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Le Maroc des marchands ambulants

Le Maroc des marchands ambulants

 

Ils étaient 238 000 en 2008, aujourd'hui leur nombre a crû de manière exponentielle : des avenues entières coupées à la circulation. Autrefois limitée aux campagnards poussés par l'exode rural à s'installer en ville, l'activité est aujourd'hui exercée par les diplômés et les moins jeunes : jusqu'à 400 DH de revenus par jour.

 

Ils sont dans tous les quartiers. Ils encombrent chaussées et trottoirs et squattent tout espace pour peu qu’il y ait quelques mètres carrés de disponibles. Ces derniers mois, la tolérance dont faisaient preuve à leur égard les citoyens s’est émoussée. Alors que l’on n’observait traditionnellement leur recrudescence que le vendredi aux abords des mosquées, ils squattent aujourd’hui le domaine public en permanence, sous le regard indifférent des mokhaznis et autres agents de l’autorité…

Ils ? Ce sont les marchands ambulants qui prolifèrent dans la plupart des villes. Le terme de mobilité est aujourd’hui vidé de son sens. A Casablanca, ils se sont en fait sédentarisés dans certaines zones, avec tous les désagréments qu’ils causent aux conducteurs et aux populations riveraines. Au boulevard Afghanistan à Hay Hassani se tient tous les jours, à partir de 15 heures, un marché à ciel ouvert. Il est 17 heures, ce 22 juin. Une centaine de marchands ambulants est à pied d’œuvre sous un soleil de plomb. Ils proposent une multitude de produits : couscoussiers, casseroles, marmites, lingerie, casquettes, chaussettes, vêtements, joaillerie, produits de beauté, sacs à dos, chaussures, produits alimentaires, détergents… Se mêlent à eux vendeurs de fruits, d’oranges pressées, d’escargots…

La chaussée est heureusement épargnée, mais sur les trottoirs, des deux côtés du grand boulevard, il faut jouer des coudes et se faufiler entre les étals pour se frayer un passage. Résultat, les piétons se retrouvent sur la voie que devraient normalement occuper les automobiles.

Abderrahim, la soixantaine, est vendeur de sacs de voyage. C’est le type même du marchand ambulant de la génération des années 1980. Originaire de la région d’Essaouira, il quitte en 1981 son douar natal pour échapper à la sécheresse. Maçon à ses débuts, il se convertit avec l’âge en vendeur ambulant «sédentarisé», à Hay Hassani, après avoir pérégriné dans plusieurs quartiers de la ville. Son capital ? «6 000 DH environ, après avoir écoulé le dernier article, je m’approvisionne de nouveau», répond-il. Son fournisseur a une fabrique de sacs et possède un grand magasin à Lebhira (ancienne médina). La nuit, il regagne sa bicoque à Sidi Lkhadir, une chambre louée à 1 200 DH le mois, eau et électricité comprises. Le sac qu’il vend est acheté à 30 DH et «la marge bénéficiaire dépend des jours, entre 5 et 15 dirhams pour chaque sac vendu. J’écoule en moyenne entre 8 et 10 pièces par jour», un gain moyen de 50 à 150 DH. «Il y a des jours où l’on ne vend rien, alors que pour d’autres les affaires marchent bien ». Pourquoi ne s’installe-t-il pas dans une boutique ? «En 2003, le caïd est venu nous recenser, pour avoir une boutique dans le nouveau marché pilote en construction à Hay Hassani, j’ai payé 20 000 DH, en plusieurs tranches. Mais les travaux ne sont pas encore terminés, et on attend toujours», répond-il, dépité. Vrai ou faux ? Difficile d’avancer une réponse catégorique. Toutefois, dans le quartier Hay Hassani, au moins trois souks pilotes ont été construits pour recaser les marchands ambulants du coin, à savoir les marchés Chadia, Maarab et Sidi Lkhadir. Et ils ont été tous abandonnés par leurs occupants, ces derniers préférant la rue à un marché structuré. «Non, il ne s’agit pas de ceux-là, il y a un autre en construction à Hay Hassani. Les boutiques dans les marchés dont vous parlez ont été données à ceux qui ont les moyens, aux plus offrants, pas nous», nuance Abderrahim.

Des familles entières s'adonnent à ce business qui rapporte plus que la condition d'ouvrier

Saïd, 35 ans, vend, lui, des chaussures. Son capital «ne dépasse guère 2 000 DH», se plaint-il, et son gain journalier est de 70 DH, en moyenne. «Les mendiants gagnent beaucoup plus que moi, mais je n’aime pas tendre la main. Mon père aussi vendait dans la rue, il a toujours refusé de mendier». C’est le profil même de marchands ambulants, nouvelle génération : il est né à Casablanca, loin de la campagne et de ses aléas climatiques qui poussent à l’exode. Il fait partie de ces diplômés chômeurs à 100% d’origine urbaine, mais qui ne cherchent pas de travail dans une entreprise structurée. Pourquoi le chercherait-il puisque sa «situation financière ne serait guère meilleure», oppose-t-il.
Comme Abderrahim, Youssef, réparateur de téléphones mobiles et vendeurs d’accessoires, est natif de Casablanca, précisément de Hay Hassani. Agé de 41 ans, barbe fournie et regard pénétrant, il est licencié en physique et chimie à l’Université Hassan II de Casablanca depuis 1995. Il a essayé quelques emplois, notamment dans deux entreprises de fabrication de colle. Il était payé 400 DH la semaine, mais n’était pas déclaré régulièrement à la Caisse nationale de sécurité sociale. Les deux entreprises ont fait faillite. A partir de 2001, il avait juste eu quelques bricoles par-ci et par-là, notamment dans la réparation des téléviseurs. Le boom du GSM lui fait changer de métier. Il installe alors son matériel de réparation sur le trottoir même, face à une téléboutique et se lance dans ce business. «Je ne me plains pas, Dieu merci : 100 à 200 DH par jour, ça me suffit largement. Je loue à 1 400 DH, à Sidi Lkhadir, une pièce dans un logement où la cuisine et les toilettes sont communes. L’entreprise ne me payera pas mieux», juge-t-il, sûr de lui.
Questions : cette activité informelle serait-elle plus lucrative que de travailler comme ouvrier dans une usine ? Le type du marchand ambulant fuyant la campagne pour cause de sécheresse et qui se rabat sur ce métier, faute de mieux, est-il en voie de disparition ? Le constat est que durant ces trois dernières années, le ciel a été clément et la terre généreuse, or le nombre de marchands ambulants va crescendo. Khalid, enseignant du second cycle au lycée, habitant Sidi Lkhadir, raconte : «Ces vendeurs ne disent pas toute la vérité sur leurs bénéfices. Trois frères d’une famille voisine sont des vendeurs ambulants de fruits. L’aîné, voyant le gain qu’il génère de ce métier, a poussé ses deux frères à quitter le collège où j’enseigne et à acheter chacun une charrette pour vendre la même marchandise. Ils viennent d’acheter une maison dans le quartier».

Le chômage, mais pas seulement : le statut de marchand ambulant devient honorable

Ce n’est pas seulement le chômage qui est à l’origine de la multiplication des ferrachas, «il y a aussi le gain que rapportent ces micro-activités de rue», explique Mohamed Laoudi, auteur de l’enquête Casablanca à travers ses petits entrepreneurs de la pauvreté (Editions université Hassan II, Aïn Chok, avril 2001). «Un petit vendeur de fruits et légumes ou de produits vestimentaires, pour ne pas évoquer la mendicité, peut gagner deux à trois fois mieux, voire plus, qu’un ouvrier ou une ouvrière travaillant au SMIG dans un secteur structuré, comme par exemple celui du textile, sachant qu’une bonne partie des entreprises ne respectent même pas le Smig. A tel point qu’aux yeux des couches populaires urbaines, le travail salarié dans le secteur privé se trouve pratiquement dévalorisé par rapport aux micro-activités marchandes de rue» (voir entretien).
22 juin, boulevard Mohammed VI, 18 heures. Le tronçon situé entre les intersections de l’ex-route de Médiouna avec le Méchouar et le boulevard El Fida, soit quelques 3 kilomètres, grouille de monde. Les marchands ambulants sont ici encore plus nombreux et plus déterminés que sur le bd. Afghanistan, à Hay Hassani. C’est un mercredi, et souk Chamal (littéralement le marché du nord, en référence aux marchandises de contrebande venues de Sebta), comme on le dénomme ici, est plein à craquer. Edifiée à l’aube de l’indépendance, cette artère vitale pour la circulation à Casablanca se constitue normalement de 2 fois 3 voies, en plus des deux voies réglementaires (une de chaque côté) utilisées pour le stationnement des véhicules. Avec l’invasion des marchands ambulants, le boulevard Mohammed VI est devenu une 2 fois… L’espace disponible, de chaque côté, n’est pas suffisant pour qu’une voiture s’y fraie un chemin et il faut avancer très lentement, klaxonner -prudemment, pour ceux qui osent- et prendre son mal en patience pour pouvoir passer en veillant à ne pas faire égratigner la carrosserie par les bras d’une charrette ou, pire, ne pas rouler sur l’étalage d’un commerçant. Les taxis, petits et grands, de même que les autobus, ne s’y aventurent que rarement. Ils savent qu’ils ne pourront pas franchir cette marée humaine. Depuis quatre mois, à la faveur des révoltes arabes, les marchands ambulants se sont totalement approprié la chaussée en toute impunité. Caïds et autres mokhaznis, habitués à les poursuivre et à confisquer leurs biens, ont presque disparu.
Invité à témoigner, un riverain ne jette nullement la pierre aux marchands ambulants : «On les connaît, ce sont des voisins, des amis, de la famille. Ils n’ont pas pu trouver d’emploi. De toute façon c’est une activité honorable, c’est mieux que de voler ou d’agresser les gens». Mais tous les marchands ne bénéficient pas de cette tolérance. Ceux qui vendent des fruits et légumes par exemple suscitent un débat parmi la population. «Ils laissent toujours derrière eux des monceaux de déchets», se plaint Fatna.

Les seuils de porte rentabilisés !

Simple question de pollution alors ? Pas si sûr. De fait, les marchands de fruits et légumes utilisent des charrettes et sont mobiles, alors que les ferrachas, eux ne le sont point. Les vendeurs à charrette échappent ainsi au trafic des places gérées par...les habitants eux-mêmes ! Car depuis quelques mois, dans les quartiers à forte densité commerciale, la population rentabilise ses seuils de porte. Pour qu’un marchand dépose son étal dans la rue, il doit verser une «rente» au propriétaire de la maison attenante : 80 DH les jours de semaine et de 100 à 120 DH les vendredis. Pendant les occasions spéciales (fêtes,...), le dû est en fonction des affaires réalisées et constatées en temps réel par le bailleur. «Le tarif n’est jamais fixe et dépend du volume des ventes. Ça peut atteindre les 200 DH par jour», déclare Abderrazak, vendeur ambulant qui déclare avoir un diplôme de l’enseignement supérieur.
Cette activité où marchands et habitants trouvent leurs comptes ne fait pas que des heureux. Les commerçants, dont les boutiques légalement installées sont devenues inaccessibles du fait de l’occupation de l’espace devant leurs magasins, se plaignent d’une baisse de leurs ventes. «Déjà que l’activité va mal, avec la crise, les personnes ont plus tendance à thésauriser qu’à consommer et les marchands ambulants ne font qu’aggraver encore la situation», s’alarme Rachid, vendeur de prêt-à-porter féminin. Mais selon le type de marchandises concernées, l’effet varie. Ce sont les grossistes et les détaillants de tissu d’habillement féminin entrée de gamme et de produits cosmétiques qui en ressentent l’impact. «Ces vendeurs nous font de la concurrence déloyale, en plus ils n’ont ni taxes ni impôts à payer, ce qui fait que leurs prix de vente sont beaucoup plus bas que les nôtres. Leur attroupement a carrément bloqué le passage à nos magasins situés à l’intérieur», s’indigne ce détaillant de tissu. Tant de désagréments qui ont poussé certains à adopter des mesures pour le moins audacieuses. Pour éviter la faillite, ces commerçants ont installé leurs marchandises dans la rue, manière d’occuper l’espace et d’étendre leur vitrine…. Ou alors, ils vont même jusqu’à traiter avec des marchands ambulants, leur fournissant les produits pour qu’ils les écoulent contre une commission. «La plupart des magasins le font aujourd’hui. C’est ça ou se retrouver avec un stock d’invendus. Pour ma part, je me refuse à ce genre de pratiques qui nous fait perdre beaucoup plus de clients que ce qu’on y gagne», s’indigne Rachid.

Des policiers et des mokhaznis qui se contentent de veiller à la sécurité, pas plus

Les autorités, et la loi, dans tout cela ? Il y a quelques mois, les échauffourées entre agents de l’autorité et marchands ambulants étaient monnaie courante. Activité informelle, occupation de la voie publique…, les raisons sont nombreuses pour expliquer la réaction des autorités. Cependant, depuis le début du «Printemps arabe» arabe, les répressions se font rares. L’immolation en Tunisie de Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de fruits et légumes, a pris valeur de symbole : le mot d’ordre, laisser les gens commercer tant qu’il n’y a pas de danger pour les citoyens.
Au Maroc, plusieurs marchands sont également des Bouazizi, au sens propre d’ailleurs en référence à une région du même nom dans les environs d’El Jadida. Pour éviter donc un quelconque quiproquo ou un éventuel rapprochement, les autorités font preuve d’une indulgence incroyable à l’égard de cette activité, comme par exemple sur ce bd. Mohammed VI : quand ce policier qui descend de l’estafette essaie de dégager un passage à son véhicule, c’est à peine s’il jette un regard furtif au camelot en cause. «Avant, je n’aurais pas pu échapper à une confiscation de ma marchandise. Mais maintenant, ils sont prudents, ils savent qu’ils ne peuvent plus se comporter de la sorte avec nous dans le contexte actuel», commente le vendeur concerné. Le contexte actuel, un autre marchand le clarifie franchement : «Avec les contestations du 20 Février, et dernièrement l’attentat du café Argana, à Marrakech, les policiers nous laissent en paix et ne sont plus aussi agressifs qu’avant. Les autorités ne sont pas dupes et nous non plus. On sait qu’ils ne peuvent pas se mettre à dos cette frange de la population et qu’ils veulent plutôt l’avoir dans leur camp plutôt que dans celui des manifestants». Ce que confirme d’ailleurs un commissaire de police à Casablanca, sous couvert d’anonymat.
Résultat : le Maroc est en train de vivre «une sorte de siba urbaine», commente M. Laoudi. C’est pour les marchands ambulants «une occasion en or pour défier toute forme d’autorité». Personne ne viendra leur rappeler les dispositions de la loi sur l’occupation du domaine public (voir encadré réglementation).
L’essor du commerce ambulant est aussi dû à un phénomène culturel : les Marocains, toutes classes confondues, cherchent la proximité, la facilité. «Il n’est pas rare de voir des voitures s’arrêter au milieu de la rue pour s’approvisionner auprès des marchands ambulants de produits périssables tels que les poissons. Une habitude qui serait sans doute difficile à bannir dans un proche avenir», analyse M. Laoudi. Autre conséquence néfaste : les marchands ambulants deviennent des recrues potentielles pour les mouvements religieux intégristes (voir entretien). Reste maintenant à savoir comment les autorités résoudront cet épineux problème une fois le cap du référendum constitutionnel et des élections législatives passé. Car il faudra bien que l’anarchie cesse un jour. Attendre ne ferait qu’aggraver le problème.

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