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LE MAROC À LA BIENNALE DE JÉRUSALEM: QUAND L’ART RÉUSSIT LÀ OÙ LA POLITIQUE ÉCHOUE

LE MAROC À LA BIENNALE DE JÉRUSALEM: QUAND L’ART RÉUSSIT LÀ OÙ LA POLITIQUE ÉCHOUE

Par Zineb Ibnouzahir 

Pour la première fois depuis sa création en 2013, la Biennale de Jérusalem s’ouvre aux artistes non juifs et aux relations inter-religieuses et, bien évidemment… le Maroc y participe.

Depuis sa création, en 2013, la Biennale de Jérusalem a pour vocation de questionner le monde juif à travers l’art contemporain. Scène artistique incarnée par plusieurs lieux emblématiques à travers la ville, c’est ici que tous les deux ans se retrouvent des artistes venus du monde entier pour confronter à travers le prisme de la judaïté leurs idées, leurs esprits, leurs traditions, leurs expériences.

 

Au commencement, la Biennale de Jérusalem accueillait les œuvres de près de 60 artistes, pour la plupart originaires d’Israël, autour d’une thématique : «Qu'est-ce que l'art juif contemporain?» tout en s’interrogeant aussi sur l’existence même de cette catégorie d’art. Depuis, l’évènement a fait du chemin en décidant de s’ouvrir au monde.

 

Pour l’amour du ciel!

En ce moment même, la 4ème Biennale de Jérusalem bat son plein depuis le 10 octobre et compte tenu de sa thématique, celle-ci s’impose assurément comme la plus symbolique de toutes.

 

Baptisée «For heaven's sake!» (Pour l’amour du ciel!), la Biennale s’aventure sur un terrain jamais exploré à ce jour et ose questionner notre rapport à Dieu et à la religion, en s’interrogeant sur la dispute et le conflit que certains actes perpétrés «pour l’amour de Dieu» peuvent engendrer. Et pour débattre artistiquement de ce sujet ô combien important et sensible, la Biennale a décidé d’ouvrir ses portes pour la première fois aux artistes non-juifs et aux relations inter-religieuses.

 

Une interrogation qui fait sens au vu de la situation politique et religieuse qui plonge cette partie du monde dans une guerre sans fin.

 

Qui est l’homme derrière la participation d’artistes marocains?

La venue d’artistes marocains à Al Qods, on la doit à Amit Hai Cohen, un homme bien connu de la scène artistique et culturelle au Maroc, un artisan du vivre ensemble qui a su mettre l’humain au premier plan de cette Biennale, en organisant l’exposition «Ziara», qui réunit 18 artistes dont des Marocains.

 

Musicien et cinéaste vivant à Al Qods, celui-ci n’en demeure pas moins très attaché au Maroc, pays d’origine de sa famille et de celui de son épouse, la chanteuse Neta Elkayam. Tous deux incarnent aujourd’hui cette nouvelle génération qui n’a eu de cesse que de célébrer son histoire marocaine et d’établir des ponts entre communautés religieuses grâce à la culture et à l’art.

 

Dans une interview accordée à nos confrères de Yabiladi, Amit Hai Cohen revient longuement sur la relation qui le lie au Maroc, ce pays où il n’est pas né mais où près de 2 000 ans de son histoire sont enracinés, plus que dans n'importe quel autre coin du monde. «C’est au Maroc, dans le petit village de Tizgui, entre Ouarzazate et Tilwat, que mes grands-parents Tamu et Moshe Amar ainsi que mes ancêtres ont vu le jour», explique-t-il.

 

Enfin pour mieux comprendre cette volonté qui motive Amit Hai Cohen, il faut s’attarder sur ces propos : «j'espère vraiment que nous aurons toujours une porte ouverte au Maroc. Nous appartenons à ce pays et nous faisons partie de son sol. Nos grands rabbins y sont enterrés et l'âme de la vie juive est encore dans les airs. Pour moi, le Maroc est une continuation directe de Jérusalem et Jérusalem est une continuation directe du Maroc. Les Juifs marocains ont toujours été ici (en Israël, ndlr) et là-bas (au Maroc). J'essaie de ne pas accorder trop d'importance aux frontières nationales et de ne pas brandir de drapeaux, bien que les systèmes nous les imposent.»

 

Pour Amit Hai Cohen, l’importance de la tradition marocaine en Israël ne fait pas l’ombre d’un doute : «Les gens ont soif de leurs racines, notamment avec la musique. Ils veulent parcourir une culture qui puise dans les 2 000 ans d’existence et pas seulement dans les 65 ans de vie en Israël. »

 

Le Maroc à Al Qods, une évidence

Comment et pourquoi le Maroc s’inscrit-il dans cette Biennale? C’est la question qui taraude certains d’entre nous.

 

Pourtant, le pourquoi de la présence d’artistes marocains à une Biennale où l’on questionne l’identité juive à travers le monde est évident pour peu que l’on connaisse l’histoire du Maroc et ses racines judéo-amazighes.

 

Et à ce titre, c’est plutôt l’absence du Maroc de cette Biennale qui aurait suscité l’étonnement et l’incompréhension.

 

Mohamed El Baz, artiste participant à «Ziara» se souvient de sa rencontre avec Amit Cohen. Les deux hommes se retrouvent, à Casablanca, à l’Hippodrome d’Anfa, à l’occasion du concert «Symphonyat» dans le cadre duquel chante l’épouse de Amit Hai Cohen.

 

«C’était plein à craquer et il y avait un côté très œcuménique» se souvient Mohamed El Baz. «Dans cette ambiance pleine de bienveillance, je me suis demandé pourquoi on organisait ça au Maroc avec des musiciens et pourquoi ne pas le faire à Jérusalem.»

 

«J’avais l’impression que Amit me donnait tout. Son histoire, sa famille, il me racontait tout... Le geste était tellement fort que la pièce que j’ai proposée pour la Biennale est le portrait de ma mère.»

 

Ne pouvant se rendre sur place, Mohamed El baz envoie à l’équipe les éléments nécessaires pour la fabrication d’un tapis à partir du portrait de sa mère. «Je l’ai prévenue» se rappelle l’artiste. «Je lui ai dit: écoute maman, est-ce que ça te pose problème d’être montrée à une exposition à Al Qods? Et elle m’a dit pas du tout!» se souvient-il ému de la réaction de sa mère qui a considéré ce geste comme un hommage qu’il lui rendait.

 

«Pourquoi j’ai voulu participer à cette exposition? Parce que si on refuse, qu’on n’y va pas, si on n’a pas de contact, alors on accepte de fait cette histoire d’annexion, on accepte de fait que Jérusalem est la capitale d’Israël et pas celle de la Palestine. Donc, oui, il faut y être !» argue Mohamed El Baz.

 

Et de poursuivre, «Y aller, c’est une manière de dire: je sais où je mets les pieds, je sais d’où je viens et je sais pourquoi je suis là. C’est quelque chose qui me concerne.»

 

«Je comprends que certaines personnes veuillent utiliser cela de manière un peu simpliste mais ça je n’y peux rien» conclut-il.

 

Le choix du lieu de l’exposition achèvera de convaincre Mohamed El Baz.

 

Pourquoi ce lieu plus que tout autre fait-il la différence? Parce que Le YMCA international de Jérusalem, est un lieu symbolique de l’harmonie et de la paix qui a d’ailleurs été nommé pour le prix Nobel de la paix en 1993.
 

Gravées sur la façade de cet édifice, codirigé par des arabes et des juifs, trois inscriptions, juive, chrétienne et musulmane: «Le Seigneur notre Dieu le Seigneur est Un», en hébreu, à droite; «Je suis le chemin», en araméen au centre; et «Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu», en arabe à gauche.

 

«Ziara» ou le retour aux sources d’un Maroc pluriculturel dans un haut lieu de la paix

Pour toutes ces raisons, ce sont 18 artistes qui ont répondu présents à l’appel du commissaire de l’exposition Amit Hai Cohen.

 

Moran Ifergan, Amina Azreg, Izza Genini, Arts El Mourid, Mohamed Mourabiti, Chama Mechtaly, Hicham Benohoud, Ines Abergel, lazar Makhluf al Mahdi, Shlomi Elkabetz, l4artiste (Ismail zaidy), Jack Jano, Aniam Lish Dery, Marcelle Tehila Biton, Mohamed El baz, David Guedj, Fatima zohra serri, Mohamed Arejdal…

 

Tous participent à «Ziara», une exposition qui présente une sélection étonnante d'art marocain. Etonnante car elle remet en question les idées préconçues concernant ce que cet art a à offrir.

 

Pour Amina Azrag, artiste marocaine participante, «Ziara» était une suite logique à «Talisman», une collection réalisée par celle-ci et qui s'inscrit «dans un revival de la culture judéo-berbère marocaine. Dans un souci de se réconcilier avec un pan occulté de l'histoire et de l'identité marocaines.»

 

Et l’artiste de poursuivre, «Talisman, ou la recherche du ''moi fort'', est une ode à des Marocains considérés à une époque comme des citoyens de seconde zone: les juifs berbères et les femmes.»

 

«L'exposition est un mélange d'histoires, de traditions, de révolutions, d'émancipations et de contestations par le vêtement, l'art et l'apparat que j'ai personnalisé, détourné, mixé et matérialisé en une collection qui défie toutes les lois spatio-temporelles», explique-t-elle.

 

Loin d’un certain conservatisme, la nouvelle scène marocaine affiche son renouveau, en remettant en question les frontières esthétiques conventionnelles.

 

 

 

Par Zineb Ibnouzahir - Le360

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