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Chechia: Un petit bonnet rouge avec une renommée internationale

 

 

 

 

Chechia: Un petit bonnet rouge avec une renommée internationale

 

Leila Ben Gacem Ingénieur biomédical converti en entrepreneur social

 

 

En visitant le souk des Chaouachia à la Medina de Tunis, vous ne raterez surement pas les petites échoppes des Chaouachi bouillonantes de vie.

Les artisans brossent, repassent ou comptent leurs Chechia. Il vous semble au début que leur monde se limite à cet espace confiné de 3 mètres sur 5 rempli de cartons empilés, mais quand vous leur demandez comment ce bonnet est fabriqué, leur petit sourire vous donne l'impression d'avoir demandé à un scientifique comment faire décoller une fusée. Ce sourire vous semble peut-être arrogant, mais en creusant un peu, vous vous rendez compte des qualités d'entrepreneurs d'un simple Chaouachi.

Maintenant que je sais ce que je sais, et étant moi-même entrepreneure, Les Chaouachi pourraient être comparés à ces PDG de multinationales prestigieuses qui me donnent envie de connaître leurs success story.

Croyez-moi, nos Chaouachi sont une source d'inspiration autant que ces businessmen; néanmoins, avant la révolution, un entrepreneur qui réussissait était un entrepreneur qui était proche du pouvoir, le reste importe peu. Bon, il faut dire que j'étais devant mon ordinateur un certain 14 Janvier 2011, mais j'ai décidé d'honorer les martyrs à ma façon et de parler au monde à propos de nos marques mondiales. Il est temps de rendre hommage à notre success story nationale.

Afin de mieux comprendre mes dires, permettez moi de devenir Chaouachi pour un instant et laissez moi vous raconter comment une Chechia atterit dans sa belle boîte.

Commençons par le commencement, il faut tout d'abord importer de la laine. Pourquoi en importer me diriez-vous, alors que nous avons des moutons ici. Question pertinente certes, mais la laine locale est bouclée et les Chechia ne seront pas souples. La meilleure laine est de loin l'Australienne, et il faudra en importer de soit l'Australie soit de la Chine. Parfois je me rends au pays du milieu pour négocier avec les fournisseurs et vérifier la qualité sur place avant l'expédition. Bien sûr ces pays sont à l'autre bout du monde, et le transport est coûteux, c'est pour cela que je partage un conteneur de fil de laine avec les autres Chaouachi du souk. Ainsi, nous pouvons plus facilement effectuer les procédures nécessaires.

Après un ou deux mois, le conteneur arrive enfin à bon port! Nous sommes loin d'avoir obtenu une belle Chechia, mais chaque Chaouachi a déjà déboursé une petite fortune pour obtenir la meilleure laine du monde. Maintenant, la matière première sera distribuée aux femmes des régions de Bizerte et d'Ariana qui vont crocheter une demi-douzaine de Kabbous par jour. Une fois toute la laine utilisée, je reçois ces grands bonnets blancs dans mon magasin, en vérifie la qualité et paie les femmes selon la quantité et la qualité du produit.

Suite à cela, ces Kabbous atterissent chez d'autres femmes à la Medina qui vont coudre un logo unique à chaque maître artisan. Ces derniers vont jusqu'au Batan pour le feutrage dans l'usine construire sur les bords du fleuve Mejerda il y a plus de cent ans. Mouillés et battus, les Kabbous, ressemblant à de gros sacs, deviennent des petites Chechia toutes pâles.

Une autre inspection est nécessaire suite à la réception des Chechia, bien sûr je reconnais les miennes puisque le logo cousu aura certes rétréci mais survecu au battage. Une fois vérifiées, elles seront envoyées à El Alya pour être brossées grâce à une plante appelée "Kardesh". Elle fût apportée par les Andalous qui l'utilisèrent dans la fabrication de leurs chapeaux et qui en ont semé les graines pour maintenir en vie leur artisanat ancestral.

Maintenant que ma Chechia est bien brossée, elle devra passer par Douar Hicher pour la teinture, le moulage et la cuisson au four pendant 12 heures. Après ce long voyage, la belle Chechia toute rouge atterit dans mon magazin pour une énième inspection, viens en suite le repassage et l'étiquetage. Cette dernière sera enfin mise dans la boîte qui montre mon nom, une marque de qualité puisque je représente la 4ème génération d'une famille qui travaille dans cette industrie.

Après avoir passé 5 mois à traverser le monde et voyager entre différentes villes de Tunisie, ma belle Chechia toute rouge est enfin prête à être exportée en Afrique. 50 tonnes sont produites par an parmi lesquels 5% seulement sont destinées au marché local. Tout cela a géré depuis mon petit magazin de 3 mètre sur 5 dans le souk des Chaouachia à Tunis.

Me voilà redevenue moi-même, jeune entrepreneure Tunisienne et ardente défenseure de l'entrepreneuriat. Permettez-moi de vous expliquer pourquoi les Chaouachia devraient être nos Richard Brandson nationaux et pourquoi la Chechia devrait être notre Hermes national.
Il est utile de rappeler que l'entrepreneuriat est avant tout une passion qui nécessite une attention particulière aux opportunités qui se présentent.

Imaginez-vous que 95% des clients d'un Chaouachi viennent de pays instables, qu'il lui faut 5 mois pour produire ses Chechia et que 50% de sa production dépend de femmes travaillant chez elles dans leurs villages; sans oublier que le produit doit passer par les machines vieilles de plus de 100 ans du Batan. Dites-moi combien d'amour, de dévouement et de leadership sont nécessaires pour la réussite d'une telle entreprise?

J'ai travaillé en tant que consultante sur les projets dépendant des femmes travaillant à la maison. Malgré le fait que ce genre de projet a un fort impact social, cette dépendance diminue le contrôle de la production.

Imaginez que la production de la Chechia passe par 50 femmes de la ville de Metline qui pourraient toutes être apparentées. La production pourrait s'arrêter suite à la mort d'un membre de la famille ou à un mariage. Pour gérer la production dans ce cas, il faut faire preuve d'empathie et de tenacité.
En plus de cela, le Batan est la seule usine de feutrage de laine en Tunisie et le seul endroit où les Kabbous peuvent être battus pour devenir des Chechia. Bon, il faut noter que le Batan a été construit en 1901, qu'il est classé monument historique et qu'aucune pierre de ce bâtiment ne peut être deplacée sans l'accord des experts. Aucune pierre d'ailleurs n'a été bougée depuis sa construction, ces dernières attendent une restauration devenue priorité nationale depuis une bonne dizaine d'années. Les machines qui battent les Kabbous n'ont jamais été changées depuis 1901 et sont constamment maintenues. Par contre, la production doit s'arrêter lors des crues du fleuve Mejerda suite à l'inondation des locaux.

Si les Chaouachias ne sont deviennent pas des modèles pour les entrepreneurs nationaux, qui pourrait l'être?!

Passons maintenant aux bonnes choses. Chaque Chechia véritable portée en Afrique est fabriquée en Tunisie, pays qui a accumulé l'expérience de 8 siècles de production pour les pays subsahariens. La qualité des Chechias produites par des milliers de mains tunisiennes n'a jamais pu être imitée par les autres pays. La Chechia est une success story nationale négligée!
Une fois, un Chaouachi m'a dit: "En quittant la maison chaque jour pour aller travailler, j'honore la Chechia en la plaçant soigneusement sur ma tête. Grâce à ce petit bonnet rouge en laine, je me suis marié, j'ai élevé mes enfants et nourri ma famille et beaucoup d'autres. Nous ne pouvons pas vivre sans ce petit bonnet généreux, nous allons tout faire pour qu'il survive."

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