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La réponse technologique d’Israel à la vague terroriste par Daniel Cohen

La réponse technologique d’Israel à la vague terroriste par Daniel Cohen

 

La réponse technologique d’Israel à la vague de terroriste Par Daniel Cohen

Daniel Cohen is a researcher at Blavatnik Interdisciplinary Cyber Research Center (ICRC) and Yuval Ne’eman Workshop for Science, Technology and Security, Tel Aviv University. Daniel’s research fields include: cyber security, cyber terrorism, terrorist organizations and their use of web & social media, strategic offensive capabilities of actors in cyberspace, information warfare, and Counter Terrorism. He is consultant and a frequent lecturer in the private sector, governments and security establishments, both in Israel and abroad. He also serves as a consultant/ Expert on Violent Extremism and Radicalization that Lead to Terrorism (VERLT) for the Organization for Security and Co-operation in Europe (OSCE). Prior to joining the ICRC, he served as a research fellow and coordinator of the cyber security program at the Institute for National Security Studies (INSS). In addition to his role at INSS, Daniel worked as a consultant and researcher for the public sector.

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 39 Juin – Juillet 2017
Affaires stratégiques et relations internationales

Alors qu’Israël est souvent considéré comme un modèle en matière de lutte antiterroriste, le pays, qui bénéficie d’une très longue expérience en la matière, a dû apprendre à s’adapter en permanence à une menace qui évolue. Quel est l’état de la menace actuelle et quelles sont les stratégies mises en place par Israël ?

Depuis octobre 2015, Israël est confronté à une vague de terrorisme du fait principalement d’attentats perpétrés par des individus (loups solitaires). Eurent ainsi lieu des agressions à l’arme blanche (1) et des attaques de véhicules, des fusillades, des jets de pierres et de cocktails Molotov. Le pic d’attaques terroristes contre les Israéliens fut enregistré entre les mois d’octobre et de décembre 2015 (avec une moyenne de 45 attentats terroristes par mois). Entre mai et décembre 2016, le nombre d’attaques a diminué (5 à 12 par mois en moyenne) (2). Le nombre des personnes tuées est demeuré important en dépit de l’atténuation de cette vague terroriste.

En 2016, 17 Israéliens furent tués, dix dans des fusillades et sept lors d’attaques à l’arme blanche. Entre le début de cette vague en octobre 2015 et fin 2016, 47 Israéliens furent tués (dont 30 entre octobre et décembre 2015). On dénombre par ailleurs, sur l’année 2016, 12 attaques par véhicules et 100 à l’arme blanche déjouées par les forces de sécurité. Depuis septembre 2015, 731 individus (dont quatre Palestiniens) furent blessés, tandis que l’on relève 177 attaques, 117 tentatives d’attaque à l’arme blanche, 144 fusillades, 58 attaques à l’aide de véhicules (voitures- béliers) et une explosion dans un véhicule (bus) (3).

Profils et motivations des terroristes

L’analyse des caractéristiques de ces attentats révèle que la plupart de leurs auteurs sont de jeunes individus solitaires, non affiliés à une organisation terroriste reconnue et sans passif terroriste. Une observation plus large conduit à souligner l’existence de plusieurs dénominateurs communs dans les attaques qu’a connues Israël : premièrement, elles ne s’appuient sur aucun cadre organisationnel et politique ; deuxièmement, il n’y a pas de leadership unifié ni de plan d’action opérationnel systématique derrière les actions ; troisièmement, la motivation des attentats terroristes repose, en nombre de cas, sur la privation nationale, économique et personnelle, y compris de genre (pour une part relativement importante, les terroristes sont des femmes) ainsi que sur des problèmes d’ordre personnel-psychologique ; quatrièmement, l’inspiration et la motivation trouvent leur source dans l’incitation véhiculée par Internet via les réseaux sociaux avec un phénomène d’imitation très caractéristique au monde virtuel en général.

L’incitation sur Internet alimente les comptes palestiniens sur les réseaux sociaux et diffuse de fausses rumeurs quant à des tentatives israéliennes de s’en prendre à la mosquée Al-Aqsa. Cela a généré une motivation immédiate, aussi bien symbolique que religieuse, pour passer de manifestations à des attaques terroristes contre l’État d’Israël. Un autre phénomène est le cercle d’autonomisation dynamique. Les jeunes qui « vivent » dans le monde virtuel se nourrissent du contenu des comptes internet présentant les terroristes comme des héros et vont à leur tour chercher à se venger.

Deux campagnes médiatiques, Ad’as (« écraser » en arabe et un jeu de mots avec « Da’ish », l’acronyme arabe pour l’EI) et At’an (« poignarder » en arabe), furent lancées en novembre et décembre 2014. Celles-ci furent créées par des Palestiniens non affiliés à une organisation et cherchant à générer un effet de terreur psychologique et à miner le sentiment de sécurité de l’opinion publique en Israël. Alors qu’un effort minimal était investi par les sources d’incitation, les activistes durent s’organiser et mettre en place une infrastructure de renseignement pour perpétrer des attentats (4).

Non moins importante en ce sens fut la culture de violence que l’État islamique (EI) a répandu au Moyen-Orient et dans le monde virtuel et qui touche également une partie de la société palestinienne. Selon l’une des interprétations des appareils de sécurité israéliens, les problèmes personnels des terroristes constituaient une raison prédominante.

Une partie des terroristes souffraient de dépression, ce qui leur offrait une motivation pour leurs actions. La combinaison des incitations sur Internet et des problèmes personnels s’est avérée être un facteur clé pour comprendre les motivations des terroristes (5). La majorité des auteurs des attaques arrivaient sur les lieux depuis leur domicile, situé à proximité, de sorte que le lieu cible de l’attaque et le lieu d’origine des terroristes dans ce type d’attaques issu d’initiatives locales se recoupent très largement. À la différence de la seconde Intifada en 2000, où la majorité des terroristes kamikazes eurent quelques jours de formation, la décision de passer à l’acte est aujourd’hui prise peu avant l’attaque. Dans la plupart des cas, ces attaques sont le fait d’individus parvenus à cette décision par eux-mêmes, spontanément et sans avoir reçu d’instructions de quiconque (personne ou organisation). La majorité des attaques sont perpétrées à l’arme blanche (voitures, couteaux et autres objets coupants), avec parfois des armes légères et généralement improvisées (6).

Autrement dit, le nombre d’attaques et de tentatives d’attaque terroristes ayant eu lieu dans des situations ordinaires de la vie quotidienne a considérablement augmenté.

Une menace terroriste sur le déclin ?

Si les attaques terroristes se sont poursuivies en Judée, en Samarie et en Israël, la frontière entre l’État hébreu et la bande de Gaza a été relativement calme depuis la fin de l’opération « Bordure protectrice » lancée à l’été 2014. Les tirs de roquettes depuis Gaza ont diminué pour atteindre leur nombre le plus bas depuis le désengagement d’Israël en 2005 et la reprise de la bande de Gaza par le Hamas en 2007. Le Hamas et les autres organisations terroristes ne sont pas parvenus à canaliser la vague de terrorisme vers une troisième Intifada armée. Depuis le début de la vague, les forces de sécurité israéliennes et palestiniennes n’ont eu de cesse de démanteler des réseaux terroristes, principalement du Hamas, projetant des attentats d’ampleur et organisés, dont certains sur le territoire d’Israël (dont des attentats-suicide dans des zones urbaines très fréquentées, des fusillades et des enlèvements pour avoir une monnaie d’échange contre des prisonniers palestiniens détenus dans des prisons israéliennes) (7).
On relève relativement peu d’attaques inspirées ou dirigées par des organisations extérieures comme l’EI ou le Hezbollah. Un attentat majeur inspiré par l’EI fut conduit dans un centre commercial de Tel Aviv (quatre Israéliens tués au cours de la fusillade) par deux terroristes influencés par l’idéologie de l’EI. Les forces de sécurité israéliennes ont par ailleurs démantelé plusieurs cellules du Hezbollah dirigées depuis le Liban et la bande de Gaza projetant une fusillade et des attentats suicide.

Les services de sécurité israéliens ont conduit la lutte antiterrorisme au niveau tactique, estimant que les attaques étaient des incidents sporadiques ou des vagues. De nombreux facteurs peuvent expliquer la diminution du nombre d’attaques terroristes depuis fin 2016 : un meilleur déploiement de forces de sécurité israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem ; un discours au sein de l’opinion publique palestinienne selon lequel la violence ne permet pas l’atteinte d’objectifs politiques et ne fait que prendre des vies ; de meilleures opérations par les forces de sécurité palestiniennes pour avertir et arrêter des jeunes avant qu’ils ne commettent des attentats ; et une nouvelle stratégie mise en place par les services de sécurité israéliens pour transmettre des indices d’alerte précoce sur des projets d’attentats en assurant une veille en sources ouvertes sur des sites internet et les réseaux sociaux. Un grand nombre de données provenant de multiples sources internet peuvent être fusionnées pour en tirer des indicateurs d’intentions.

L’anticipation de la menace au coeur de la lutte antiterroriste israélienne

La stratégie de l’Israel Security Agency (ISA) et de l’armée consiste à identifier les sources du terrorisme et à les éliminer avant qu’elles ne passent à l’acte. Cela comprend une approche proactive visant à identifier les canaux d’incitation influents sur Internet, à révéler les sources derrière celles-ci, à localiser les potentiels terroristes et à arrêter des suspects (8). L’armée a développé un système d’alerte signalant les individus potentiellement dangereux, incluant dans certains cas leur passif, l’endroit où ils prévoient d’agir et leurs activités les jours précédant une attaque. Entre 2016 et 2017, plus de 2200 suspects, évalués par les services de sécurité à différents stades de la planification et de l’intention de conduire des attaques terroristes, furent identifiés (principalement attaques à l’arme blanche ou à l’aide de véhicules). Plus de 400 d’entre eux furent arrêtés par l’armée israélienne et l’ISA. Par la suite, certains furent traduits en justice.

Plus de 400 furent interrogés par les autorités palestiniennes et mis en garde. Les autres ont reçu un avertissement de l’ISA. Dans certains cas, l’avertissement a été également transmis aux parents des suspects. Cette approche contribue également à lutter contre la possibilité de voir le djihadisme s’étendre à l’échelle globale. En 2015, trois individus affiliés à l’État islamique furent arrêtés. En 2016, des centaines le furent, y compris les individus ayant pris part à la constitution de cellules terroristes organisées et planifiant des attaques terroristes stratégiques en Israël (9).

La stratégie des services de sécurité israéliens a réduit le nombre d’attaques terroristes, mais tant qu’il n’existe pas d’initiative israélienne ou palestinienne qui change l’atmosphère et conduise à une séparation entre les populations dans les principales zones de friction, il est probable que l’on soit amené à connaitre une nouvelle vague de terrorisme. Les efforts mis en oeuvre depuis 2015 devraient également être accompagnés d’outils technologiques de « soft power », comme des campagnes stratégiques sur les réseaux sociaux avec des messages positifs visant à convaincre les jeunes que cela ne vaut pas la peine de mourir pour perpétrer un attentat.

Daniel Cohen

Notes
(1) 61 % des attentats d’ampleur conduits en 2016 étaient des attaques à l’arme blanche.
(2) The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, « Palestinian Terrorism against Israel, 2016: Types, Trends and Data », 5 février 2017 (http:// bit.ly/2pVo9Je).
(3) Israel Ministry of Foreign Affairs, « Wave of terror 2015-2017 », 7 mai 2017 (http://bit.ly/1NLHer7).
(4) Daniel Cohen, « Between Imagined Reality and Real Terrorism », Military and Strategic Affairs, volume 7, no 3, décembre 2015.
(5) Israel Security Agency, « Characteristics of the current escalation wave », 9 novembre 2015 (http://bit.ly/2reyGUp, en hébreu).
(6) Alon Ben David, « Six Months of Terrorist Attacks by Lone Individuals: To Be Continued », INSS Insight no 806, 20 mars 2016 (http://bit.ly/2rpnd0D).
(7) The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, op. cit.
(8) Israel Security Agency, op. cit.
(9) Ibid.

Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 39
Affaires stratégiques et relations internationales

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