces de théâtre qu'il monte avec sa troupe. Ce sont d'abord des pièces aux sujets variés, puis à sujets juifs. Il écrit et publie une série de petites brochures sur des sujets puisés dans le Talmud. Rabbi Shiméon Bar Yohaï et Rabbi Méïr Baal Haness.

Il peint aussi surtout des grandes toiles avec des portraits des principaux leaders sionistes, Hertzl, Max Nordau. Pendant les réunions de la communauté juive il les vend aux enchères au profit du K.K.L .
L'année 1951 est l'année où il fait paraître l'une après l'autre plusieurs oeuvres : La série " Oneg ", " Maroquineries " et " Fugitives ".

Isaac Knafo se voue entièrement à la cause sioniste et à l'organisation de la Aliya. Les autorités voient en lui un causeur de troubles. Maintes fois il est convoqué auprès du commissariat qui l'accuse d'avoir organisé un mouvement de jeunesse clandestin et des activités sionistes. Il arrive toujours à s'en tirer grâce à son esprit et aussi à la pression de ses nombreux amis et admirateurs, européens, juifs et musulmans. Mais il arrive un moment où il comprend qu'il ne peut plus tenter le diable. Il quitte Mogador et s'installe à Casablanca, ville qui lui parait comme dénuée de tout attrait. Il décide alors de faire lui aussi sa " Aliya " au Kibboutz Ramat Hakovesh.

Ses débuts au Kibboutz sont très difficiles. Il vit presque en étranger dans son kibboutz. Pourtant, ses amis de Mogador, ses disciples, tous ceux qui l'écoutaient passionnément avant sa Alia ne l'ont pas oublié. En fait, pendant les vingt-ans qu'il vit au kibboutz, il ne publie rien. Pourtant, il écrit et forme beaucoup de projets littéraires. Lee 20 juin 1976 il envoie à ses nombreux correspondants une brochure manuscrite de16 pages de poèmes et de dessins originaux: " Lettre des Lettres ", la brochure est tirée en offset. De 1976 à 1979 il édite 13 numéros de Lettre. (La lettre 14 a été éditée par son fils après sa mort).

Plusieurs oeuvres sont rédigées par lui au Kibboutz, il ne les édite pas par manque de fonds. Il écrit en 1976 : " Exode et Ballades ". Ces ballades parlent de la situation du petit Israël devant un monde hostile qui courtise le monde arabe pour obtenir son pétrole.

Il écrit aussi " Sépharad ", considérations philosophiques sur plusieurs sujets : le Judaïsme, l'antisémitisme, la religion, la culture, l'homme. Il compose un grand nombre de poèmes dont il veut faire des recueils divers et surtout il écrit différents écrits dont il veut faire une grande oeuvre: Le Mémorial de Mogador.

I.D.K s'éteint au Kibboutz à la suite d'une crise cardiaque le 9 Juillet 1979.

Asher Knafo, neveu de IDK, publie d'après ses écrits " Le Mémorial de Mogador " en 1995 et " L'Humour est enfant de poème " en 1979




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Asher Knafo. . . . . . . . . . . . . . . .Isaac Knafo




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Re: Livre en ligne : Temoignages - Souvenirs et reflexions sur l'oeuvre de l'Alliance Israelite Universelle
31 juillet 2008, 07:08
MON HISTOIRE AVEC M. AVIGDOR
Isaac D. Knafo


M. Avigdor, au visage poupin, au teint vermeil, nous était arrivé, frais émoulu de l'ÉNIO quelques semaines après le début de l'année scolaire, au moment où j'avais pris la tête des fortes têtes de la classe. M. Gautron qui se servait de sa règle pour régler ses différends avec ses élèves et de son gros crayon rouge à corrections pour nous infliger de sérieuses punitions, nous avait habitués à une discipline de fer. Quand je fis mon entrée à l'École de l'Alliance, je fus frappé, étonné, choqué, écœuré du laisser-aller qui y régnait. Il n'y avait que Mlle Lévy (Rosita) qui parvenait à nous donner des leçons à peu près audibles, pour la bonne raison qu'elle était jeune, jolie, bien faite, alerte, vive et sympathique... Nous en étions tous amoureux. Tous les garçons, sans exception. Certains élèves, les plus grands et les plus âgés, les plus amoureux d'elle - et qui le proclamaient crûment et sans vergogne - s'asseyaient au dernier rang et je ne comprenais pas, naïf, pour quelle raison ils pouvaient ainsi s'éloigner de leur idole. Le hasard qui m'amena un jour à m'asseoir moi aussi au dernier rang me donna la clef de l'énigme lorsque je m'aperçus que, si d'une main ils feuilletaient leur livre ou écrivaient leur dictée, de l'autre ils se livraient à un onanisme sans complication tout entier dirigé vers leur casier. Les autres maîtresses, Mlle Sidi, déjà chevronnée et Mlle Bensoussan, tout nouvellement sortie de Bichofsheim (pension des futures institutrices de l'Alliance) ne purent résister, la première, que deux jours, la deuxième, que quelques semaines. Mlle Sidi n'avait pas eu le plaisir de me voir lors de la première après-midi où elle enseigna dans ma classe. Quelque futile maladie m'en avait écarté. Le jour même, elle avait demandé et obtenu son transfert à l'École des Filles. Le lendemain, lorsqu'elle me vit, elle s'éprit tout de suite de moi et profita de la première occasion où je levai la main pour répondre à une question adressée à toute la classe pour m'interroger. Ma réponse amena d'autres questions et de fil en aiguille (Les Pyramides et le Sphinx) j'eus l'occasion de faire largement preuve de mes capacités. En me remerciant elle ajouta: "Si j'avais su qu'il y avait un tel élève dans cette classe, je n'aurais pas demandé mon transfert. Malheureusement, il est trop tard." Elle ne manqua jamais par la suite, chaque fois qu'elle me rencontrait de m'appeler à elle et de me demander des nouvelles de ma santé, de mes études, de mes progrès et de mes projets. Mlle Bensoussan, elle, moins expérimentée et toute animée du zèle des néophytes, crut qu'elle finirait par triompher de notre hostilité. Elle tenta des efforts tenaces et désespérés pour faire pénétrer sa jeune science dans nos jeunes cerveaux. Au point qu'ému de l'énergie qu'elle déployait sans résultats appréciables, il m'arriva une fois d'essayer de sauver l'honneur de la classe et de relever chevaleresquement son moral. II me suffisait pour cela, primo de prêter une oreille visiblement attentive à ce qu'elle disait, secundo de poser poliment une question pertinente et enfin tercio, de répondre convenablement, au nom et à la place de la classe, à quelques-unes de ses questions. Une telle conduite ne manqua pas de m'attirer l'animosité et les sarcasmes de mes condisciples. J'étais une fille, une poule mouillée. Soit. J'avais compris. Ayant plus d'idées et d'initiative que mes camarades, sachant mieux continuer les astuces sans encourir de punition, je ne tardai pas à être considéré comme un chef, un guide spirituel en qui l'on pouvait avoir confiance. A dire vrai, je ne me rappelle plus les batailles livrées ni les triomphes remportés sous ma conduite, mais le fait est que Mlle Bensoussan ne tarda pas, à son tour, à être transférée à l'École Franco-Israélite de Filles. Enfin, Avigdor semblait devoir se transformer en martyr de la grammaire. La lecture du " Petit Chose " d'Alphonse Daudet m'avait depuis longtemps inspiré l'amour des jeunes maîtres inexpérimentés et le désir de les protéger. Malheureusement, il semblait bien que je fusse alors le seul de ma classe à avoir lu le chef-d'œuvre du Dickens français. Tous les autres élèves justifiaient pleinement la prétention que leur âge est sans pitié. Enivrés des succès remportés dans cette guerre froide contre les maîtres (l'expression n'existait pas alors, ni la guerre des nerfs ni la drôle de guerre), ils en redemandaient et je n'étais pas de force à résister à leur pression ni à une certaine gloriole. D'abord j'élus définitivement domicile, pour la durée des leçons de M. Avigdor, au dernier rang de la classe, le rang des grands, à quoi me donnaient droit et mon certificat d'études (n'étais-je pas un vétéran à la retraite?) et ma réputation récemment acquise de meneur. Ce n'étais pas que j'eusse eu la prétention de procéder aux mêmes manœuvres clandestines que les grands (je n'étais pas encore... assez mûr), mais j'avais en vue une autre activité non prohibée: ce vice impuni, la lecture. J'ai déjà dit à quel point j'aimais la lecture. A cette époque, c'était les Pardaillan, Mignon, Arlette aux yeux de saphir et autres porteuses de pain que je dérobais à mes frères pour les lire en cachette pendant leurs heures de travail, qui correspondaient à mes heures de classe. En conséquence, je décidai que je les lirai en classe. Ce que je fis à l'abri de mon pupitre et du dos des camarades. Un jour que je me livrais à ce doux plaisir, j'étais tellement captivé par le roman de cape et d'épée que je lisais, que je n'entendis pas approcher M. Avigdor. Je ne sus qu'il était dressé furibond à mes côtés que lorsque sa voix tonna :

" Qu'est-ce que vous faites là?
- Vous voyez bien, je lis !
- Comment ? Vous lisez pendant que je donne ma leçon? - Eh, oui ! - Vous n'écoutez donc pas ma leçon ?
- Non, monsieur.
- Pourquoi ?
- Parce que je la sais !
- Vous la savez ?
- Oui, monsieur, je sais toutes les leçons du programme. - Dans ces conditions, mes leçons ne vous intéressent pas ?
- Non, monsieur.
- Puisque c'est comme ça, sortez de la classe ! "

L'enfant, mis dehors, était immanquablement vu par M. Lévy qui ne manquait pas de l'appeler à son bureau (Eh, malheureux!) pour lui passer un savon ultra-mousseux. Moi je pris posément mon livre et mon cartable, sortis dignement de la classe - et de l'école, où je ne reparus plus pendant une longue semaine jusqu'au soir où, me promenant place du Chayla, j'y fus rencontré par M. Lévy qui en faisait de même avec sa femme et ses filles. Il m'appela à l'écart.

"Qu'est-ce qu'on me dit ? Vous ne venez plus à l'École ?
- Non.
- Et pourquoi ?
- Je suis fâché avec M. Avigdor.
- On ne se fâche pas avec son maître.
- Ce n'est pas mon maître. Il ne m'apprend rien et il m'a mis dehors.
- Il vous a mis dehors de la classe, non de l'école. Et avec ma fille, avec Rosita ? Vous n'êtes pas fâché ? Non ?
- Non.
- Alors il faut venir au moins aux leçons de Rosita.
- Bien, Monsieur".

Le lendemain je fus ponctuel à la leçon de Rosita qui fit comme si de rien n'était, et restai pour la leçon suivante. M. Avigdor, comme d'habitude, commença par une interrogation en sciences qui s'avéra un échec presque unanime. En désespoir de cause, il se tourna vers l'unique main levée qui répondit correctement.

" Très bien, mais, vous n'étiez pas présent à cette leçon ? - Non monsieur.
- Et pourtant vous la savez !
- Ne vous l'avais-je pas dit !
- Merci. Asseyez-vous. " À la fin de son cours, alors que je m'apprêtais à sortir avec les autres, il me retint et me dit:
" Dites-moi Knafo, qu'est-ce que je vous ai fait ? Pourquoi me détestez-vous à ce point ?
- Mais, Monsieur, je ne vous déteste pas !
- Alors pourquoi vous conduisez-vous de la sorte à mon égard ?
- Franchement, je ne sais pas. C'est l'habitude ici, comme ça.
- Voulez-vous que nous soyons amis ?
- Moi ? Je veux bien, Monsieur.
- Bon, alors voilà. Je sais que vous n'avez rien à apprendre dans cette école et que vous êtes candidat à l'école Normale de l'Alliance. Si vous voulez, vous resterez en compagnie de deux ou trois de vos camarades les plus doués et je vous donnerai des leçons d'algèbre et de géométrie dont vous aurez grand besoin à Paris.
- Merci, monsieur ! "

Je ne sais pas à quelle époque se place l'incident que je veux rapporter : avant ou après que j'eusse fait la paix avec M. Avigdor. D'après le sujet, il semble bien que ce fût entre la pâque et la fin de l'année scolaire; c'est en effet au cours du troisième trimestre que l'on proposait aux élèves ce fameux sujet: " Que ferez-vous en quittant l'école primaire ? " Ce sujet, je l'avais déjà traité à plusieurs reprises puisque j'étais resté de nombreuses années en première classe, attendant d'être présenté au Certificat d'Études. Cette année, il me parut qu'il était superflu. Je décidai de remettre une page blanche mais, lorsque dix minutes avant la fin et alors que les élèves les plus pressés avaient déjà remis leur copie, M. Avigdor me voyant inactif vient prendre la mienne, la supposant terminée, et s'aperçut qu'elle inexistait, il me pressa d'écrire quelque chose et j'écrivis à peu près ceci : " J'aurais voulu devenir artiste peintre, mais mes parents me destinent au métier d'instituteur, ce qui me semble un triste destin si j'en crois les exemples que j'ai sous les yeux. Je sens que je serai très malheureux. " Six lignes, exactement que je m'empressai de remettre au maître. Celui-ci les lut d'un coup d'œil et se précipita au bureau de M. Lévy qui vint immédiatement me chercher. Nous eûmes un long entretien ou plutôt il me fit un long, très long discours. Il me lut une composition de mon prédécesseur immédiat comme candidat à l'ÉNIO : Amram Elmaleh, brillant sujet s'il en fut. Je fus émerveillé non pas tant du style ou des idées, mais de la longueur de ce travail. Je ne me doutais pas, alors que j'arrivais très facilement à dire ce que j'avais à dire en une page ou deux, que l'on pouvait consacrer quatre, huit et même douze pages à un seul sujet. Du coup, j'appris le procédé du délayage et du verbalisme creux qui ne m'a jamais complètement abandonné. En conclusion, M. Lévy me persuada de refaire le travail à la maison et de le lui rapporter le lendemain matin. Ce que je fis, piqué d'amour-propre. J'écrivis quatre pages de format administratif d'une écriture presque illisible tellement elle était menue et serrée. Je ne tentai pas de corriger le premier jet car le papier était à petits carreaux de cinq mm et je n'avais laissé ni marges appréciables ni interlignes, et pour ce qui est de recopier, va te faire lanlaire. Je ne mangeais pas de ce pain-là. Pourquoi mentir ? Je ne me souviens pas exactement des idées que j'y exposai. Ce que je sais, c'est que cette fois-ci je mis l'accent sur l'envers de la médaille, la noblesse morale et la beauté spirituelle de la mission qui incombe à l'éducateur. Je ne connaissais même pas le terme " pédagogie '' et n'avais d'autre connaissance de la technique que ce que je voyais du travail de mes maîtres. J'avais cependant assez de lecture pour trouver des tas de raisons et des phrases assez grandiloquentes (ampoulées, je le crains) pour magnifier le métier que, quelques heures seulement auparavant je vouais aux gémonies. Ai-je besoin de dire que mes deux attitudes furent sincères tant l'une que l'autre ? C'est la vérité et c'est mon tort et c'est la raison de ma non-réussite dans la vie que cette faculté destructrice de trouver une justification, dénuée de toute hypocrisie, à toutes mes attitudes et prises de position. Justification qui se référait et se réfère encore à l'idéal de justice qui fut et est toujours le mien. Ce récit n'est pas une dissertation idéologique et je ne veux pas, ici, exposer mes idées et mes pensées, ce qui me serait d'ailleurs fort malaisé vu que ma formation philosophique est des plus sommaires, et en tout cas pas suffisamment livresque pour assommer mes lecteurs possibles à l'aide de la poudre que le marchand de sable jette aux yeux. Ma composition me valut un satisfecit total, fut lue en classe et louée comme il convient. Quant à M. Avigdor, il tint parole et me fut un ami cher. Ses leçons de math ne durèrent pas longtemps, mais il se montra très compréhensif à mon égard à maintes reprises, recourut souvent à mon aide soit pour l'aider à emporter les cahiers à corriger dans sa chambre, soit même pour l'aider dans la correction des épreuves, ce dont je me tirais assez bien ma foi ! Lorsqu'il eut sa crise d'appendicite, j'allai le visiter à l'hôpital (à combien de reprises ?) et il fut très heureux de ma visite. M. Lévy encourageait cette amitié réciproque peut-être parce qu'il avait constaté qu'à ma suite et peut-être à mon exemple les autres élèves, même les plus coriaces, avaient cessé de persécuter notre " Petit Chose ". Par la suite, il devait m'emmener à Paris.




LA COMPOSITION
Isaac D. Knafo


Joseph Moyal, s'il était hermétique aux leçons, dont il ne pénétrait jamais le mystère malgré des efforts insensés, n'en était pas moins assez intelligent pour trouver d'autres moyens de se tirer des pires épreuves. C'est ainsi, par exemple, qu'il s'était, étant encore élève à l'école Primaire, abonné au Manuel Général des Instituteurs et des Institutrices, qui lui apportait chaque semaine, à domicile, non seulement la matière des cours à venir, dûment expliquée, commentée pour les maîtres, mais encore le corrigé des épreuves du C.E. (et du B.E.) des diverses régions de la France, lesquelles épreuves avaient toutes les chances d'être proposées dans le plus proche avenir, aux élèves de notre classe soit comme sujet de leçon, soit comme sujet de composition. Généralement, J.M. apprenait par cœur le texte des épreuves ce qui lui permettait, je l'ai dit, de s'en tirer, mais tout juste. Il savait l'art des regards en coulisse happant en un éclair ce qui se trouvait sur leur trajectoire. Il savait lire sur les lèvres les réponses à peine soufflées et dans les yeux de l'interrogateur dans quelle mesure il déviait de la bonne voie pour rectifier la direction en temps voulu. Il connaissait les faiblesses de ses maîtres et de ses condisciples et les exploitait dans toute la mesure du possible. Admirable Joseph ! Et combien je regrette d'avoir été l'instrument de sa honte, si courte et légère qu'elle fût.

C'était précisément pendant que nous usions ensemble nos culottes courtes sur les bancs de l'Alliance. Le sujet de la composition française (à rédiger en classe) était quelque chose comme : décrivez un artisan dans l'exercice de son métier. J'avais choisi, quant à moi, le maréchal ferrant. En effet, l'école franco-israélite que j'avais fréquentée auparavant pendant des années se trouvait à la rue Souk Ouaka (devenue par la suite, rue Victor Hugo) où se trouvaient réunis tous les maréchaux ferrants de la ville, de sorte que nous étions entourés non seulement par l'odeur de la corne brûlée, la chaleur des forges rugissantes et l'incessant rythme des marteaux et des enclumes, mais encore par les remises où étaient parquées les bêtes (et souvent leurs maîtres avec elles) pendant la durée de leur séjour à Mogador.

Je savais donc que dire et comment et ma réussite était assurée. J'eus la meilleure note, ce à quoi je m'attendais et étais habitué, mais la merveille est que cette fois-ci je fus ex-aequo avec le camarade Mouyal qui avait choisi le peintre en bâtiments. Je demandai à la maîtresse de nous lire cette œuvre. Les maisons de Mogador étaient toutes (et doivent être encore, à moins que les règlements municipaux aient changé depuis) uniformément blanchies à la chaux intérieurement et extérieurement, une chaux dans laquelle parfois on mélangeait un peu d'outremer de lessive pour que leur blanc parût plus blanc. Pour l'extérieur surtout. Mais quand la main qui mélangeait abusait du bleu, alors le blanc pouvait passer pour de l'azur. Rares étaient les maisons intérieurement tapissées de papier peint, et plus rares encore les murs peints à l'huile. Le chaulage intérieur était l'œuvre de la ménagère elle-même qui, à périodes fixes, passait une " mselha " sur les murs de la maison. La mselha est une espèce de produit rond et dur formé des feuilles écourtées du palmier-nain qui servait à tous les travaux de propreté. Le chaulage extérieur était confié à des ouvriers spécialisés qui se servaient également de la mselha mais montée sur des perches (roseaux) plus ou moins longues, parfois attachées les unes aux autres pour atteindre une longueur de plusieurs mètres (j'en ai vu de 12 mètres au moins). Ils pouvaient aussi chauler toute une façade soit à partir du sol, soit à partir de la terrasse, sans autre accessoire encombrant ou dangereux. D'où venait donc ce peintre qui se servait de seaux et de boîtes de couleurs diverses, de pinceaux et de brosses, d'échelles et d'échafaudages, de baguettes et de cordeaux, de niveaux d'eau et de fils à plomb, qui descendait de son échelle, prenait le recul nécessaire pour juger du bien-venu de son ouvrage et mettait la main en visière au-dessus de ses yeux pour les protéger de l'éclat de la lumière pendant qu'il examinait son œuvre d'artisan et presque d'artiste.

D'où venaient ces belles phrases d'une simplicité et d'une correction dignes d'un grammairien et d'un styliste? Pas un mot superflu, pas un détail essentiel manquant à l'appel. Courte mais bonne, la composition de Mouyal valait mieux que la mienne et je soupçonne que la maîtresse m'avait quelque peu favorisé eu égard à mes antécédents.

Cette composition n'était pas l'œuvre de Mouyal. J'en étais convaincu et je parvins à faire partager ma conviction à mes condisciples et à ma maîtresse. Soudain, celle-ci eut l'idée de confronter le texte de Mouyal à celui qui avait paru à titre de modèle dans le Manuel Général : aucun doute, à quelques détails près, ils étaient identiques.



ENTRE LA YÉSHIVA ET L'ÉCOLE NORMALE
Isaac D. Knafo


Comme tous les ans, mon père désirait que je consacrasse mes vacances aux études juives, c'est-à-dire en l'occurrence, l'étude de la Guémara. Il me remit entre les mains de Rebbi Mordekhaï Amar, professeur de Talmud au Talmud Thora. Mon père m'assigna pour but d'apprendre le sermon que j'aurais à prononcer lors de ma majorité religieuse. Rebbi Mordekhaï m'écrivait le thème très long que j'aurais à développer au cours de mon discours, thème que je devais apprendre par cœur. On tablait sur une durée de quatre heures (temps que mon propre père avait consacré à son sermon de Bar Mitsva) et j'avais 3 mois pour faire le travail étant donné que je ne devais porter les phylactères que le lendemain du Grand Pardon. Étant le plus jeune de mes frères et le dernier à fêter ma bar-mitsva, mon père était résolu à faire les choses en grand mais à la condition que je fasse un sermon digne de lui, digne de moi.

Malheureusement, juste en face de la rue où se trouvait le Talmud Thora il y avait un bureau annexe de la Cie générale de Transports et de Tourisme au Maroc, entreprise où j'avais des accointances et où j'avais l'occasion de rendre gracieusement des petits services. De sorte que me rendant ou sortant du Talmud Thora il m'arriva bien souvent de m'arrêter là, et d'y opérer quelques minutes ou quelques heures : compléter les formules de transport de marchandises, l'émission de billets de voyage, l'établissement des feuilles de route, de contrôle des cars en partance, du timbrage de récépissés, etc… le tout constituant une occupation à ma portée.

Une fois arrivé au Talmud Thora, d'autres occupations sollicitaient mon attention et tuaient mon temps. Rebbi Mordekhaï s'étant aperçu que je saisissais rapidement, me prenait à part pour m'expliquer la leçon du jour puis me confiait le nerf de bœuf qui lui servait d'inculquoir à Talmud et la tâche de répéter la leçon aux autres élèves, puis allait vaquer à ses occupations, généralement achat de denrées pour le ménage. De mon côté, une fois le maître dehors, je donnais la leçon à haute voix, distribuais quelques coups bien sentis aux rares boiseries qui se trouvaient à portée de mon nerf de bœuf, histoire de passer mes nerfs sur quelque chose, ordonnais aux élèves de psalmodier à haute et intelligible voix le texte et les explications soumises à leur intellect et me mettais à lire quelque roman populaire dont j'étais toujours pourvu. Paul Feval, Michel Zevaco, Michel Murphy, Pierre Decourcelle, Xavier de Montepin et autres prenaient la place réservée à l'étude du Talmud. Je pensais que de telles lectures, outre qu'elles étaient malgré tout plus captivantes, me seraient plus utiles dans la vie que je projetais de mener une fois que je me serais forgé au creuset de Paris.

De sorte que venu le temps, après que je me sois enveloppé du châle aux quatre franges et lacé mon bras gauche, et ceint mon jeune front des lanières sacrées, et que je fus appelé à la lecture de la loi que j'eus prié avec ferveur, je n'eus d'autre récompense qu'une pièce de cent sous, ce qui me permit une fête véritable mais strictement intime.

Une fois débarrassé de cette corvée, je prétendis hypocritement vouloir travailler pour gagner mon pain. Voici que j'ai "terminé" mes études, et atteint mon indépendance religieuse. Il était temps que je pourvoissasse à mes propres besoins et que je volasse de mes propres ailes.
Pas question.
Mon père avait d'autres projets en ce qui me concerne. Aucun de ses enfants n'avait poussé plus loin que le C.E. ses études en français. Aucun d'eux n'avait poursuivi ses études juives et aucun ne menaçait de rabbiner. Il m'appartenait de combler cette lacune et de lui procurer cette revanche. À moi de continuer une haute tradition intellectuelle et de foi.

Déjà devant ma boulimie de lecture, il m'avait dit une fois (ou deux) que si j'avais consacré autant de temps aux lectures saintes qu'aux lectures profanes, j'aurais atteint le degré et mérité le titre de Gaon, génie dans l'étude de la loi et des connaissances juives.

N'étant jamais trop tard pour bien faire (je bienfais, tu bienfais, nous bienfaisons, vous bienfaites ou bienfaisez?) mon père se proposa de me placer définitivement dans une Yéchiva - séminaire rabbinique - qui présentait pour moi peu de charme.

Quelqu'un mit le holà à ce mirifique projet. M. Lévy qui n'avait cessé à chaque occasion de faire rappeler à mon père que j'étais appelé aux hautes destinées de marchand de grammaire, pressa le mouvement aux approches de la rentrée. Tant et si bien que mon père me dit sa décision de me faire entrer à l'École de l'Alliance Israélite pour une année; c'est-à-dire pour le temps nécessaire à me préparer à l'École Normale.

En réalité, un tel stage n'était point nécessaire. Mais M. Lévy tenait à satisfaire son petit orgueil; un brillant sujet, tel que moi, devait s'intituler son élève, et sortir de son école. J'entrai donc à l'École de l'Alliance, muni d'un brillant C.E. et recommençai avec les élèves de la 1ere classe (Cours Moyen) des études faites et refaites. D'autres élèves munis de leur C.P. se trouvaient dans cette classe, dont les parents pouvaient se passer de leur travail et qui ne pouvaient rester sans rien f…, mais d'autre candidat à l'ÉNIO, il n'y en avait qu'un, venu comme moi de la France après le C.E. qu'il avait obtenu par chance et au tout dernier rang. Je ne dis pas ça pour l'humilier ou pour m'enorgueillir de mes capacités à ses dépens.




Re: Livre en ligne : Temoignages - Souvenirs et reflexions sur l'oeuvre de l'Alliance Israelite Universelle
05 septembre 2008, 14:16
EN ROUTE POUR PARIS
Isaac D. Knafo


Le trois juillet 1925 à 5h du matin nous embarquions M. Avigdor, Théophile Benchimol (le fils de M. Isaac Benchimol, le Secrétaire-Greffier du Tribunal Rabbinique) et moi dans l'autocar Panhard de la C.T.M. à destination de Casablanca, première étape vers Paris. Mes parents, mes frères, mes sœurs, mes beaux-frères, ma belle-sœur, mes cousins et mes neveux, mes nièces et mes tantes, une très nombreuse délégation familiale avait tenu à me faire ses adieux au dernier moment. La Place Bou-Medine en grouillait de monde et le sol était plus mouillé de larmes que de nocturne rosée (et Dieu sait s'il y a de la rosée à Mogador pendant les nuits d'été) et je ne savais plus de quels yeux pleurer, quelles joues embrasser, quelle taille étreindre. J'étais réjoui de ce départ de ce premier voyage de ces premiers pas vers un paradis dont l'éclat m'éblouissait avant même que je ne le perçusse. Tout à coup, une voix m'appela dans la nuit. C'était Mme. Lévy dont la fenêtre donnait précisément sur la petite place. Je me hâtai de grimper chez elle et j'y trouvai toute la famille éveillée, réunie et m'attendant autour d'un plateau de thé. Et, pendant que M. Lévy s'habillait pour me favoriser au moins des quatre pas réglementaires qu'il me devait suivant les usages de la politesse juive, Mme. Lévy entreprit de me prodiguer des conseils pertinents et maternels. Elle craignait que je ne m'avisasse, en tant que Juif pratiquant et fils de Grand Rabbin, de refuser la nourriture qui me serait servie sur le bateau. En réalité, elle enfonçait une porte ouverte car, si j'étais un Juif convaincu, j'étais trop curieux pour ne pas goûter aux fruits de la connaissance, et le péché n'avait rien pour m'effrayer lorsque sa taille le mettait à ma portée. J'avais déjà et depuis longtemps, le désir de goûter à toutes les joies défendues et, seule la crainte du gendarme limitait mes actes à une certaine sagesse. Ce désir me vint avec la conscience et plus l'occasion de pêcher se multipliait et plus la tentation élargissait ses tentacules. Je promis à Mme. Lévy tout ce qu'elle voulut, à contrecœur en apparence, et en tout cas bien décidé à faire ce qui me semblerait indiqué, même à refuser le péché. J'avais dans mes poches des cadeaux dont je ne saurais déterminer la nature exacte lorsque M. Lévy m'accompagna au car. Il me fut difficile de m'arracher à la dernière étreinte, celle de ma mère dont mes larmes avaient abondamment mouillé la généreuse et nourricière poitrine. J'adorais ma mère, d'abord sans le savoir, et par la suite, lorsque mes lectures me mirent en possession des diverses formes et expressions que prit l'amour filial dans les ouvrages que je lisais.

Nous voyageâmes dans la fraîcheur matinale et mogadorienne pendant quelques kilomètres. Mais, lorsque le soleil parut et que nous nous fûmes écartés de Mogador, je commençai à souffrir de l'éclat de la lumière et de la chaleur. N'oubliez pas que l'été marocain, en dehors de Mogador, n'a rien de clément. Nous étions en pleine campagne qui m'infligea une cuisante déception. Pour moi, la campagne c'était du vert, mais, des deux côtés de la route, ce n'était que champs ocres et rouges aux cailloux brûlés par le soleil où parfois un champ de chaumes mettait une tâche jaune.

Où étaient les prés et les prairies, les buissons, les arbres, les chaumières et les toits de tuile, les paysans au travail, et les bêtes au pâturage, les sentiers ombreux et le cocorico des coqs, les aboiements des chiens et le joyeux pépiements de la gent ailée, les sonnailles des champs et les frais murmures des ruisseaux, les fleurs, les fruits, les moissons et la glèbe? Aussi loin que portaient mes regards à droite et à gauche, dans ma quête désespérée je ne rencontrais que de chaudes et brûlantes couleurs allant du jaune au rouge, avec pour varier des gris. Comme couleur froide il n'y avait que le bleu du ciel, mais c'est là précisément que la chaleur régnait. Et puis, je ne pouvais décemment effectuer tout le parcours les yeux levés au ciel dans l'attitude d'un prophète aveugle. Les yeux au ciel, l'éclat éblouissant du soleil que j'avais précisément de mon côté, je sortis les lunettes solaires, cadeau de la sœur de ma belle-sœur, Mme. Simha Ohayon. Je les chaussai, et en fus réconforté. Elles étaient vertes, et tout ce que je voyais au travers se teintait de vert. Et la nature semblait reprendre ses droits. Ce me fut là une consolation. Lorsque mes paupières transpirantes m'invitèrent à me débarrasser de cet optimiste accessoire, je fus tellement blessé par les rougeurs du chemin que je me hâtai de les rechausser. Bientôt, je m'amusai à faire alterner espoir et déception par le simple moyen de ces fameuses lunettes.

Je ne sus pas alors que ces lunettes étaient un symbole.

Vers midi ou avant, nous arrivâmes à la hauteur de Safi au Tleta Sidi Embarek où nous devions changer de car pour continuer sur Casablanca. Nous nous apprêtâmes à déjeuner dans la nature. Je n'ai pas souvenance si à l'époque il y avait une cantine. Je suis à peu près certain qu'il y avait un café maure. Moi-même j'étais pourvu d'un panier lourdement chargé de provisions qui comprenait, entre autres, du poisson frit et desséché, du saucisson fumé, un poulet rôti et des pastels de pomme de terre délicieux, des pâtés fourrés de pâté de viande, frits dans de l'huile d'argan et qui pouvaient eux aussi se conserver plusieurs jours. J'avais du pain de semoule compact et sentant bon le froment. Comme c'était du pain fait à la maison et dûment cuit au four chauffé au bois, lui aussi pouvait se conserver des jours et des jours. Je ne me rappelle plus si j'ai mangé de mes provisions ou si ce sont mes deux compagnons qui ont pourvu à ma nourriture. J'avais la poche bien garnie car presque tous mes proches avaient tenu à me munir d'un viatique. Je n'avais jamais eu tant d'argent à la fois mais je pense cependant n'avoir rien acheté au Tleta. Quoiqu'il en soit, nous ne tardâmes pas à charger nos bagages sur un autre autocar et à nous mettre en route pour Casablanca où nous arrivâmes vers 5 h du soir.

Nous allâmes loger à l'Hôtel Excelsior, le meilleur de Casablanca à l'époque, Place de France, où nous trouvâmes des chambres au 5e - à 20 francs par jour. Il y avait un ascenseur - première merveille de mon voyage. Une fois que j'eus occupé ma chambre, Avigdor et Benchimol m'y abandonnèrent pour vaquer à leurs occupations. Je fus d'abord captivé par les merveilles de ma chambre : un grand lit à deux places, moi qui dormais habituellement sur un sofa près du lit à courtines de mes parents - car après tout j'étais le benjamin, une table de nuit avec le dessus en marbre et, un vase de nuit bien propre dans la niche du bas, une armoire dans laquelle je n'avais rien à pendre, une table bureau, une chaise, un fauteuil et une large baie vitrée donnant sur un balcon en façade d'une rue adjacente. D'abord j'entrepris de manger, sortis mes provisions et me rassasiai confortablement installé. Puis je m'ennuyai. J'écrivis à mes parents une lettre dont ils se sont souvenus très longtemps parce qu'en fait c'était la première qu'ils recevaient de moi et où je décrivais en détail le riche logis qui me fut octroyé. L'ennui persistant, je décidai de faire une petite excursion dans la rue. Je dégringolai les cinq étages et me trouvai à la terrasse du Café Excelsior où l'on donnait précisément un apéritif-concert. Je m'assis à la terrasse et pris une citronnade qui me coûta la coquette somme de 2frs50 auxquels il fallut ajouter le pourboire, soit 50 centimes. Puis, la citronnade terminée, car tout ici-bas a une fin, je remontai dans ma chambre. Le liftier, jeune garnement de mon âge m'accueillit avec un sourire sympathisant qui me réconforta car son rutilant et brillant uniforme le mettait à mes yeux bien au-dessus du pauvre écolier solitaire que j'étais. Là-haut, l'ennui m'attendait de pied ferme. Je dégringolai les cinq étages pour poster ma lettre. Je me souvins de tous ceux à qui j'avais promis d'écrire, entrai à la librairie Veciana et achetai des cartes en noir et blanc et d'autres en couleur. Après avoir regrimpé dans l'ascenseur - avec l'aide souriante du liftier - jusqu'à mon 5e étage, j'entrepris d'écrire des "souvenirs de Casablanca" à mes correspondants. Cinq mots chacun, pas plus, pour bénéficier du tarif réduit. Mais on ne peut écrire éternellement des cartes postales illustrées : même celles en couleur. Il fallut les porter. Redescente des cinq étages à pied. Nouvelle incursion à la Veciana. J'avais remarqué dans la vitrine un carnet de Cartes Postales portant le nom alléchant : OR et montrant une belle mauresque richement vêtue et parée de tous ses bijoux, ce qui n'est pas peu dire. Je le demandai à la vendeuse qui me le céda mais avec un drôle de regard et un sourire quelque peu bizarre. Remonté dans ma chambre (cette fois-ci le liftier ne m'accompagna pas et se contenta de me montrer la manœuvre) j'ouvris le carnet et fus choqué de n'y trouver que des femmes nues, tout au plus parées de quelques lourds bijoux. Je me souviens du titre de l'une de ces cartes postales : l'attente sous la tente. Quel scandale! Je compris alors l'attitude de la vendeuse. Je redescends et vais lui rendre l'objet, échangé pour quelques vues plus modestes. J'avais mal lu le titre du carnet. Ce n'était pas l'OR mais le QR (initiales des mots quartier réservé et par un facile jeu de mots le nom populaire du c… en arabe.)

Il commençait à se faire tard et après avoir bu une deuxième citronnade au Café Excelsior en écoutant la musique d'un dîner-concert et payé de nouveau des sommes fantastiques je remontai derechef dans ma chambre. Une exploration de mon panier à provisions me procura un réconfort ventral qui devenait urgent. Je passai quelques instants sur mon balcon attendant vaguement que mes accompagnateurs donnassent signe de vie. Ils ne tardèrent pas à paraître ayant selon toute apparence mené joyeuse vie et aussi convenablement dîné. M. Avigdor plus rouge que jamais, et qui prétendait se faire ôter l'appendice à Paris, n'avait pas, en l'occasion, obéi strictement aux prescriptions de la Faculté. Théophile était gai, sans plus. Ils m'invitèrent à aller écouter le concert dont les échos m'arrivaient d'en bas, en sirotant un moka. Je ne me rappelle plus si j'ai obtempéré ou non. Le fait est que, couché tard, je m'endormis encore plus tard, malgré mes innombrables descentes et remontées, tellement j'étais énervé par toutes les nouveautés enregistrées ce jour. Ai-je dit qu'à l'époque, Mogador n'était pas pourvue de courant électrique? Je n'ignorais pas l'existence de la fée, car non seulement le cinéma de quartier marchait à l'électricité, mais encore j'avais assisté et entrepris personnellement des expériences sur le courant électrique, à la suite des leçons sommaires que nous avions suivies à l'école. Quel agrément cependant, et quelle nouveauté d'allumer le plafonnier ou, une fois couché, de presser sur la poire qui commandait ma veilleuse pour éteindre ou allumer.

Malgré le confort du lit ou peut-être à cause de celui-ci, je dormis mal cette nuit-là et me réveillai dès potron-minet. Ma toilette fut vite faite car j'avais un lavabo dans ma chambre. Pour ce qui est de mes besoins, je ne savais quoi faire. J'avais bien un pot de chambre dans ma table de nuit, mais je n'osais le salir. D'autre part, j'avais l'habitude du siège élevé et celle de m'essuyer avec un chiffon doux et humide, et je n'en avais pas sous la main. Nécessité fait loi. Ayant fermé ma chambre à clef, j'accumulai sous le vase des objets hétéroclites qui surélevaient le siège mais le rendaient instable. Ce ne fut pas une petite affaire que de m'y installer et de m'y maintenir le temps suffisant. Il n'était pas question de lecture, bien entendu, car j'avais besoin de mes deux mains et de toute mon attention pour ne pas choir. Enfin, après bien des efforts dignes d'une meilleure cause, je décidai qu'il était temps de mettre un terme à mon supplice. J'avais déniché du papier de soie (emballage) qui nettoya le plus gros et sacrifié un mouchoir à la finition. Le tout avec le vase fut enfermé dans la table de nuit. Je n'ose pas imaginer la tête de la femme de chambre ou du garçon d'étage à la découverte du pot au…chose. Ceci me rappelle une histoire que tout le monde a lue, comme moi, et que je veux pourtant rapporter. La petite fille est, pour la première fois, invitée à un dîner et sa mère qui connaît ses habitudes… physiologiques lui recommande, dans le cas où elle voudrait faire ses besoins, non pas de proclamer : " Maman, je veux faire caca! " mais de susurrer : " Maman, je veux cueillir une rose. ". Effectivement, au milieu du repas, la petite fille, quelque peu émue semble-t-il, lui lance à travers la table et les convives : " Maman, je veux cueillir une rose! "
" Va, ma chérie! " lui répond la mère. La petite fille sort un instant, revient s'installer à sa place et relance : " Maman, je veux cueillir une rose! "
" Va, mon enfant! " lui dit la mère pensant que l'émotion du premier dîner mondain affecte les intestins de sa fille comme un laxatif. Nouvelle sortie de la fille et nouvelle demande, suivie d'un nouveau consentement de la mère qui se demande avec une certaine anxiété quel mets agit comme une purge sur les boyaux de son héritière. Mais voici la petite qui reparaît prête à pleurer, le visage défait et qui arrive à peine à répéter sa demande en contenant avec difficulté son émotion. - " C'est une véritable diarrhée, se soucie la mère, il faut que je l'amène chez le docteur au plus tôt ! " Mais oui mon enfant, va, va ! " Mais je n'ai pas de papier ! " éclate la fille dans une douloureuse contorsion. Car, comme on le sait, les roses ont des épines.

Bien que je ne sois pas Rabelais, je pourrais, le cas échéant, consacrer à cette… matière des chapitres entiers, bien fournis. Mais je veux en rester là pour le moment, quitte à y revenir en cas de…besoin, ce qui veut dire fréquemment, car j'en ai lourd sur le cœur - ou plus bas.

Vers 8-9 heures, mes deux convoyeurs (ne coupez pas s.v.p.!) reparurent et m'invitèrent à déjeuner avec eux au Café. Nous nous régalâmes de café au lait et de pain beurré que j'avalai parce que j'avais eu honte de refuser. En fait, à part le fromage rouge de Hollande, que j'eus l'occasion de goûter une fois dans ma vie auparavant, je détestais tout ce qui était laitage. Puis, ils me dirent d'aller faire ma valise car nous devions embarquer bientôt, devant déjeuner à bord. Je suggérai, timidement, que je pourrais peut-être rendre visite à mon oncle Moïse - que je savais malade (il devait décéder peu de temps après), ou tout au moins à mon cousin Maurice, dont le prestige était grand dans la famille parce qu'il était franc-maçon. Mais, faute de temps, ma suggestion resta lettre morte. Je dus donc monter avec eux en voiture à place et, fouette cocher vers le port. Je ne me souviens guère des formalités d'admission sur le bateau. Je me souviens seulement que je pris place dans l'une des cabines de la 3ème classe à 8 couchettes (superposées 2 par 2) du " Maréchal Lyautey " dont c'était le premier voyage.

À notre arrivée sur le bateau, nous fûmes abordés par le directeur de l'École de l'Alliance de Mazagan qui nous présenta un jeune garçon de mon âge, Joseph Botbol qui devait faire le voyage avec nous, ayant été reçu lui aussi, à l'ÉNIO. Il le confia à mes mentors et le recommanda à mon amitié.
Pour le moment, j'étais trop occupé par les préparatifs de l'appareillage pour me consacrer à mon nouveau camarade mais nous restâmes ensemble jusqu'au moment où les remorqueurs prirent en charge notre bateau et le menèrent vers le large. Dès que le bateau bougea, Botbol se sentit mal à l'aise et alla s'asseoir dans un transatlantique. Quant à moi, debout crânement à l'avant du bateau, je me sentais l'âme d'un Christophe Colomb voyageant vers l'éblouissement des futures Amériques. Je posais alternativement mes regards sur le personnel dont je m'imaginais commander la manœuvre puis sur la Haute Mer pour déranger une illusoire Vigie qui n'aurait pas à m'annoncer " Terre ! Terre ! ". Nous quittâmes la rade et rompîmes nos liens avec la dernière embarcation qui ramenait à quai un quelconque pilote et la mer agitée, quoique bien faiblement commençait à faire balancer le navire. C'est alors que je ressentis les premiers effets du mal de mer.

D'abord je pris cela assez gaillardement pour aller rejoindre, par la suite, mon camarade dans son transat. J'essayai d'imiter la démarche chaloupée des matelots de mes lectures, pour contrebalancer, dans la mesure du possible, le roulis; mais je n'arrivai à mon but que difficilement. Heureusement qu'une dame complaisante eut pitié de mon visage défait et me céda son transat (je la soupçonne d'avoir rejoint sa cachette pour y vomir discrètement.). Mon ami Botbol lui, ne dissimulait pas la tempête qui agitait ses intestins. Il avait à peine la force de détourner la tête pour ne pas salir sa chemise à chaque mouvement du bateau.



Re: Livre en ligne : Temoignages - Souvenirs et reflexions sur l'oeuvre de l'Alliance Israelite Universelle
12 septembre 2008, 09:30
MONSIEUR MOSSE
Isaac D. Knafo


Sa réputation de joyeux compère le précéda parmi nous, les bizuths, bien avant qu'il nous eût donné sa première leçon. Il ne la démentit pas. En principe, nous avions cinq minutes de récréation après chaque heure de cours. Avant que la leçon qui le précédait fut terminée, il piaffait déjà d'impatience derrière la porte vitrée, ce qui fait que son prédécesseur se hâta de bâcler et de boucler son cours. Il entra alors et déclara aussitôt : " Sortez cinq minutes, et revenez dans un quart d'heure ", nous mettant la conscience à l'aise en sanctionnant formellement une pratique devenue habituelle. Son cours fut une longue conversation émaillée de refrains à la mode actuelle ou d'il y a cinquante ans, égayée de plaisanteries et d'histoires qui ne se gênaient pas d'être lestes, coupée d'exclamations très peu académiques, secouée de rires qu'aucune vergogne n'assourdissait, et qui n'avait aucun rapport avec la morale ou le civisme. Pour terminer, il nous recommanda de lire le premier chapitre du livre de morale et d'instruction civique dont nous étions pourvus (en était-il l'auteur?) et d'apprendre par cœur les citations et le résumé, car il se proposait de nous interroger à sa prochaine leçon et de nous noter sans complaisance et sans pitié car s'il aimait bien s'amuser un brin avec ses petits chinois, c'est parce qu'il les aimait bien et s'il les aimait c'est parce qu'ils forment une élite de petits Juifs dignes de leur nom, c'est-à-dire intelligents, studieux et persévérants.

La semaine d'après il devait effectivement tenir sa promesse. Il consacra un quart d'heure à une interrogation sévère embrassant la matière que nous avions à apprendre tout en rectifiant les erreurs, expliquant les difficultés, développant les points essentiels avec concision et clarté. Puis, ce fut de nouveau une folle séance de sourires et de rires, terminée par un indication de chapitre à étudier. Toutes les leçons ne se déroulaient pas strictement dans le même ordre. Parfois, la partie sérieuse venait à la fin et parfois, au milieu. En fait, nous nous étions mis à étudier la morale et l'instruction civique plus honnêtement que bien d'autres matières jugées plus importantes parce que, si rapide qu'il fût, son cours avait su nous intéresser et parce que nous ne voulions faire à notre professeur-amuseur nulle peine, même légère. Il se peut que j'aie à reparler de M. Mossé en d'autres occasions, mais je veux rappeler au moins le jour où il nous apprit et hurla avec nous le grand succès du jour, " Valentine " que chantait alors Maurice Chevalier. C'est avec un plaisir non dissimulé que M. Mossé disait (et mimait clairement) :

Elle avait de tout petits tétons,
Que je tâtais à tâtons.

Attiré par le bruit, Monsieur A.H. Navon, le directeur de l'ÉNIO déboula dans notre classe et s'arrêta pile en voyant qui était le meneur de ces trublions. Il murmure un " Pardon! " confus et se tira des petons le laissant mener ses moutons (défrisés pour un bref instant) à sa guise. J'aime à croire que ce n'est pas seulement la personnalité et la position de M. Mossé qui lui en imposait mais qu'il s'était rendu compte combien sa méthode particulière - si bizarre qu'elle parût - était efficace.




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