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Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon

Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon
22 mars 2008, 14:18
Sidi Lahcen Lyoussi

Par: Gabriel Bensimhon



Son visage était continuellement souriant, et son corps constamment en mouvement. Où peut on le rencontrer si ce n’est au restaurant? Lorsque je suis entré, il était déjà installé avec des amis, un grand plat de couscous était placé devant eux. Ils mangeaient, buvaient, riaient, et levaient leurs verres à ma santé, j’ai donc aussi levé mon verre à la leur santé et nous avons échangé quelques mots affectifs. Lorsque je suis rentré à l’hôtel Sidi Lahcen Lyoussi, l’unique du village, il se trouvait qu’il y logeait aussi. Bien entendu, une amitié s’est créée entre nous, amitié qui s’intensifia de jour en jour. Il s’avérait que Jean était arrivé de Paris à Sefrou par amour pour une fille du village, une histoire d’amour exceptionnelle puisqu’il était tombé amoureux d’elle par cassette vidéo. Un jour, alors qu’il était assis chez des travailleurs arabes avec lesquelles il avait lié connaissance, il mangea un couscous, visionna la cassette vidéo d’un mariage de leur village. Dans le film de nombreux invités tournaient, habillés de tissus d’Atlas brodé, buvant, dansant et chantant, et parmi eux, Aicha, une jeune fille qui dansait la danse du ventre pour le bonheur des mariés. Du moment où son regard s’est posé sur elle, ses yeux et sa bouche se sont ouverts dans un grand émoi. Alors qu’on lui demandait ce qui lui arrivait, il répondit: c’est la femme de mes rêves, c’est elle que j’ai cherchée toute ma vie, ils arretèrent l’image afin de lui permettre de s’imprégner de ses yeux noirs, du charme de son rire, de ses lèvres fraîches, puis à chaque fois qu’elle apparaissait , ils firent défiler le film en avant et en arrière afin qu’il puisse s’absorber de l’innocence qu’elle dégageait à des milliers de kilomètres.
Il était assis depuis une bonne heure et me décrivait avec un sourire son expérience amoureuse. Les plus belles actrices ayant défilé sur ce même écran ne lui avaient jamais procurré le même effet que cette jeune fille innocente lors de ce mariage marocain sur vidéo dans un petit village éloigné et perdu au bout du monde.
Sur le champs il décida de monter dans le premier avion en direction de ce village éloigné afin de demander sa main. Elle était encore plus merveilleuse en vrai. Les gouttes de sueurs sur son cou prouvèrent qu’elle était réelle, son corps projetait la chaleur et la vie. Aussi il resta indifférent lorsqu’il compris qu’elle parlait pas un mots de français, trop imprégné de sa simplicité, sa noblesse et cette sagesse villageoise et limpide.
Lala Zohra et sa fille Aïcha écoutaient son histoire et riaient. Que peut on dire à un homme qui attérrit dans une ville perdu au bout du monde et qui vous dit qu’il est tombé amoureux de votre fille par cassette vidéo? Si elle l’avait vu en vidéo, je doute qu’elle ne se soit intéressé à lui. Grassouillé, rondouillard, petit, avec des lunettes à monture noire, portant toujours des chaussures de sport et un tee shirt, agé de quarante ans et pouvant être son père, il est pourtant le rêve de toutes les filles, de cette région dans laquelle on entend encore le hénissement des ânes, le chant des coqs et, dans l’unique café, proche de la cascade, la voix intrigante du poste de télévision, relié à une vieille batterie; télévision sur laquelle on voit de temps à autres l’étoile lointaine et riche, qui n’est accessible qu’aux autres, et que l’on a aucune chance d’atteindre. Et voici pourtant qu’il lui offre cette étoile sans condition. La mère ne pouvait le repousser sur le moment. La fille apparemment ne pouvait dire oui.
C’est ainsi qu’il devint l’invité permanent de l’hôtel Sidi Lahcen Lyoussi, placé au bas de la tombe du Saint portant le même nom, dans un village n’étant pas traversé par l’itinéraire touristique, et si l’on s’y trompe et y arrive, on n’y reste pas plus d’un jour. Il est installé ici depuis près de deux mois. Tous sont ses amis. Tous attendent avec impatience comme lui la décision de la famille et de la jeune fille. Ils s’identifient à son amour, sourient à son innocence, son entêtement enfantin. Tous les jours il rend visite à la mère et sa fille dans la cabane, leur apporte des présents, des habits, des bijoux en or ou en argent, emmène en promenade en Land Rover la mère et la fille accompagnées de leurs amis et des amis de leurs amis. Ils sont déjà allés jusqu’à Dar Bouful, Moulay Idriss, Ain Sebou, Ain Leuh, Azrou, et Ifran.
Elles sont génées de recevoir tous ces présents et toutes ces attentions sans lui donner de réponse positive, mais la fille ne peut absolument pas dire oui. Il est gentil, bon et se conduit envers elle comme un père aimant, charmant et tendre, mais lorsqu’il essait de la toucher, elle est réticente, il pense que cela lui passera, c’est à cause de la honte, une question de tradition, et il espère que le mariage passera au travers de ces obstacles. Il est sur le point de régler les papiers au consulat de la ville la plus proche afin qu’ils reconnaissent le mariage et procurent la nationalité française à la mère et la fille. Le consulat pose des problèmes, ils ralentissent l’octroiement des certificats. Lorsqu’il insista et qu’il réclama ses droits, la consule fit sortir la mère et la fille dans le couloir, lui parla entre quatre yeux et lui dit que ce mariage était impossible, et sans avenir. Que ferait la fille dans une ville étrangère? Avec qui parlera t-elle? Et qui lui parlera? Et avec qui parlera t-il après leur folle nuit de noce? Elle ne pourra même pas écouter la radio, ou regarder la télévision, Vous vous insérez dans ma vie privée, et je vous demande de respecter la loi ainsi que mes droits. Au bout du compte, après de nombreux ajournements, la consule fut obligée de lui octroyer l’autorisation. Cependant la jeune fille hésitait encore, et lui, l’attendait, dans l’unique hôtel de la ville, lui, l’éternel invité depuis près de deux ans. Un jour la jeune fille dit oui, et le lendemain c’est non. Il pensa qu’elle ne voulait peut être pas quitter son village, c’est pourquoi il lui dit qu’il était prêt à s’installer ici pour toujours.
Lorsque je suis arrivé à Sefrou, nous étions les seuls invités de cet unique hôtel du village, lui, venant de Paris afin de trouver l’amour de sa vie, et moi, venant de Jérusalem, en pélerinage sur la tombe de mon père. Tous croyaient que j’étais venu trouver le grand amour, qui sait? Pourquoi pas? Plus d’une fois j’ai pensé tout laisser et revenir ici, disparaître sans laisser de traces, pourtant au Mellah il ne reste plus rien de juif, ni synagogue, ni maison d’acceuil, mais mes pères et les pères de mes pères sont enterrés ici, et ma maison se trouve toujours au même endroit. Plusieurs fois j’ai été invité par la famille qui y habite. C’est un jeune couple avec trois petits enfants de l’age que nous avions lorsque nous avons quitté le Maroc. Parfois je pense à leur racheter la maison et retourner y habiter. De temps en temps ils m’invitent moi et Jean à manger un couscous. Un jour, il m’est arrivé quelque chose d’étrange. Lorsque je me suis reveillé chez eux, j’ai pris le cartable d’un des enfants, je l’ai mis sur mon dos, et je suis allé à mon école, je suis rentré dans ma classe, je me suis assis sur mon banc, au grand étonnement des enfants qui ne m’ont pas reconnu, jusqu’à ce que Jean entre et me demande de laisser la place à l’enfant qui attendait. Il me demanda de l’accompagner au café,
Notre histoire passa de l’hôtel, à l’agent de la circulation, en passant par la mosquée. On nous reconnaissait, aussi bien lorsque nous allions changer de l’argent à la petite banque, que lorsque nous arrétions un taxi, ou que nous montions dans le bus, et bien entendu lorsque nous étions nus avec la ville entière dans les vapeurs du hamam, tous voyaient que nous n’avions rien à cacher, les gens se regroupaient autour de nous, et cherchaient à converser avec nous, à nous consoler, nous soutenir, à s’identifier à nous, ou encore à nous souhaiter bonne chance. Le plus étrange était qu’un des associés de Jean dans son agence de biens immobiliers était venu le chercher afin de le ramener chez lui et tomba lui même amoureux d’une amie de son amour, se maria en une semaine et rentra avec elle à Paris.
Chez lui cela se passait avec indolence, non seulement la famille était en plein dilemne, mais le village aussi tout entier; il y avait enfin un sujet excitant sur lequel parler. Les jeunes filles s’identifiaient à Aïcha, les femmes adultes riaient de leur naïveté, les jeunes hommes aussi voulaient qu’elle reste ici, par contre les adultes étaient du côté de cet étranger qui lui proposait le rêve de tous, que pourrait elle recevoir d’un jeune de la région si ce n’est la pauvreté et la détresse? Que fera t-elle une fois l’amour passé? Comment nourrira t-elle ses enfants? D’un côté les adultes venaient le soir à l’hôtel et s’asseyaient des heures analysant la situation, le soutenant, lui disant de ne pas abandonner, de l’autre les jeunes manifestaient sous les fenêtres et lui chantaient les chansons contant l’amour des vieux pour les jeunes.
Plusieurs fois par jour des mariages défilaient sous nos fenêtres. C’est bien la ville des mariages non? Les cortèges ne cessaient de défiler. Toujour on entendait les chants et les danses, et si les cortèges passaient devant nous, nous pouvions voir la mariée cachée sous un dais que portaient les proches de la famille, les drapeaux qui flottaient autour, un orchestre de joueurs noirs animant la danse, jouant et chantant les chants de joie avec ses jeunes amies qui chantaient et dansaient avec un enthousiasme exalté.
Le mariage est l’apogée des aspirations des jeunes filles de ce village, le sommet de leurs rêves, celui auquel on aspire et que l’on prépare durant toutes ces années. On s’assoie et on brode les oreillers, les draps, les housses, on file, on tricote, on tisse on coud et lorsqu’arrive le grand jour, la ville entière se marie, c’est le mariage de tout le village, tout comme la naissance est la naissance de toute la ville. Dans ce village, un homme ne naît pas seul, ne vit pas seul et ne meurt pas seul. Les invités viennent de tout le pays, et même si la maison est trop petite, elle contient tout le monde, proches ou non, ils dorment sur des carpettes et des tapis, et avec les mariés sous les couvertures, couche la moitié de la ville.
Dernièrement, les habitudes du villages ont été modifiées, en offrant aux mariés une chambre à l’hôtel Sidi Lahcen Lyoussi pour leur premiere nuit d’union. Petit à petit les invités ont aussi commencé à louer leur chambres pour la nuit de noce. L’hôtel était entièrement occupé par les invités venus pour le mariage lors de ma première nuit à l’hôtel. Les gémissements des mariés qui dormaient dans la chambre située juste au dessus de la mienne m’ont empeché de dormir durant toute la nuit, puis des gémissements ont commencé à se faire entendre du reste des chambres de l’hôtel, et petit à petit, des soupirs profonds ont percé de toutes les fenêtres. L’hôtel tout entier était enveloppé d’une tempête d’amour, et les voix des penchants troubles jaillissaient de tous les côtés. L’hôtel était comme un bateau ivre sur une mer houleuse et agitée. La chambre des mariés, située au dessus de la mienne, était la chambre habituelle de Jean qu’il laissait aux couples, pour leur nuit de noce. C’etait la chambre la plus belle de ce simple hôtel. Elle était spacieuse, munie d’un grand lit à baldaquin de couleur or, d’un salon richement meublé, ainsi que de larges toilettes avec une grande baignoire de porcelaine et une robinetterie dorée. Le comble du destin était que plusieurs fois par semaine Jean était obligé de laisser son lit à un jeune couple pour la nuit de leur premier amour agité alors qu’il dormait dans la chambre voisine écoutant les voix, il revenait ensuite le lendemain dormir dans ce même lit qui la nuit précédente s’était noyé dans une mer d’amour et qui planait dans un nuage de rêves exaucés.
Lorsque je suis revenu après plusieurs années, je l’ai trouvé toujours au même hôtel, dans la même chambre, attendant toujours son amour, bien qu’elle se soit déjà marié avec des enfants. Il était toujours invité, dormait toujours dans la même chambre des mariés, allongé seul sur le même lit, sur lequel Aïcha, son amour, et son mari se sont unis, alors que dans la chambre voisine il écoutait ses gemissement.
Le soir il passait devant la maison de son amour entendre sa voix ou voir sa silhouette par la fenêtre. Parfois il entrait boire une tasse de thé. Il se lia d’amitié avec son mari et ses enfants, c’est ainsi qu’il devint en quelque sorte un proche de la famille qui les soutient par son argent et ses conseils.
Lors d’une de mes dernières visites, je ne l’ai plus revu à l’hôtel, et c’est ainsi que Driss le chef de réception m’annonca tristement qu’il était décédé il y a quelques années. Il m’indiqua où se situait sa tombe. Lorsque j’y arrivai je trouvai un grand caveau avec de jeunes et vieilles femmes l’entourant de prières et de chants, tout en jettant dans l’antre d’un feu des bougies. On m’a demandé si je cherchais une femme, car le sage répondait aussi aux prières des hommes. Des centaines de couples s’étaient déjà mariés grâce à lui. J’ai moi aussi allumé deux bougies que j’ai jetées au milieu de feu en son souvenir.











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Gabriel Bensimhon
Tel Aviv University
Department of Cinema and T.V.
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Re: Nouvelle: Sidi Lahcen Lyoussi
22 mars 2008, 14:52
Bravo, Gabriel Bensimhon!
Tres belle nouvelle, Sefrou a envoute plus d'une personne!
Le jour ou je me rendrai a Sefrou, j'irai visiter cet hotel, je l'ai toujours vu de loin sans m'en interesser..
Ces scenes se sont deroulees a quelle periode?
Re: Nouvelle: Sidi Lahcen Lyoussi
23 mars 2008, 08:19
Clementine
La nouvelle etait ecrite et presente a Sefrou a l'occasion de la conference international de Sefrou (2000) a l'honneur de l'antropologue American Prof. Clifford Geertz qui avait consacre une partie importante de sa vie a la recherche de Sefrou, ses habitants et sa culture. Quand vous serez a l'hotel Sidi Lahcen Lioussi rensegnez vous chez Driss, le directeur, sur les detailles des evenements actuelles.
Gabriel
Quelqu'un appele a l'aide
25 mars 2008, 09:45
Quelqu’un appelle à l’aide

Par Gabriel Bensimhon


Une fois par semaine, je monte de l’universite de Tel Aviv à Jérusalem pour donner un cours à l’école de cinéma « Maalé”, et j’en profite pour faire un tour dans la Vieille Ville et terminer au Mur des Lamentations. Il y a toujours foule, des appareils de photos qui cliquent, un bruhaha de sons et de langues. A l’heure qu’il est , trois heures du matin, c’ést le silence complet.Il n’ y a que lui et moi en tête à tête , les étoiles au-dessus de nous. Maintenant, face à sa toute puissance muette, je revoyais le petit Mur symbolique a deux dimensions avec trois cyprès en arriere plan, peint sur le mur de notre maison a Sefrou, un dessin naif qui exprimait le rêve de mon pere que l’on croyait irréalisable, d’arriver un jour à Jérusalem.
Ceux qui habitent ici, dans les maisons d’en face, savent-ils ce que cela signifie, quand ils ouvrent la fenêtre et un rêve immense, vieux de deux mille ans penetre directement dans leur salon ?
Pendant que je suis plongé dans mes réflexions un vieillard apparaît juste devant moi, tenant une échelle et un balai. Il pose l’échelle contre le Mur, y grimpe prestement et se met à retirer les petits papiers caches entre les interstices. Qui est-ce ? que fait-il ? pourquoi retire-t-il les billets ? En realite Je n’ai jamais su quel etait le sort des petits papiers glisses entre les pierres du Mur. Des millions de bouts de papiers couverts de prieres mais ou donc disparaissent ils ? En fait deux mille ans de requettes et de suppliques auraient pu transformer ce mur de pierre en un mur de papier,et voilà la reponse. Mais qui est cet homme ? et que fait il des billets ? et de quel droit ? Le vieillard sur l’échelle avait l’air si léger si gracile, si agile, si lest pour son âge. Il montait et descendait comme s’il volait, ses cheveux blancs flottant au vent et on pourrait facilement imaginer que sous son Talith blanc il cache des ailes.
Tandis que je songe à tout cela, une main me frappe à l’épaule. En me retournant, je vois un agent de police. L’expression sévère, il me demande : « Que faites-vous là ? » « Que peut-on bien faire au Mur ? » lui ai-je répondu. « Carte d’identité ! » a-t-il demandé. J’ai cherché ma carte d’identité– en vain. C’est le genre de choses qui m’arrivent quand je suis stressé. « Accompagnez-moi » il m’a ordonne et il s’est dirige vers la baraque de la police. Dans la bâtisse étroite et climatisée, il a noté mes coordonnées et s’est mis à écrire un procès-verbal. « Pourquoi vous promenez-vous près du Mur à une heure si tardive ? » s’est-il enquis. Je lui ai parlé avec une certaine hésitation du petit Mur naïf que mon père dessinait sur le mur de notre maison au Maroc. Un léger sourire est apparu sur son visage dur, et il m’a avoué qu’il en était de même dans sa maison de Sanaa. Bien plus, son père décédé depuis peu avait continué à dessiner le Mur à Roch-Ha’ayin « comme si nous n’étions pas arrivés ».
On voyait à travers la vitre le vieil homme à l’échelle qui, avec son Talith pareil à des ailes déployées et les mouvements du balai, paraissait vouloir prendre son vol, et j’ai maintenant trouvé le courage de demander en souriant à l’agent : « Dites-moi donc, le bon Dieu ne les lit pas ? » « Ecoutez, m’a-t-il répondu en me touchant l’épaule comme pour sceller une alliance, le bon Dieu ne nous voit pas. Il y a vingt ans que je suis là, et rien de rien. Tout près de la marmite, comme on dit, mais Il ne fait pas de cadeaux. La nuit, il n’y a personne d’autre que nous, je suis avec Lui en toute intimité, comme on dit. Je ne crains pas de lui parler à haute voix. Ce que je lui demande ? Les chauffeurs des autobus d’Egged ont bien le droit de voyager gratis ? Les employés de El-Al ont droit à un vol gratuit une fois par an ? Alors l’agent du Mur a bien le droit d’avoir un peu de chance, non ? Que n’ai-je pas fait pour obtenir cette place ! Qu’est-ce que je demande en tout et pour tout ? Une bonne petite place, comme on dit. Pas besoin d’être le premier, mais pourquoi être le dernier ? Yankel est monté en grade, ‘Hayim a eu une augmentation. Chicco a fait un voyage à l’étranger – et moi alors ? J’ai eu Aziza. Cinq enfants. Trois petits-enfants… « Avez-vous écrit un billet ? » lui ai-je demandé. « Et comment, a-t-il répondu, mais c’est comme parler à un mur. Quand mon voisin, le chauffeur de Péres, veut une augmentation, il va directement au President de l’etat, Je suis en quelque sorte le chauffeur du bon Dieu, non ? Disons que je suis son gardien de corps. J’ai bien droit à un petit quelque chose. Si vous voyiez les millionnaires qui viennent ici avec leurs magnétoscopes, les femmes avec des diamants de la grosseur d’une pierre du Mur. Je vous le demande un peu ! Ils ont besoin du Mur ? Si j’avais ce qu’ils ont, je laisserais la place à d’autres. Pourquoi se pousser au premier rang ? Et savez-vous ce qu’ils demandent ? ‘Mon Dieu, fais que ce gouvernement tombe !’ » et a cinq heures du matin ! « Comment le savez-vous ? » « Quelle question ! Vous vous moquez de moi ? Eh bien, lisez vous-même !” il me dit en sortant du tiroir un sachet plastique plein de papiers. « Quand je suis seul la nuit, je vais là prendre quelques billets. » « Vous !? » Je suis stupéfait. « Le gardien du Mur ? » « Pas de bêtises, dit-il. Pourquoi ? Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ils vont au ciel ? Prenez, prenez, lisez-les. » et Il presse sous mon nez une liasse de billets froissés.
« Je regrette… » je dit en bégayant. « Je ne…”
Mais il déplie déjà un but de papier bancaire tout chiffonné et lit : « Que Nasarallah meure ! » Puis sur une facture de dentiste : « Que mon mari soit élu au Parlement. » Sur une page à en-tête d’un député : « Je veux conquérir le palais. Tuer le roi. Baiser la femme ! » Mais il y avait aussi des requêtes plus simples : « Mon Dieu, envoie des anges pour protéger Gilad Shalit » et « Mon Dieu, fais que la table de multiplication soit supprimée », « Papa a quitté Maman. Que va-t-il se passer !? », « J’ai trente-cinq ans. Je suis grande. Intelligente. J’ai les yeux verts. Je T’en prie, trouve-moi un mari. » Et avec les traces d’un baiser au rouge à lèvres. Et comme ca Il a continue à me lire les malheurs du monde. Tiens je me suis dit- tout en pensant que je pouvais faire de ça un scénario pour un feuilleton télévisé- c’est ici, dans la bicoque de l’agent de police que viennent finir les prières des hommes vers Dieu. « Et Dieu dans tout cela ? » ai-je demandé. « A-t-il besoin de ces billets ? m’a-t-il répondu, croyez-moi, il nous entend aussi quand nous nous taisons. » « Et vous alors ? Pourquoi en avez-vous besoin ? » ai-je insisté.« Pour lire avant de m’endormir. » « Avant de vous endormir ? » ai-je dit avec stupéfaction. « Quand vous voyez les malheurs des autres, cela vous console un peu des vôtres. Comme le dit le proverbe : peine partagée est à moitié oubliée. Vous voulez en emporter un peu ? » Et le voilà qui en prend une poignée pour la fourrer dans ma poche, comme s’il me donnait un paquet de chocolats. « Prenez, prenez, cela vous fera du bien, croyez-en mon expérience. Ne pensez pas que je détourne le courrier, de toute façon ces billets n’arrivent pas là-haut. Regardez donc ! voyez où ils vont ! » et Il m’indique la direction du Mur où l’on aperçoit une feu dansant auprès duquel le vieillard avec ses ailes ressemble à un ange qui le fournit d’un torrent infini de billets de papier, tandis que son ombre géante se projette sur le mur.
L’aube de Jerusalem a commencé à poindre, accompagnée par le tintement des cloches et les mélodies des muezzins, le feu s’est éteint et le vieillard a disparu. J’étais là, avec l’agent de police, dans la fraîcheur matinale et nous avons regardé le Mur nettoyé de tous ses billets, se dressant obstinément face à un nouveau jour de l’éternité comme un morceau de nature, comme la mer face aux fenêtres à Haïfa ou à Tel-Aviv. J’étais fasciné par le spectacle, et l’agent de police qui s’en était aperçu m’a frappé à l’épaule en disant : « Il est à vous ! » et a disparu dans sa baraque.
Je suis allé vers le Mur qui devenait de plus en plus gigantesque au fur et à mesure que je m’approchais, jusqu’à toucher le ciel. Je l’ai touché de l’extrémité de mes doigts, les yeux fermés. Soudain ma main a senti un papier. Je me suis dit que le vieillard n’avait pas fait consciencieusement son travail. Sans retenue, j’ai retiré le billet. C’était un bout de papier d’un restaurant de Jérusalem où j’ai lu en cachette, à la lumière des étoiles, deux mots d’une écriture féminine : « Protégez-moi ! » Je me sentais coupable et pourtant, comme un voleur, j’ai mis le billet dans ma poche en décidant que je réfléchirais, une fois de retour chez moi, à qui pouvait l’avoir écrit – et voilà que de la main gauche, j’ai touché un autre papier. Sans hésitation, je me suis surpris à le prendre aussi. En ouvrant les yeux, j’ai vu sur un morceau de chèque, en écriture Rachi : « Protégez-moi. » J’étais surpris. J’ai refermé les yeux et, comme quelqu’un qui tire au sort, j’ai tâté les interstices, puis j’ai ouvert les yeux et j’ai lu en italien : « Veglia su di me. » C’en était trop.
J’ai prudemment regardé alentour pour voir si peut-être quelqu’un, derrière moi, se moquait de moi. Mais il n’y avait personne. J’étais absolument seul près du Mur. C’était étrange et étonnant. Je me suis dirigé vers un coin éloigné et j’ai regardé un autre billet, rose celui-ci, qui dépassait des pierres. C’était la même chose, en Anglais cette fois : « Look after me. » Je ne savais que penser. Sorcellerie ? Jusqu’à présent c’était moi qui mettais des billets dans le Mur. Maintenant c’est lui qui m’en donne. Quelque chose d’étrange et de surprenant m’arrive, je ris et j’ai peur. J’ai couru çà et là le long du Mur, j’ai arraché des billets de partout. Des dizaines de billets. Mes poches sont déjà pleines de billets de toutes sortes. De toutes les couleurs. En toutes les langues. Des écritures féminines, masculines, enfantines. Tous contiennent le même appel : « Protégez-moi. » Qui a écrit ? Nous sommes donc à l’aube d’une nouvelle journée. Et le vieillard a juste fini de tout nettoyer et jeter au feu. Quelqu’un appelle-t-il à l’aide ? Qui ? Quelqu’un me demande peut-être de remplir une mission ? Pour le compte de qui cette mission ? Vers qui ? Qui est l’émissaire ? Qui est l’initiateur ? Et quelle mission ? C’est peut-être une mystification ? Qui était le vieillard ? Un employé municipal ou un ange qui aurait apporté les billets de là-haut tout en expédiant d’autres d’ici-bas ? Que m’arrive-t-il ? Je suis venu parler avec le Mur, et c’est lui qui me parle !
Je ne savais pas à qui m’adresser. Parler avec l’agent de police ? M’adresser au Premier ministre ? Aux pompiers, peut-être ? J’ai décidé a écrire l’épisode dans mon blog. Car il faut faire quelque chose. On ne peut pas laisser les choses comme ça.


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Re: Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon
25 mars 2008, 22:46
Gabriel Bensimhon, l'histoire de l'hotel Lahcen LYOUSSI est reelle? completement?
Re: Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon
26 mars 2008, 08:29
Bonjour Clementine
"SIDI LAHCEN LYOUSSI" est reelle comme "LA PESTE" d'Albert Camu ou "LE CRIME ET LE CHATIMENT" de Dostoyevski. Dans mes histoires Il y a toujoure une partie qui est reelle et une autre qui est imaginaire, mais mois je ne me rapelle pas qui est quoi.
Amicalement
Gabriel Bensimhon
L'homme qui revint (Eragel di Rgeh)
29 mars 2008, 08:49
L’homme qui revint
(Eragel di Rgeh)


Par: Gabriel Bensimhon

Ayouch était un boucher connu à Sefrou. Grand, robuste, rapide et efficace, il était surtout silencieux. Toujours le kief à la bouche et la hache à la main. Ses coups sont secs, précis, tranchants et il travaille toujours plongé dans la fumée.
Dans le village où tout le monde connaît tout sur tout le monde, personne ne savait ce que pensait Ayouch.
Sa femme était d’une beauté exceptionnelle. Ces lèvres roses, toujours souriantes et prêtes à bavarder, c’était une femme venant de famille pauvre. Elles étaient huit soeurs, la plupart d’entre elles n’étaient pas très jolies et pas vraiment réussies. L’une begayait, l’autre boitait, une autre était chauve et pourtant, elle sortit comme par miracle, une pomme parfaite sans défaut, la peau blanche et laiteuse, la chevelure noire abondante, de grands yeux verts, un nez discret, une large bouche pure de tout peché et un corps féminin, magnifiquement élancé. Bashir, le fils du Pacha, était tombé amoureux de ses yeux verts. Un beau jeune homme, excellent joueur de luth, chanteur, qui aimait les habitants du Mellah et faisait parti d’un de leurs groupes de joueurs de luth prenant plaisir à leurs fêtes et au regard qu’il pouvait jeter dans les maisons traditionnelles des Juifs, habituellement fermées aux étrangers, car bien que les maisons fussent délabrées et pauvres d’exterieur, celui qui cependant ne les avait vues de l’intérieur n’avait jamais vu de sa vie de palais. Lors des mariages en particulier, toute cette richesse était exposée au public, des ustensiles en or, les vêtements de velours, les tapis, les plats et les boissons, mais surtout les femmes juives, jeunes, mûres et joyeuses possédant l’art du chant et de la danse mangeant avec les hommes et buvant avec eux, touchant et pinçant. A ce même moment, le feu des penchants électrise l’atmosphère et dans l’obscurité, sous les couvertures, derrière les portes et les cloisons, la moitié de la ville couche en communion avec les mariés.
Il aimait cette joie éternelle dans laquelle un jour, son œil s’accrocha aux yeux verts de Messaouda, la femme de Ayouch et il commença à lui chanter des chants sous sa fenêtre: “ Ya Messaouda, ya lein lhdra”… toute la ville reprenait avec avidité cette merveilleuse chanson d’amour. On la chantait aussi dans les mariages afin d’exprimer la douleur de l’amour sans issue du fils du Pacha, aimant et faisant la cour avec détermination mais qui n’osait s’en approcher, et elle, ne savait que faire de son amour.
Personne ne savait ce qu’il se passait dans l’esprit du boucher Ayouch. Seule la fumée du hashish s’épaissisait autour de lui, seul un lourd silence et ses coups de hache dans la viande étaient plus secs et rapides que jamais. Des rumeurs se propagèrent à propos de secrètes rencontres entre l’amoureux musulman et la fille juive, cependant, elles ne furent jamais prouvées et au bout du compte que pouvait faire un pauvre boucher tel que Ayouch face au fils du Pacha.
“Yehuda Halevy” le premier bateau d’immigrants en Afrique du Nord, vint juste à temps mettre fin à cette histoire complexe. Cependant plus le bateau s’éloignait, plus les sons de la luth s’intensifiaient aux oreilles de Messaouda. Les vagues portaient les melodies langoureuses. Une douce chaleur venue de loin transportant la voix de Bashir coulait vers elle, mais lorsqu’elle se releva et regarda la mer, elle ne vit que la couleur cuivrée sous la côte; le fils du Pacha bien au loin, là-bas, et elle à présent entourée uniquement de la mer avec son regard courroucé et son mari Ayouch. Elle est entre ses mains mais ses yeux sont rivés vers l’horizon, elle s’éteint peu à peu et s’enfonce dans un triste silence.
Lorsqu’il ouvrit une boucherie au marché de Ramleh, Ayouch continua d’abattre ses coups de haches terrifiants sur les vaches israéliennes, le même écran de fumée autour de lui, le même silence, la même insensibilité muette, comme un cadavre entre eux, comme si le fils du Pacha l’appelait de son luth afin qu’elle rentre au pays: “Ya Messaouda, ya lein lhdra…” et lui ce même Ayouch entendait les voix des sirènes obscures et n’avait d’autres choix que de leur obéir.
Et un jour, sans autres préparatifs, il boucla ses valises et lui annonça: “on rentre à Sefrou”. Elle se mit de suite sur pied, énergique et vitale comme auparavant, ses yeux éteints se rallumèrent, son visage livide devint étincelant. Vraiment?! Est ce possible?!
Ils arrivèrent à Sefrou avant qu’elle ne se vide de sa judaicité. Ils réussissent à retrouver leur maison dans la ruelle des bains telle qu’ils l’avaient laissée. Même la boucherie sur la place Rhiba les attendaient, la femme se rétablit, revint et couru dans les rues, faisait des commérages avec les voisines, son nom montait sur toutes les lèvres et les sons du luth de Bashir, fils du Pacha, résonnaient à nouveau dans l’obscurité des ruelles. Lorsqu’il faisait un tour sous la fenêtre du deuxième étage, elle le regardait d’en haut et respirait – elle prise en elle par la force et l’amour lui rend des regards magiques et affectueux. Ayouch revient et s’installe derrière le comptoir, avec un long kief à la bouche, sa hache de boucher pleine de sang entre les mains, assène ses coups, coupe la viande crue. A présent, à la place des vaches, il achète des taureaux. Comme à son habitude, comme tous les bouchers il attache le taureau dans l’étable située à côté de l’ablutoire, jusqu’à ce qu’arrive son tour de l’abattre.
Dernièrement, il acheta un taureau particulièrement énorme, un véritable animal antique pour lequel il éprouvait une grande affection. Beaucoup de taureaux étaient venus après lui mais furent abattus avant lui. Lui, il l’engraissait et le soignait. Un lien particulier s’est créé entre eux. Lorsqu’il arrivait à l’étable choisir son bétail pour l’abattage, il passait à côté du taureau, le caressait, lui prêtait oreille, lui caressait les énormes cornes, lui embrassait son étoile blanche sur le front. Mais ce sont des faits qui n’ont été rapportés par les gens qu’après coup.
Et ainsi un jour, incroyable, le taureau de Ayouch défit ses liens, enfonça l’étable, fonça de tout son poids à travers les ruelles, heurta tout ce qui se tenait sur son chemin dans une folie démentielle et une colère terrible, comme si cela c’était accumulé pendant des années passa devant la mosquée, rentra par les portes du Mellah, passa à côté de la synagogue, traversa l’esplanade sous les yeux de Ayouch qui essayait d’attirer son attention, mais le taureau ne répondait pas à ces appels, il fit fuir les femmes affolees qui venaitent de sortir du Hammam, laissa stupéfaits les fidèles de “Sla d’lhaham”, poussa à l’interieur les enfants de l’école qui s’étaient lancés dehors, au son de la terrible cavalcade. La rumeur passa de toit en toit, de fenêtre en fenêtre comme quoi le taureau gigantesque et terrible de Ayouch, animal antique écrase tout sur son passage et détruit la ville. Les murs des maisons tremblaient, la poussière tombait des plafonds comme dans un tremblement de terre. La maison d’hôtes se ferma de l’intérieur, les cordonniers fermèrent les portes de leurs magasins, les gens se cachèrent dans leurs maisons, le Mellah se vida entièrement, et lui, resta seul soufflant, marchant à pas lourds de tout son poids, rapide comme le vent, la tête un peu courbée, ses deux cornes pointées vers l’avant, jusqu’à ce qu’il arrive à la rue de la maison d’Ayouch ou se tenait le fils du Pacha, jouant du luth à la femme aux yeux verts d’Ayouch qui elle lui renvoyait de grand sourires. Le taureau rentra dans le fils du Pacha comme la hache du boucher trancha son corps, le souleva d’un puissant élan vers le haut à la hauteur de la fenêtre de la femme, et son luth trempé de sang tomba dans ses mains jouant en l’air le chant d’amour du défunt. Les habitants de la rue qui avaient fui dans leurs maison s’attroupèrent autour du cadavre pour découvrir que ce n’était autre que le fils du Pacha, le musicien et que le taureau qui l’avait attaqué n’était autre que celui d’Ayouch, l’homme qui était revenu. A présent Ayouch n’avait pas d’autre choix que de s’enfuir rapidement de la ville, il prit sa femme, le luth, taché de sang à la main et s’en retourna à Ramleh à la maison et la boucherie où il coupe encore à la hache la viande crue. Ses coups secs et tranchants, la fumée du kief l’enveloppe et personne ne sait ce qu’il pense. Sa femme Messaouda brandit elle aussi sa hache de boucher, elle découpe avec rapidité et dextérité la viande, et de temps à autres lorsque le vent joue sur les cordes du luth pendu à côté de la fenêtre, elle entend la voix du fils du Pacha lui chanter les chants de son amour “ Ya Messaouda, ya lein lhdra…”






Tous droits reserves
Prof. Gabriel Bensimhon
L’Universite de Tel Aviv
11, rue Itzhk SadeZichron Yaakov 30900, Israel
Blog : [moledetzesex.blogspot.com]
Origine: Marchant sur les eaux
Hakibbutz Hammeuchad Editions
Yediot Ahronot Books& hemed Books, 1997

Etait traduite en arabe (Eragel di Rgeh) par Prof. Mohamed Elmedlaoui
Et paru a “Asshiyfa” (hebdomadaire Marocain) no 91



Modifié 1 fois.
Re: Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon
29 mars 2008, 14:50
Professeur Gabriel Bensimhon, je suis une Fan, tres grande Fan de vos nouvelles, j'espere que vous en avez plein d'autres!
Re: Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon
30 mars 2008, 08:01
30.3.08

Bonjour Clementine

Merci pour votre mots aimables. Si vous lisez l’hebreu vous pouvez trouver pas mal de mes publications qui etaient parus en Israel. Pieces du theatre (“Roi Marocain”, “Le chemin de Jerusalem, l’odyssee du bateau illegal Yehuda Halevi” “1948”, “Mariage au Mur de Lamentation” etc.), Livre de poesie, des scenarios du cinema (“Nous etions comme des gens qui revent”, “Le Messie” etc.) Et les 2 recueils de nouvelles: “Marchant sur les eaux”(äîäìëéí òì äîéí) et “Ya lmasya blkmoun ya ragea bzetar- Histoires d’amour Marocains” ( "äåìëú òí ëîåï çåæøú òí æòúø"winking smileytous s’occupent de la culture et de la vie Marocain, surtout de l’aventure gigantesque du Judaism Marocain- l’Exode, l’immigration et la Deliverence. Detailles supplemantaires vous pouvez trouver dans mon web a l’Universite de Tel Aviv: [www2.tau.ac.il]
Dernierement J’avais reuni les 2 recueils a un roman qui s’appelle “Marchant sur les eaux” (“De Sefrou a Jerusalem”) qui dessine la vie et l’epopee du dernier generation des Juifs au Maroc et j’aimrais bien trouver une maison d’edition a Paris qui puisse s’interesser a son publication pour des lecteurs Francais, specialement Juifs et Arabes ressortissants du Maroc. Si vous avez quelque idee a ce sujet Je vous serais tres reconnaissant.

Cordialement

Gabriel Bensimhon
Marocaine
03 octobre 2009, 13:25
Marocaine

par Gabriel Bensimhon

Il m’arrive parfois des choses bizarres, inexplicables. Ainsi par exemple cette histoire avec Jeannine, une jeune marocaine ravissante qui habite à côté de chez moi. Elle marche toujours avec un petit chien frisotté en laisse. Je l’ai connue d’abord avec son mari, alors que je cherchais encore, avec ma femme, une maison dans les environs et qu’ils nous ont invités à prendre un café dans leur jardin. Apres que nous ayons trouvé une maison et que j’y aie emménagé seul, car ma femme m’avait quitté, elle passa un jour, avec son chien, près de ma nouvelle demeure et je l’invitai a prendre un café. En voyant les images sur mes murs elle n’arrêta pas de rire. C’était une photo d’elle, prise lors de ma visite chez elle, que j’avais reproduite des dizaines de fois et accrochée sur tous les murs. Mais il faut que vous me disiez, fit elle d’une voix légèrement voilée. Pourquoi faut-il que vous sachiez ? répondis-je. Elle passa avec son chien dans toutes les pièces, y compris la chambre à coucher et ma salle de bains et ne cessa de sourire. J’ai toujours pensé qu’une femme marocaine aurait rendu ma vie plus heureuse, mais comme elle et son mari nous avaient invités à prendre le café dans leur maison c’eut été peu seyant de penser ainsi à son propos.
Une semaine plus tard, à ma grande surprise, j’entendis frapper à ma porte et ensuite la sonnerie. Je me demandai qui cela pouvait être. Je suis nouveau ici et ne connais encore personne dans le voisinage et de plus si tôt le matin. J’ai répondu une minute et suis descendu. La porte ne voulait pas s’ouvrir et le cylindre sortit de la serrure et me resta dans la main avec la clef. Je dis que la porte ne s’ouvrait pas et sortis par la porte du garage. A ma surprise c’était Jeannine avec une amie qui voulait acheter la maison mitoyenne, jumelle de la mienne, et elles demandèrent si on pouvait visiter ma maison. Un doux sourire apparut sur le visage de Jeannine lorsqu’elle découvrit a présent que sur toutes les images un voile cachait sa face. Pourquoi ? demanda-t-elle. Je ne sais pas‘ répondis-je. Son amie était stupéfaite par le portrait de la femme voilée et cela l’occupa plus que la maison. Tandis qu’elle faisait le tour des chambres, Jeannine s’approcha et me dit que son mari était actuellement à Marrakech pour une semaine. Je souris. Ce ne fut qu’après leur départ que je me posais la question. Que peut vouloir dire une jolie femme lorsqu’elle vous dit que son mari n’est pas a la maison pendant une semaine. J’ai pensé que j’aurais du réagir plus vite et avec plus d’esprit d’à propos, mais chez moi les réactions sont toujours lentes et je suis beaucoup plus intelligent après coup.J’ai, comme disent les français, l’esprit de l’escalier. J’aurais au moins dû lui donner mon téléphone, à défaut de lui demander le sien. Laisser entrouverte la porte à défaut de la forcer. J’en suis encore, devant mon ordinateur à me lamenter sur ma bêtise, que j’entends des voix de femmes sous ma fenêtre. Pour quelqu ‘un qui n’a pas de connaissances, j’ai droit aujourd’hui a beaucoup de visiteurs. Je descendis et rencontrai près de la porte ouverte, l’amie de Jeannine, sans elle mais avec une autre femme, la sœur de l’amie. Il s’avéra qu’elle était venue revoir la maison avec celle-ci. Elles aussi étaient plus intéressées par l’image de la femme voilée que par la maison. En les accompagnant a travers les chambres je demandai à l’amie le numéro de téléphone de Jeannine. Elle me donna également le numéro de son portable et aussitôt qu’elles furent parties je m’assis près du téléphone. L’appeler ou non ? Et que lui dire ? Apres tout, ce n’est pas elle qui m’a donné son numéro de téléphone. D’un autre côté elle m’a recherché deux fois. Une fois même avec un chien. C’est elle qui a frappé à ma porte ,en surprise, et est entrée dans les coins les plus intimes et même dans ma salle de bains et elle a vu mes savonnettes, et mes crèmes, et mes parfums, senti mes odeurs et vu les livres et les tableaux. Et ensuite elle m’a dit : mon mari est en ce moment à Marrakech. Que voulait elle me dire par là ? Que cette semaine elle est seule ? Disponible ? Ou bien suggérer que lorsque son mari rentrerait elle viendrait avec lui en visite ? Son visage sourit tout le temps et il est impossible de deviner les intentions qui se cachent derrière ce sourire. Est-ce qu’elle rit quand elle rit ou non ? A-t-elle mentionné le mari pour dire qu’elle est mariée ou bien pour laisser entendre qu’elle était libre ? Son corps est garçonnier, mince et souple, sfinj ou ba’jrir, dirais-je, trente ans,,c’est une femme qui vient d’un autre memoire .Va savoir comment elle cuisine ? Va savoir comment elle fait l’amour ? L’appeler ? et si elle demandera pourquoi je l'appele? Si elle est intéressée elle saura quoi dire. Et si non ? J’ai composé le numéro une fois, mais me suis arrête au milieu. Je réfléchis a nouveau. Elle a l’âge de ma fille et son mari m’a invité à boire le café dans sa maison. A la fin j’ai osé et j’ai composé le numéro. Aussitôt j’ai entendu sa voix, froide et détachée. Oui ? Aucune trace d’attente de qui que ce soit, et sûrement pas moi. Je pensais reposer l’écouteur mais ma bouche se mit a parler d’elle-même . Jeannine ? Sa voix, indifférente répondit : Oui? Je suis Doudou, fis-je en hésitant. Oui, elle répondit avec une sorte d’indifférence et juste un soupçon d’étonnement. J’ai reçu votre numéro de téléphone de votre amie, dis-je en hésitant .Oui, elleréagit froidement. Je vous appelle pour vous donner le mien, répliquai-je et je m’empressai d’ajouter, pour le cas ou vous auriez besoin de quelque chose. Oui fit elle d’un ton hermétique comme quelqu’un qui ne comprend toujours pas ce qu’on lui veut. Vous notez ? continuai-je. Oui, elle dit et je lui dicte le numéro tandis qu’elle répète les chiffres. Bon, dis-je pour finir. Appelez quand vous voudrez. ‘Edmond rentre dans une semaine’, elle jette soudain, encore une fois sans aucune explication. Je dis Oui et je raccrochai. ‘Edmond rentre dans une semaine’, que veut-elle dire ? qu’elle est libre ou bien me rappeler qu’elle est mariée. Je retournai a mon ordinateur, blessé et me suis dit : la prochaine fois, s’il y a un doute, n’appelle pas. On ne donne un coup de téléphone pareil que si l’on est sûr. Mais les choses tournèrent différemment , a ma grande surprise. Le cylindre qui était sorti de la serrure avec la clef n’avait pas laisse la porte fermée comme je le pensais, mais ouverte à tout venant. Ma femme y est entrée a midi, sans clef, lorsqu’elle est venue de Tel Aviv me surprendre pour passer le week-end avec moi. La porte est ouverte à tout un chacun. Toute la nuit je pensais, chacun peut entrer. Et en effet au milieu de la nuit je me réveillai au bruit de pas légers dans le salon. Quelqu’un avait pousse la porte et était entré. On pouvait entendre de légers bruits des pieds montant les marches, s’approcher jusques a mon lit et avec elles un parfum discret qui me fit la reconnaître. Je me rapprochai de ma femme alors que le corps doux et tendre de Jeannine est couché a mon coté et se penche sur moi. Elle n’était évidemment pas au courant pour ma femme. Elle était sure que j’étais seul dans le lit qu’elle avait vu lors de ses visites précédentes. Elle couvrait mon corps de baisers brûlants en passant avec ses seins et ses cuisses sur mon corps et moi, je
caresse son ventre et son dos, étouffe ma respiration, évite tout bruit, me retourne et tombe sur elle, avale goulûment ses petits seins. Ma femme à côté de moi, se retourne et change de côté tandis que moi, doucement, doucement pénètre Jeannine, étrangle les cris de plaisir et de joie et essaye en vain de faire taire ses soupirs. Soudain la lumière s’allume et ma femme, le visage angoissé nous jette un regard surpris et horrifié, murmure : Quel rêve affreux… et éteint la lumière.
Au matin j’hésite : dois-je appeler Jeannine et la remercier pour cette nuit d’amour ou la laisser appeler, elle. Je marche dans la maison comme ivre. La douceur envahit ma bouche, envahit mon corps. Dois-je l’appeler pour le lui dire ? Cela n’arrive certes pas chaque jour. Chaque jour ? Que dis-je ? Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, vécu pareille aventure. D’un autre côté, peut-être, n’est ce pas a moi de prendre l’initiative de cet appel. C’est elle qui a tout initié et il lui revient le droit d’appeler la première. Peut-être voudra-t-elle s’expliquer, s’excuser, remercier en quelques mots; je vais lui laisser son temps, le temps de réfléchir. Elle appellera quand elle le jugera bon. Par contre il se peut que
comme elle est celle qui a pris le risque de venir dans mon lit il est juste que désormais c’est moi qui prenne le risque. Mais que lui dire ? Ca viendra avec la conversation. Il suffit de faire ce qu’il faut ! Je soulève le combiné, commence à pousser les boutons et m’arrête au milieu. Mais la minute d’après je me risque et j’appelle. Sa voix répond : Oui.
Moi : (j’éclaircie ma voix) C’est Doudou.
Elle : Qui ?
Moi : Doudou. Doudou
Elle sad smileyavec indifférence) Oui. Ca va ?
Moi : Ca va. Ca va très bien…. Apres une nuit pareille ?
Elle : Je n’entends pas. Apres quoi ?
Moi : Cette nuit.
Elle : Qu’est qui est arrivé ?
Moi : J’ai voulu vous remercier pour tout. C’était une douce surprise.
Elle : Surprise ?
Moi : Même dans mes rêves je n’ai jamais vécu une telle expérience. Je veux vous dire merci.
Elle : Merci a moi ? Merci de quoi ?
Moi : De tout ce qui s’est passé entre nous cette nuit.
Elle : Entre nous ?
Moi : Bien. Si vous ne voulez pas en parler…
Elle : Vous avez commencé a parler, alors finissez.
Moi : Laissons cela ainsi. On n’est pas obligé de parler. Nous en
parlerons quand cela vous conviendra.
Elle : Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Moi : Comme il vous plaira.
Elle : Ecoutez, Monsieur, moi je ne vous ai pas téléphoné. C’est
vous qui m’avez appelée pour dire quelque chose. Alors, dites.
Moi : J’étais bien avec vous cette nuit et je veux vous dire merci
Elle : Vous étiez bien avec moi ? Comment vous parlez ? qui ètes-vous ? Vous ètes Doudou ?
Moi : C’est moi. Moi.
Elle : Ce n’est pas vous.
Moi : C’est moi.
Elle : Il vaut mieux que vous disiez que ce n’est pas vous. Savez-vous avec qui vous parlez ?
Moi : Avec vous, Jeannine !
Elle : Ce toupet ! Vous devriez avoir honte. Je ferme le téléphone.
Le claquement sec du téléphone raccroché résonna dans mon oreille comme une bombe. Le téléphone me reste accroché en main et je ne sais qu’en faire. Aurais-je du dire cela autrement ? J’étais bien avec vous cette nuit. C’est si peu poétique. Peut-être n’était elle pas sûre qui lui téléphonait. Peut-être m’a-t-elle pris pour quelqu’un d’autre qui essayait de l’importuner. Je rappelai.
C’est de nouveau moi, dis-je.
J’espère que non, répliqua-t-elle a voix basse.
Moi si, dis-je calmement. Et c’est tout ce que je veux vous dire, si vous êtes inquiète. C’est moi et personne d’autre.
Elle : Vous ne pensez pas que vous vous permettez trop?
Moi : Tout ce que je voulais dire c’est merci.
Elle : Ecoutez, Monsieur. Pour commencer vous avez pris mon numéro de téléphone sans autorisation. Maintenant vous commencez a parler d’amour. Nous ne sommes que voisins. Je pensais que nous serions de bons voisins.
Moi : Ce n’était vraiment pas mon intention… c’est cela qui…
Elle : Ecoutez. Je ne sais pas de quoi vous parlez. Peut-être vous avez rêvé. Faites-moi sortir de vos rêves. Vous êtes un garçon sympathique, mais moi je suis une femme mariée. Vous étiez chez nous à la maison et ce n’est pas ce genre de remerciements que nous avons mérité.
Le téléphone, raccroché, laissa après lui un son net de colère et le rouge qui recouvrit mon visage.
Comme elle a raison, me disai-je, Je suis vraiment inqualifiable. Et comment inqualifiable ! Un échec total ! Que puis-je faire ? Je ne suis pas un Don Juan et ne l’ai jamais été. Mais jamais je ne m’étais rendu ridicule, Ma dignité m’a toujours été importante et je ne l’ai jamais prise à la légère et n’ai jamais donné, a quiconque de raison de le faire. Et malgré cela je ne savais pas m’expliquer ce qui s’était passé. Il n’est pas logique qu’une femme couche avec toi, caresse ton corps, t’aime, gémisse, soupire, prenne du plaisir et le lendemain te renie. Il y a quelque chose chez moi qui ne tourne pas rond, supposé-je. Peut-être n’y a-t-il pas eu de nuit d’amour du tout. La merveilleuse aventure d’une femme qui fonce tout droit dans ton lit n’a peut être jamais été. Simple illusion ! Ma femme s’est effectivement levée au milieu des ébats et a crié: “Mon Dieu, quel rêve affreux, mais, apparemment cela ne s’est pas passe dans la réalité mais en rêve.
J’ai rêvé que ma femme rêvait. Alors que j’essaye de digérer la dure conversation avec Jeannine , le téléphone dans ma chambre de travail sonne. Je soulève le combiné et, a ma surprise, j’entends sa voix. Qu’a-t-elle à me dire
a présent ? Va-t-elle encore ajouter de la honte à ma honte ? Mais non, cette fois-ci la voix est tendre, douce et s’excuse.
Ecoutez, Doudou, Je veux vous demander pardon pour ce que j’ai dit. Je n’avais pas l’intention de vous blesser. Je ne parle pas ainsi avec des amis. Ne croyez pas que ce que vous m’avez dit ne m’ait rien fait. Il est agréable d’entendre que vous pensez a moi. En un autre temps, qui sait si des choses n’auraient pu se passer entre nous. Oubliez ma colère, de grâce, je ne veux pas perdre un ami. Dans un endroit nouveau il est difficile de se faire des amis. Il ne faut pas que nous perdions l’un l’autre. On ne peut réaliser tout, mais les rêves sont aussi quelque chose….Un sourire d’apaisement fleurit sur mon visage. Voila, me disai-je, je ne suis pas un échec total. J’avais sur quoi bâtir. Elle me porte de l’affection. Tout n’était donc pas pure fantaisie.Peut-être n’ai-je pas couché avec elle, mais sans aucun doute cela aurait pu être. Jeannine, dis-je, si vous voulez nier ce qui fut, c’est votre affaire. Mais moi, je n’ai pas rêvé. Vous étiez chez moi, dans ma maison, dans mon lit. Nos deux corps se touchaient. Si vous n’étiez pas venue, dans mon lit, de votre initiative, je n’aurais pas même osé en rêver.
-Vous n’avez pas rêvé ?
-Et encore comment non. Ma femme peut en témoigner.
-Votre femme ?
-Elle dormait a mes cotes, dans le lit quand nous deux, vous et moi, faisions l’amour.
- Votre femme était là-bas ?
- Elle s’était réveillée et avait allumé la lumière.
-Mon Dieu ! Elle a vu ?
-De ses propres yeux.
-Et qu’a-t-elle dit ?
-‘’Quel rêve affreux’’ elle a crié et a éteint la lumière. Elle croyait qu’elle rêvait..
-Elle ne pensait pas qu’elle rêvait. C’est vous qui rêviez qu'elle revait !
Dit-elle et raccrocha le téléphone et moi je restai seul avec l’énigme.
Je me déplace dans la maison, de chambre en chambre, examine les images d’elle, examine les yeux derrière le voile, peut-être y trouverai-je quelque chose qui résoudra l’énigme pour moi. Et toujours rien. Ensuite je me couche sur mon lit, les yeux ouverts et pense a elle. La lune par delà la fenêtre était énorme et il me semblait qu’elle portait son visage souriant, quand soudain je sentis la douceur de sa peau à mes côtés et l’haleine de sa bouche respirant sur mon cou. Je l’enveloppai de mon corps et entrai en elle comme dans de la crème mousseuse, je léchai et léchai jusqu'à épuisement de mes forces et que fatigué je fus aspiré dans un puits profond de doux sommeil, heureux et sûr de moi.
A mon réveil je fus ébloui par l’intensité de la lumière. Le soleil qui brillait aulieu de la lune dardait a présent ses rayons vers mon lit. Je regardai a côté de moi et vis que Jeannine n’était pas la. Près du lit, par terre, je trouvai sa barrette de cheveux avec une rose rouge. Tout en préparant mon café du matin, je réfléchissais si je devais l’appeler. Tant d’années j’étais dans le froid. Seul. Sans amour. Le seul grand amour qui avait donné un sens a ma vie fut l’amour de mon père, mais depuis qu’il est décédé, je suis reste seul et avec au cœur la grande déception de n’avoir pas su accomplir et réaliser les rêves et aspirations qui étaient le siens . Et voici qu’un nouveau soleil brille pour moi ces jours-ci, d’un immense amour gratuit et inattendu qui pourra peut-être remettre ma vie en état et lui donner un sens nouveau. Il m’est interdit de le blesser ou de le perdre. On ne trouve pas cela une seconde fois. Une femme exactement a mes mesures. Ma réplique, véritablement. Ressemblante par les organes, le tempérament, les humeurs, le bon sens, la tendresse et meme cette tension pour l’amour. D’un autre côté je n’ai aucune preuve que ce n’était pas un rêve et je risque de tout démolir d’un seul coup si je la contacte a nouveau.
Je résolus de ne pas l’appeler jusqu'à ce que j’aie en mains une preuve quelconque, des photos par exemple, qui établiraient ma rencontre avec elle – si elle devait se reproduire- preuve tant pour moi que ce miracle ne m’arrive pas dans le monde de mon imagination que pour elle si elle essayait de nier.
Je pris ma camera vidéo digitale, je la chargeai d’une nouvelle cassette et je lui repérai un coin au dessus du rideau face a mon lit et la fis fonctionner pour un essai avant de me mettre au lit. Puis je la descendis et vérifiai la photo de moi tout seul dans le lit, je la trouvai nette et sous le bon angle. Avec, dans ma poche, ma petite camera je sortis et me dirigeai vers sa maison. A la tombée du jour, quand la clarté cède la place a la pénombre je prends position près d’un grand arbre a une certaine distance de sa maison et fixe mon regard sur sa fenêtre vitrée qui est éclairée.
La voici, là-bas, Jeannine. Je la vois, je vois son portrait calme et noble, juste en face de la fenêtre, mais elle ne bouge pas. Aucun mouvement. Son visage souriant est immobile. Est-ce qu’elle regarde la télévision ? est-elle face a son ordinateur ? Joue-t-elle au piano ? Peut-être n’est-ce pas vraiment elle, mais une peinture d’elle ? Non, voici que le tableau s’anime. C’est bien elle. Elle entend quelque chose. Elle s’approche de la fenêtre. M’a-t-elle découvert ? Non, la nuit est déjà tombée. Les montagnes tout autour sont obscures et elle ne peut voir grand’ chose. Mais voici qu’une petite voiture rouge s’arrête à côté de la maison. Elle quitte la fenêtre en courant et sort à sa rencontre. Un homme coiffé d’un béret en sort et tire une valise de la voiture. Elle l’embrasse et ensemble ils entrent dans le salon. A présent la fenêtre s’éteint comme un écran de cinéma en fade out.
Le voisinage est silencieux. Nul son ne se fait entendre. Ni voix humaine ni bruit de voiture, Le ciel est plein d’étoiles et une gigantesque lune jaune monte et s’accroche à l’une des antennes comme une assiette de télévision. S’il le faut je resterai là toute la nuit. Je n’irai pas dormir. Je ne veux pas vivre dans le doute. Je verrai ce qui se passe et je photographierai tout.
Ah, voici la porte qui s’ouvre et elle, ma Jeannine, sort, une robe blanche sur son corps, les cheveux épars sur ses épaules et les pieds nus. Elle se hâte, elle court presque, et moi je cours après elle avec, dans ma main, la camera vidéo, qui enregistre. Il ne faut pas être devin pour savoir vers où elle se dirige ; ses pieds, petits et parfaits semblent bondir et planer sur trottoirs et chaussées. Je suis oblige de courir pour maintenir une distance convenable et ne pas la perdre de vue. D’une légère poussée elle ouvre le portail de ma maison. Elle est déjà à l’étage du haut quand j’entre à mon tour et dans mon lit quand j’entre dans la chambre, ses cheveux s’étalent sur l’oreiller et sa robe est parterre. Je place la camera discrètement dans la niche face au lit, et pense me déshabiller, mais au dernier moment je m’arrête. Ai-je le droit d’entrer dans son lit sans autorisation ? Sans autorisation ? Son lit ? Qui est entré dans le lit de qui ? Oui, mais il y a encore des lits dans la maison et je peux utiliser un autre lit. De plus, il n’y a pas de loi qui m’oblige à renoncer à mon lit en faveur de quelqu’une qui s’y est installée. Si tu préfères dormir dans mon lit, me dis-je, tu ne peux pas me l’interdire et je me déshabille et me couche, nu a son côté, me gardant bien de la toucher. Sa peau était chaude et halée comme celle d’un jeune poulain, Sa poitrine parfaite. J’ai grande envie d’y passer ma main, mais je crains de rencontrer de la résistance. Son odeur frappe mes narines et la chaleur de son corps m’irradie de vagues de désir. Mais je me suis toujours astreint à n’avoir des rapports qu’avec consentement. Plongé dans mes réflexions je m’endormis. Au milieu de la nuit je sentis une main qui caressait doucement mon cou et un jeune corps qui se collait a mon dos. Tu dors ? j’entendis sa voix chuchoter à mon oreille et avant même de pouvoir répondre je sentis sa langue dans mon oreille et ensuite sa bouche humide et chaude passer par mon cou pour être avalée par ma bouche qui l’aspirait comme une cerise. Sans mot dire nous nous entortillions l’un l’autre, nous enveloppant et nous déchirant tour a tour jusqu'à ce que j’entendisse sa voix murmurer quelque chose de confus en français. Et après je saisis la phrase surprenante :sodomisez-moi.
Jamais je n’avais entendu un verbe semblable, en hébreu, sortant de la bouche d’une femme. Comment dit-on cela en hébreu ? Je me disais et m’en étonnais que cela n’existat pas en hébreu bien que l’origine du mot, Sodome, figure dans la bible. Mais la bible ne dit pas de quel mot les gens de Sodome se servaient pour dire sodomizer. Et voila qu’elle, la tendre et pure, prononce ce mot si lointain : sodomisez-moi. Et moi, avec une envie puissante, je commence à chercher la signification et le sens, mais je m’embrouille sans issue, de sa main elle corrige et me conduit et j’entre et sors, me trompe et rectifie jusqu'à ce que je trouve le chemin bizarre et tentant et je sombre dans un puits profond de plaisir nouveau. Quand je m’éveillai, a nouveau, elle n’était pas là. Je l’appelai par son nom, mais ne reçus aucune réponse. Je me levai et allai la chercher dans la salle de bains, mais ne la trouvai pas, ni la ni dans les chambres attenantes. Ses yeux seuls me suivaient depuis chaque image dans la maison. Je me frottais les yeux et courus vers la camera pour vérifier si elle avait enregistre tout ce qui s’était passé. Je la trouvai encore entrain d’enregistrer. Je fis REWIND et ensuite PLAY et je nous vis sur l’écran nous précipitant l’un sur l’autre. Elle somnolente et grisée luttant comme pour échapper a un tourbillon marin et moi, tantot, je disparais et reparais a nouveau entre ses membres, refais surface pour prendre de l’air et replonge jusqu’au moment ou elle s’extrait doucement des mes bras, remet sa robe et sort de la chambre.
Je me suis projeté le film une fois après l’autre. Ce n’est pas un rêve. C’est réel. On n’a pas encore inventé une camera qui photographie nos rêves et nos pensées. Maintenant, me suis-je dit, j’irai avec la camera lui montrerai la vérité. Ce qu’elle fait avec moi pendant les nuits. Quand je téléphonai et commençai à lui raconter sa colère contre moi éclata de nouveau. Vous êtes vraiment fou, dit-elle. Vous devez assurément parler d’une autre femme. Moi, cette nuit, j’étais avec mon mari … Vous pouvez venir voir vous-même, dis-je. Alors, dit-elle, maintenant vous espionnez des maisons étrangères, vous photographiez sans autorisation,… Si vous avez des photos de moi nue je déposerai une plainte à la police. A qui tu parles ? entendis-je le mari demander, quand le téléphone fut raccroché et je restai seul avec le combine et les échos de sa voix furieuse. Il ne me manque plus que cela, que le mari s’en mêle ou qu’elle aille a la police ! Un vieux locater distrait importune des femmes dans son quartier titreront les journaux avec délectation. C’est ce qui me manque maintenant, alors que j’essaye de trouver de nouveaux voisins. Je compris que j’avais gaffé. Que je n’aurais pas du agir comme je l’avais fait. Pourquoi photographier ? Pour prouver quoi ? Ce qu’elle ne veut pas savoir ? Tout ce que je demandais en somme c’était me confirmer a moi-même que ce n’était pas un rêve et obtenir son aveu qu’il s’agit bien d’amour. Je voulais transformer nos rencontres sexuelles en quelque chose de romantique et savoir que ce qui s’était passe n’était pas le produit de mon imagination, mais a cela elle se refusait. Je compris que je retournais a ma solitude glacée, dans un voisinage et dans un monde ou je n’ai ni camarade ni ami. Heureusement qu’il me reste au moins les films, me dis-je, essayant de me consoler, et je me mis a me projeter les images vidéo sur un écran plasma géant, encore et encore, jusqu'au soir. La nuit venue je descendis a la cuisine et me préparai un sandwich qu’après quelques bouchées je jetais a la poubelle. J’entrai dans la salle de bain, brossai mes dents revêtis mon pyjama et me mis au lit . Les draps étaient imbibes de son odeur et je ne savais pas si je devais me lever et les changer ou continuer a y dormir. Quand, je vois Jeannine, les yeux clos, se rapprocher de moi, s’introduit furtivement dans mon lit, se déshabille et me caresse de ses seins. J’ouvris la bouche pour dire quelque chose mais elle plaça son doigt sur mes lèvres et ne me laissa pas articuler le moindre mot. Et en effet il est dommage de gaspiller du temps en paroles quand un corps de chocolat s’étale sur toi et te transforme en un beignet sucré. Et ainsi, presque chaque nuit – en particulier les nuits de pleine lune – elle vient et se glisse dans mon lit. Nous faisons l’amour et elle s’en va. Aucun de nous n’importune plus l’autre. Je n’essaye plus de demander ni de comprendre . Je ne filme plus ni ne telephone. Je ne veux rien prouver du tout. Parfois nous nous rencontrons par hasard dans la rue ou au supermarché. On dit : Bonjour, bonjour et chacun poursuit son chemin.


Traduit de l'hebreu par

Victor H. Tordjman

Tous droits reserves
Gabriel Bensihon
Tel Aviv University
Department of Cinema and T.V.
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Origin: Le jardin des delices marocains
(Fantazia marocait)
Hakibbutz Hammeuchad Editions, Tel Aviv



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Re: Marocaine
03 octobre 2009, 15:42
La derniere mort de l'oncle Berto
10 octobre 2009, 14:11
La dernière mort de l’oncle Berto

Par Gabriel Bensimhon

Makhlouf, Tamou, Sultana, Joseph, Zamila, Aziza et Tamar, tous les oncles et les tantes qui étaient arrivés de Sefrou, s’étaient emparés de chambres qui entouraient le patio dans une même grande maison de Ouadi Salib, à Haïfa. Seul l’oncle Berto, oh, surprise ! prit le large. Lui, toujours si lié à la famille, resta avec sa femme Yito,- leur servante dans le passé,- et s’éloigna avec elle quasiment jusqu’au désert. Aux ruelles étroites où il était à son aise, il préféra désormais de vivre, comme par défi, dans les sables de Holon; aulieu des costumes européens, faits par le tailleur, qu’il affectionnait à Sefrou, il porte à présent l’uniforme d’agent de police.
Rien d’étonnant qu’un matin, alors que toute la tribu est assise autour de la grande table pour le repas du matin, le facteur entre avec un télégramme : ’’Votre frère Berto décédé. Venez vite.’’ Signé : sa femme Yito. La tante Sultana se met à pousser des hurlements affreux, sa sœur Tamo s’arrache les cheveux et se lacère la face, la grand-mère Fréha éclate en sanglots et en lamentations :

Oudi trali nktbou frras/ namlou hdita unaudou lnnas/
Unrani flbhor elash ella nkdr/ Elaroush msha uma bka ghir elmrsoum/
Hani mashia elbab dari ntbaka/ usshit elmndba aliya/
Yana Mashia min rish errish uma chllit di yamal alya kadish….
(La foret est abattue/ le cerf s’est enfui/ le portail est ouvert/ mon bien-aimé est parti/ le soleil s’est couché une étoile a lui/ une mariée est morte/ le marié a crié…)

Cette première mort en Israël les a surpris ; peut-être pensaient-ils qu’ en Terre d’Israël la mort n’avait pas d’emprise, mais ils sont tous là, assis autour de la table, tambourinant de leurs doigts au rythme des lamentations :

Oudi trali nktbou frras/ namlou hdita unaudou lnnas/
usbouh esbah utrtkou eluah/ ulkbr ezdid ma zbrtlou nfftah/
Azi eldarek daba ualash thliha/ wila za errih utiih swariha/
Uhaidak tkoun eshafia fiha….
(Tombée la muraille/ détruite la ville/ la cloche est brisée/ la chanson s’est tue/ pleurez la fumée qui ne s’est pas élevée/ pleurez le chalumeau qui n’a pas sonné/ ou donc le bouquet de myrrhe reposera-t-il / des renards ont endommagé mes vignes…)

Et c’est le Mellah de Sefrou avec ses échos qui soudain revient à Haïfa, mais au lieu de se répercuter des fenêtres des maisons voisines et de résonner dans toute la ville, la lamentation reste dans le salon et les voisins roumains et polonais, aulieu d’entrer et de s’asseoir autour de la table, de s’arracher les cheveux et de se lacérer la face, sont debout là-dehors, près des fenêtres, et regardent vers l’intérieur, nous observant comme au théâtre, comme si nous étions une tribu étrange accomplissant quelqu’ antique rite funéraire.
Il ne se passe guère de temps avant qu’un autobus en pleurs avec une famille endeuillée, ne fonce vers la localité inconnue ou l’oncle Berto a choisi de mourir, chargé qu’il est, lourdement, de mets et boissons et de marmites odoriférantes, toutes pleines de bonnes choses pour les sept jours de deuil.
Quelque part, là-bas, au milieu des dunes, nous descendons du bus et commençons à avancer à pied, -avec les paniers chargés de la collation funéraire d’après l’enterrement-, en direction des baraques en bois, au loin. Et voici, oh miracle ! qui sort de la baraque isolée tout là-bas, si ce n’est l’oncle Berto en personne, bien vivant et en uniforme de policier. ’’Ce n’est pas Berto ?’’ je demande, étonné et me fais sévèrement rabrouer par l’oncle Makhlouf qui pense que je plaisante. ’’C’est l’oncle Berto !’’je m’obstine. ’’ C’est impossible !’’ fait la tante Sultana, incrédule. ’’ C’est lui !’’ crie sa mère, grand-mère Fréha, jette ses paniers, court vers lui, et tous courent après elle vers l’oncle Berto. Sa mère l’étreint, tandis que sa sœur lui assène une volée de coups de poings :’’ Je te tuerai ! Tu vas voir !’’ et lui se protège le visage, s’excuse et explique :’’ Je n’en pouvais plus. Vous m’aviez laissé tout seul. Personne ne vient me rendre visite…’’ ’’Moi je viendrai te rendre visite quand tu seras dans la tombe’’ lui dit Tamo, la jeune sœur qui l’avait tant pleuré le matin même.
Pendant sept jours et sept nuits la famille fêta au cœur des dunes la mort et la résurrection du fils prodigue, jusqu'à ce que se terminent les plats mijotés, s’assèchent les bouteilles et s’enrouent les gosiers. Alors ils prirent congé de lui et de sa femme Yito et, au travers des dunes, ils s’en retournèrent vers la route au loin pour y attendre l’autobus de Haïfa, tout en versant une larme, car, comme dit le proverbe « elmout hlu ulfrak seib »- ’’La mort est douce, mais la séparation est difficile.’’

Déjà à Sefrou l’oncle Berto était un homme bizarre. Le plus souvent il parlait le français. Contrairement à ses contemporains il n’avait jamais étudié au Héder, et la Michna et le Talmud lui étaient totalement inconnus, aussi était-il un des rares qui allait tête nue. Sa chevelure luisait toujours d’huile et de brillantine.
Il avait l’habitude de se faire faire des costumes européens ’’sur mesures’’ de différentes couleurs, noirs et bruns et bleus et blancs et il en changeait souvent. Il chaussait aussi des souliers laqués, brillants. Ses parfums étaient étrangers. Ce n’étaient pas l’Eau de Roses (« mawerd ») ni l’Eau de Fleurs d’Orangers (« mazher »), les odeurs naturelles du Mellah de Sefrou, mais des parfums importés de Fès et de Casablanca, qui le suivaient et signalaient sa présence et amenaient les femmes à leurs fenêtres lorsqu’ il sortait pour son arrogante promenade dans les ruelles.
Les jolies filles du Mellah, qui n’avaient nul besoin d’un parfum étranger pour embaumer la myrrhe et l’encens et pour qui aucun fard ne pouvait concurrencer les couleurs naturelles et vives de leur teint fleuri, le regardaient et se sourirent l’une l’autre.
Elles l’appelaient ‘’Le Fils du Consul’’ avec une pointe de dérision, ni le ’’Fils du Pacha’’ ni le ’’Fils du Roi’’, mais ’’Le Fils du Consul’’, c'est-à-dire : plus que le Roi, mais étranger, incompréhensible et pas de chez nous.
Rien de surprenant donc que malgré la fortune de son père, grand-père Brahim, il a dû, pour finir, épouser Yito, la servante, jolie fille certes mais pauvre et simple, de celles que personne ne recherche en mariage et qui étaient épousées au mieux par des veufs âgés ou des vieux sans enfants, comme épouse en secondes noces.
Etait-ce une chance pour Yito d’épouser ’’Le Fils du Consul’’ ? C’est difficile à dire, car après la grandiose noce avec un bœuf d’or qui a été égorgé en cet honneur, la famille continua à la traiter comme une servante.
A toutes ses tâches usuelles dans la maison s’était ajouté maintenant un emploi en plus : servir d’épouse au cher fils sans aucune rétribution additionnelle. Car quelle est sa récompense ? Partager sa couche la nuit. Et avec qui partagerait-t-elle sa peine ? Ses rêves ? Ne reste-t-il pas en effet Prince et elle la bonne a tout faire ?
Mais ce qu’elle ne pouvait pas rêver se produisit quand vint le Messie, et eux arrivèrent en Pays d’ Israël. Tout fut soudain chamboulé. Les brillants souliers laqués se couvrent de poussière dans les dunes, les complets sont trop chauds, les cheveux pommadés d’huiles se chargent de poussière, sa langue française ne compte plus pour rien, tous deux doivent se mesurer à la même nouvelle langue, à un nouveau climat et de nouvelles mœurs.
Il n’y a plus de ruelles d’ombre, ni fermes ni fermiers, plus d’olives ni moutons, ni maître ni servante. Elle continue à travailler, il est vrai, dans des maisons étrangères pour ramener sa pitance. Mais à la maison elle est désormais le maître, tandis que lui, Berto, de maître devient policier, s’évertue de s’accrocher à quelqu’ uniforme kaki qui symbolise des vestiges de puissance et de domination, prince absurde, déchu de son trône, roi exilé aux chaussures empoussiérées, au cheveu qui s’éclaircit, au visage brûlé par le soleil. A la maison, parfois, il est le serviteur de la servante.
Quand il exprime le désir d’aller s’entasser avec sa famille dans la même maison a Haïfa, elle , Yito, n’a vraiment aucune raison d’obtempérer. Bien au contraire elle part, loin, vers un coin perdu, sur une planète inconnue où personne ne sait qui elle est. Lui fleurissait là-bas, dans la pénombre des ruelles. Elle s’épanouit ici, dans la clarté des espaces sablonneux, sous les cieux bleus, ici lui poussent des ailes et elle abat les murailles du gynécée qui la tenait prisonnière depuis trois mille ans. Oiseau sans ailes qui naquit dans une cage et jamais n’avait volé, voici que soudain tous ces espaces sont à elle ; elle déploie ses membres et commence à planer… à planer…

Le temps passe. Alors que nous sommes assis autour de la table pour le petit déjeuner, on tape à la porte. Le facteur entre avec encore un télégramme de Holon. Le même télégramme exactement : ’’ Berto votre frère est décédé. Venez vite. Signé : Sa femme Yito.
’’ Il n’a pas d’idée neuve ?’’ plaisante Sultana et continue a éplucher des pommes de terre. Tamou, sa sœur dit qu’il y a longtemps qu’elle le lui a préparé son repas funéraire et que s’il veut mourir, qu’il meure. Sa mère déchire le télégramme et le jette au panier en déclarant : ’’ Mon fils a perdu l’esprit’’.
Et pourtant, tous se trompaient et pour le ’’trentième’’ ils retournèrent à Holon pour, cette fois, pleurer vraiment sur sa tombe.


Traduit de l’hébreu par Victor Tordjman, Souccot 5770/ Octobre 2009

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Gabriel Bensimhon
Tel Aviv University
Department of Cinema and T.V.
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Origin: “Marchant sur les eaux”
(hamehlchim al hamayim)
Hakibbutz Hammeuchad Editions, Tel Aviv
L'Ascension de Saada au ciel
04 novembre 2009, 06:35
L’Ascension de Saada au ciel.

Par Gabriel Bensimhon

Elle était belle, trop belle pour se marier. Ses sœurs, toutes les six, avaient mis au monde des enfants, mais elle etait pousse comme un dattier, grande aux yeux verts. Les garçons du Mellah de Aït-Boulli qui avaient demandé sa main furent éconduits des l’abord et les autres n’osèrent plus. Tant il est vrai qu’il était difficile de l’imaginer avec un simple mortel ; alors elle, qui s’attendait peut-être a quelque dieu ou pour le moins quelque prince, lasse d’écouter les propositions de mariage que lui soumettaient ses parents, ramassa un jour le peu de vêtements qu’elle possédait et quitta le village. Elle s’éloigna jusqu’aux confins du désert, et là-bas, dans l’une des falaises qui surplombent la vallée du Draa elle découvrit une petite grotte et coupa les liens avec son monde.
Lorsque le soir elle revenait de la rivière, avec sur la tête une cruche d’eau ou une brassée de branchages, les bergers et les caravaniers pensaient voir une déesse et s’arrêtaient pour admirer, ravis, cet être miraculeux qui était comme un palmier en marche. D’aucuns parmi les hommes qui avaient tenté leur chance auprès d’elle essuyèrent un rejet serein, d’autres , refusèrent de voir cette divine beauté gaspillée et plantèrent leur tente près de chez elle, attendant qu’un miracle se produise et qu’elle leur adresserait un sourire. Petit a petit les tentes devinrent des maisons de pisé, puis des casbahs, les hommes épousèrent des montagnardes, rêvèrent d’elle et engendrèrent des enfants, plantèrent des vignes, creusèrent des canaux d’irrigation, installèrent des moulins sur la rivière ; les dattiers, la vigne, les figuiers, les grenadiers remplirent la vallée qui devint une coulée verte plantée comme un couteau dans le cœur du Sahara. Aït Bougmez fut le nom donné à cet endroit ou elle était assise la, les bijoux de cuivre sur le front, herborisant ses plantes médicinales, murmurant ses incantations, chassant maux de tête et maux de ventre, exorcisant les esprits, les démons et les obsessions, si bien que son nom se répandit dans tous les villages de l’Atlas.
Une nuit qu’elle était étendue, les yeux ouverts, sur sa couche solitaire, elle vit un serpent. Il était grand et noir. Sa queue près de l’entrée et sa grande tête aux yeux étincelants à côté de sa tête à elle.
Il darda la langue, sentit l’air autour d’elle, caressant presque son oreille. Elle n’eut pas le temps d’avoir peur ou de comprendre ce qui lui arrivait quand elle le vit ressortir en rampant comme il était venu. Depuis, chaque nuit avant d’ aller dormir, elle prit l’habitude de casser deux œufs frais dans un bol de grès qu’elle déposait par terre à son chevet et il venait, avalait les oeufs , faisait sept fois le tour de son lit, humait l’air près de son corps et s’en allait. Parfois elle le voyait au travers des voiles du sommeil, luisant et musclé. Elle savait qu’il est des gens qui entourent leurs corps de serpents, s’étreignent, se caressent et s’embrassent mais elle n’osait pas le toucher, ni lui elle. Il y eut des nuits ou leurs regards se croisèrent créant une tension entre eux, mais il baissait le regard le premier et partait.
La rumeur se répandit, - personne ne sut comment,- que Saada vivait avec un serpent. D’aucuns même disaient avoir entendu, répercutés par les parois de la grotte, des échos d’amour tempétueux. Et certains affirmaient- ni plus, ni moins- avoir vu la prêtresse s’unir au serpent et dévoiler ses seins devant lui.

Elle était la dernière à entendre l’arrivee du Messie. Quand les deux enfants, fils de sa sœur, lui annoncèrent que le Messie était venu dans leur village, elle laissa-là le couscous qui fumait et courut après eux, pieds nus, jusqu’au village qui avait déjà tout chargé sur des ânes. Les derniers étaient encore entrain d’ôter des mézouzot des maisons et d’envelopper les rouleaux la Torah et a les lier avec des cordes sur le dos des bêtes.
Une procession d’ânes chargés d’enfants et de parchemins de la Loi sortit du village, se joignit à des processions venant d’autres villages et s’y fondit.
Et les voisins arabes, le long du chemin, de part et d’autre, embrassent les émigrants et écrasent une larme. Et c’est ainsi, avec une seule robe sur elle, celle sur laquelle était brodée la vallée verte, que Saada arriva au Mochav Otzem dans le Lakhich.

Là, en plein désert aucune plante ne poussait. Aucune bête ne se voyait à l’entour, ni abeille, ni papillon ni oiseau ni serpent.
Mais les instructeurs de l’Agence Juive s’emparèrent de la région désolée et, comme par magie, avec la moitié d’une vache et un demi cheval ils en firent un paradis. Ils prirent également les femmes et les enfants pour le travail et, parmi eux, la prêtresse de Ait Bougmez qui aida au ramassage des concombres, des tomates et des pommes de terre. Jour après jour elle rentrait chez elle le visage brûlé par l’ardent soleil et des ampoules a ses mains de soie.
Ce n’était pas facile pour elle de s’accoutumer à ce nouvel endroit.
Les maisons blanches aux toits rouges, se ressemblaient tant que plus d’une fois elle avait eu du mal à retrouver son logement et dut demander à des enfants de l’aider. Un jour qu’ elle essayait de tourner sa clef dans la serrure un homme inconnu ouvrit la porte et, soupçonneux, lui demanda ce qu’elle voulait. Une autre fois elle ouvrit la maison, s’assit à la table de l’Agence et mangea quelque chose dans une assiette de l’Agence quand un homme étranger, en caleçon, sortit de la chambre et lui fit remarquer qu’elle mangeait son repas, à lui.
Les gens de Otzem étaient heureux que Saada, la prêtresse de la vallée, se trouvât parmi eux. Les vieux croyaient que la floraison rapide lui était imputable. Les jeunes par contre attribuaient cela aux instructeurs de l’Agence et aux tracteurs. Ils étaient emballés par le miracle du tracteur ;
ils le montaient et le conduisaient au loin, labourant le désert jusqu'à l’horizon. Il semblerait que le tracteur avalât de la terre brune à l’avant et la restituait verte à l’arrière. Eux, dont les pères avaient été ferbalantiers, bijoutiers, cordonniers et tailleurs s’étaient mués soudain en magiciens, manipulant charrues et faucheuses, déplaçant tuyaux et dispositifs d’arrosage et disant à la pluie où tomber et quand.
Les instructeurs de l’Agence, cheveux clairs et de kaki vêtus, réussirent même a faire pousser de grandes tomates rouges en plein hiver, à faire pondre les poules blanches deux fois par jour et qu’une seule vache donne autant de lait que dix. A Saada leur magie apparaissait plus forte même que la sienne ; il est vrai que les œufs n’avaient pas le goût d’œufs, le lait n’avait pas le goût de lait et les fruits et les fleurs n’avaient aucune odeur, mais elle pensait que c’était elle qui avait perdu les sens de l’odorat et du goût. En peu de temps les champs se couvrirent de verdure. Les cris de nourrissons, le meuglement des vaches et le caquètement des poules remplirent l’air et des papillons, des abeilles et des criquets arrivèrent aussi et un jour elle rencontra même un serpent … C’était un petit serpent de couleur claire, qui surgit de derrière des buissons, ondula en travers du sentier et lui coupa le chemin. Il n était pas noir et ne se dressait pas, comme son serpent d’ Aït Bougmez a l’antique majesté. Elle le fixa un moment et s’attendait à ce qu’il parte mais il ne bougeait pas. En général il lui suffisait de le vouloir pour que les choses arrivent. Cette fois le serpent ne recevait pas sa volonté. Elle fit un pas en avant pour signifier son intention, mais au lieu de reculer le serpent avança la tête vers elle, menaçant. Elle décida de murmurer une formule pour situations de détresse et chuchota trois fois ‘’Amtelaï bath Ourvata’’, mais le serpent sortit sa langue comme pour se moquer d’elle.
Qu’arrive-t-il ? Qu’est-ce qui s’était détraqué ? Elle décida d’avancer mais le serpent jaillit dans sa direction et elle n’eut d’autre choix que de se servir de son bâton. Elle le saisit au cou et le cloua au sol.
Ils n’étaient guère nombreux, à présent, ceux qui avaient encore besoin de ses conseils. Ils étaient si occupés à défricher les terres et à faire fleurir le désert qu’ils n’avaient pas le temps d’etre malades. Qui tombait malade allait au dispensaire; le médecin y soignait avec succès des maladies dont on ignorait même jusqu’à l’existence, et les instructeurs de l’Agence guérissaient bêtes et plantes avec le pouvoir de sorciers d’antan. Les instructeurs de l’Agence ne cessaient de prêcher, jour après jour qu’il n’y a plus de place pour la foi, que les versets et les incantations étaient morts. Que les proverbes et les exorcismes, les philtres et les bâillements n’avaient plus droit de cité, que le ciel est vide et que tout se trouve sur terre, y compris le paradis, Dieu et la Caisse Maladie.
Au début sa réputation la précédait dans tout le pays et les habitants de Otzem étaient fiers qu’elle leur appartienne. Des personnages importants et des membres actifs de l’Agence, et du gouvernement qui venaient voir par eux-mêmes la grande réussite de Otzem ne manquaient pas de la rencontrer également, lui serraient la main et lui montraient beaucoup d’honneur. Au cours de l’une des campagnes électorales, arriva chez elle un duo d’activistes, chaussés de sandales et de kaki vêtus, avec un grand bouquet de fleurs, accompagnés d’une suite de photographes, de journalistes, de membres du parti et du président du Conseil Local. Ils firent appel à ses sentiments et insistèrent : vous serez notre première députée à la Knesset. Elle n’avait aucune idee de quoi il s’agissait, mais elle ne pouvait refuser et signa la feuille de candidature d’une empreinte digitale. On la photographia au volant d’un tracteur, trayant une vache et préparant un couscous. Ensuite ils la firent monter sur une estrade, la firent asseoir au centre, entre eux et le président du conseil local et lui tendirent un microphone. Elle ne savait quoi dire, et se contenta d’un large sourire, ouvrant ses bras comme deux branches de palmier. Sa photo parut dans les premières pages du journal et, à ses côtés, au premier plan, les deux activistes. Sauf que,- quelques mois plus tard,- juste un ou deux jours avant les élections, les activistes vêtus de kaki revinrent et lui firent signer un autre formulaire qui s’avéra plus tard, après les élections, être un papier de désistement de sa candidature en faveur de l’un d’eux.

Un des instructeurs de l’Agence tomba amoureux d’elle. Il venait après sa journée de travail et restait debout toute la nuit sur le chemin face a l’entrée de sa maison. Elle devait avoir l’âge de sa mère, mais elle se tenait encore très droite et surprenait par son allure. Six mois durant il se tint ainsi debout, silencieux, face à sa porte fermée, jusqu'à ce que,- au début de l’hiver, alors qu’il était trempé jusqu'à la moelle des os,- sa mère le rejoignît, un parapluie à la main, et abrita son fils. Saada ne pouvait plus refuser, elle sortit vers eux et, sous le parapluie comme sous un dais nuptial elle mena la paire au conseil local où on leur fit une modeste noce avec la participation du rabbin local et des membres du conseil. Sur le chemin vers la maison, un serpent jaillit et piqua le marié qui tomba et ne se releva pas. Et au lieu du domicile conjugal c’est au cimetière que les invites l’accompagnerent.
Peu de temps après des quintes de toux commencèrent à l’affliger qui épuisaient toutes ses forces. Elle se composa toutes sortes de remèdes, massa son corps avec des huiles de plantes qu’elle ramassa dans les champs et inhala les vapeurs d’extraits de fleurs mais sa respiration allait en se raccourcissant et plus d’une fois elle manquait étouffer.
Un de ses admirateurs habitant Sdérot, la prit chez un médecin réputé. Son ami, chauffeur de taxi, lui avait raconté qu’il l’avait guéri de l’asthme en une semaine. Le grand médecin lui donna de petites fioles avec des poudres de diverses couleurs et lui ordonna de prendre la poudre jaune à une heure et quart du matin avec un demi verre d’eau de Seltz et la rouge a trois heures et demie avec un quart de verre d’eau gazeuse et ainsi de suite ; elle rentra chez elle pleine d’énergie. Ils sont plus forts que moi, se dit-elle, jamais je n’aurais pu, moi, promettre la guérison à une date.
Mais le chef des instructeurs de l’Agence ricana : vous avez, à l’évidence, affaire à un charlatan car il est bien connu qu’il n’y a pas de remède contre l’asthme et s’il existait la Caisse Maladie le saurait ; et il s’assit et écrivit une lettre courroucée au directeur du Ministère de la Santé Publique dans laquelle il racontait l’histoire, détaillait les médicaments, et conclut par des questions : ce médecin est il réellement médecin, les médicaments sont-ils des vrais médicaments, le prix est-il abusif et enfin est-il possible de guérir l’asthme en une semaine ? Apres quelque temps il reçut une réponse qu’il lui lut, tandis qu’elle étouffait: le médecin est médecin, les médicaments sont des médicaments, le prix est fonction de l’offre et de la demande et a la question de savoir s’il est possible de guérir l’asthme en une semaine, le réponse est oui, si on a la foi. Comprenez-vous ?! La foi ! Le directeur du Ministère de la Santé est lui-aussi un charlatan s’il prête foi à la foi, et il jeta les médicaments qu’elle avait reçus.
Sa respiration se faisait plus courte de semaine en semaine, elle s’épuisait en attaques successives jusqu'à ce qu’elle dut s’aliter.
Même alors on vint encore en pèlerinage chez elle. Ce furent surtout de vieilles femmes de son village natal qui se rappelaient qu’elle était une déesse, une véritable sainte, qui tirait ses forces de la Terre, de Arbres, des Etoiles et de Fleuves et qu’elle avait le pouvoir de transmettre ces forces a leurs descendants incurables par un toucher de la main, par la voix, en un regard. Elles s’asseyaient près d’elle, entendaient ses gémissements, lui essuyaient les glaires avec des serviettes, lui adoucissaient la vie avec du thé à la menthe et plongeaient leurs regards dans ses yeux verts ou elles voyaient d’antiques rois et prophètes de temps lointains et miraculeux. Elles savaient qu’elle descendait d’une lignée longue et ancienne de Gens de Dieu, des dieux et des magiciens qui existaient dans la nuit des temps, et qu’elle savait ce que nul autre humain ne saurait jamais, qu’elle était la femme qui parlait avec les fleuves et les mers et les forets dans un langage secret et des langues mystérieuses que personne dans le Mochav Otzem et nulle part ailleurs dans ce nouveau pays ne connaît ni ne comprend.
C’est pourquoi elle pleura tant lorsqu’un jour une vieille qui l’avait connue dans la vallée du Draa lui amena son petit-fils de six ans, brûlant de fièvre. Elle déplia à son habitude son foulard de tête brodé pour faire ‘’Essane’, l’entortilla pour en faire une sorte de corde et se mit à le mesurer du pouce à l’auriculaire et à y faire des nœuds tout en chuchotant « Vihi Noam » et à bâiller et bâiller ; habituellement le malade se mettait à bâiller avec elle et sortait ensuite bien-portant pour retourner chez lui. Cette fois l’enfant ferma la bouche et ouvrit les yeux pour ne plus les fermer. Elle n’accepta pas qu’il fût mort et continua à le bercer dans son giron toute une journée jusqu'à ce qu’on le lui prît de force pour l’enterrer.
Petit a petit elle comprit qu’il y avait quelque chose dans l’air de ce pays qui agissait a son encontre et limitait ses pouvoirs et une fois elle fut même effleurée par la pensée que peut-être il lui semblait seulement qu’elle avait eu des forces particulières, que les gens guérissaient en fait d’eux-mêmes, naturellement, et qu’elle s’en attribuait le mérite, elle pensait : peut-être, en vérité, toutes ces herbes et ces versets et toutes ces pratiques, apprises de la grand-mère de sa grand-mère sont-ils sans valeur et dénués de toute signification.
Parfois lui venait la pensée qu’il lui arrivait ce qui arrive à de grands dieux,-comme lui racontait son arrière-grand-mère,- que l’on ne peut vaincre à moins de réussir à les soulever et à les détacher de terre. Il faut tout oublier et commencer à tout examiner. Rien, réellement, n’a existé. Ni la vallée du Draa, ni les palmiers, ni les figuiers, ni les oliviers. ni la grande trace verte qui coupait le désert comme un couteau, ni tous ces hommes qui l’aimaient et eleverenet une ville, ni les femmes et les enfants qui leur naquirent, ni les chevres, ni les fleurrs, ni les etoiles- tout n’est que vaine fantaisie. Elle n’était pas une déesse de fertilité et de guérison mais simplement une femme comme toutes les femmes. Le serpent, lui non plus, n’a jamais existé et n’a été qu’un rêve.
Sans trop réfléchir elle se mit à lui déposer comme jadis deux œufs frais dans une coupe à côté de son lit. Elle était profondément endormie quand, au cours d’une de ces nuits, il apparut. Le Serpent Noir d’Aït Bougmez. Il fit irruption par l’ouverture, ses anneaux derrière lui, s’approche d’elle, se dresse et darde sa langue, la regarde avec un air courroucé comme s’il lui reprochait ‘comment l’avait elle abandonné sans prendre congé ‘, ondule de la langue, lui chuchote à l’oreille comme s’il l’appelait par son nom pour la réveiller, peut-être pour la sermonner quand soudain elle ouvrit les yeux, incrédule. Aucun doute, c’est lui. L’énorme serpent noir. Comment est il arrivé là ?
Comment a-t-il su la trouver ? Ses grands anneaux muscles le propulsent rapidement et il se tient à son côté, plein de vitalité et debout, tâtant de sa langue l’air près de son nez. Elle, non seulement le regarda sans aucune crainte, mais un sourire se forma sur son visage lorsqu’elle le vit se glisser sous ses draps, se lover sur son corps sous ses vêtements, aller et venir sur sa peau lisse en un contact évasif, léger et presqu’ aérien. Elle n’avait encore jamais, de sa vie, éprouvé une telle caresse totale, simultanée sur tout son corps, comme si une main géante aux mille doigts, d’amour et de désir, se trouvait en même temps sur son dos, son ventre, sur son cou, son visage, ses hanches, ses seins, ses fesses et ses cuisses. Il lui semblait qu’il luttait avec elle et se jetait sur elle pour la déchirer, se transformait en corde et s’enroulait autour d’elle et se resserrait ; l’instant d’après elle sentait qu’il la cajolait en un contact délicat et à peine effleuré, courant sur son corps comme une brise, fuyant, léger et lourd, à la fois présent et absent. Il avalait des distances sur son corps, calme et concentré, courait et se répandait sur elle, devant, derrière, aller et retour jusqu'à ce qu’il n’y eut plus la moindre partie de son corps qui n’eut senti la chaleur, le courant, l’excitation, le chuchotement, le lapement et la caresse glissante, comme si elle recevait en une seule nuit, en une seule portion concentrée, son dû d’amour d’une vie entière, et elle fut emportée à de grandes distances d’un plaisir tel qu’elle n’en avait jamais connu, et elle revoyait d’un bout du monde a l’autre la vallée du Draa et la rivière du Ziz avec ses eaux vertes et les palmeraies de dattiers, et elle voyait le couteau vert qui tranchait le désert, et il lui revint tous les parfums de fleurs et de fruits de son enfance et de sa jeunesse, l’odeur de la rose et du lis, de la pomme, la poire et de la cerise, et soudain elle sentit un coup de marteau entre ses cuisses qui arriva jusqu'à sa gorge et un cri de douleur et de plaisir s’échappa de sa bouche et ses

yeux se dessillèrent subitement pour voir le ciel s’ouvrir et elle s’y éleva sur un serpent ailé.


Traduit de l’hébreu par Victor Tordjman
Herzlia, 1er novembre 2009
Re: Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon
07 novembre 2009, 15:33
Je viens de lire la nouvelle sur Jeanine et celle sur l'oncle Berto et je dis magnifique. J'adore.
J'attends un autre moment de libre pour lire la derniere nouvelle postee par vous.
La seule rousse de la ville
01 mars 2010, 16:30
La seule rousse de la ville

Par Gabriel Bensimhon

Contre la beauté de Zkora, on ne pouvait rien. Elle avait des yeux de braise, des cheveux d’un roux flamboyant et des taches de rousseur provocantes. En un lieu où l’on mariait les jeunes filles à l’âge de dix ou douze ans, Zkora, jeune vierge de quatorze ans, la seule rousse de la ville, avait l’air d’une terrible prédatrice.
Ne savait-elle pas que la ville entière s’embrasait ? Que ses boucles envoyaient leurs langues de feu à tout va, que chacune de ses lumineuses taches de rousseur était un appel au péché ?
C’était en effet la seule façon de comprendre pourquoi elle jouait tranquillement à la marelle, à la corde et à cache-cache, dans la ruelle où elle habitait, près de la synagogue. Elle riait et courait en tous sens en chantonnant, comme si elle ignorait qu’elle répandait son parfum virginal parmi les fidèles innocents, lesquels, avant de passer devant l’Arche sainte, étaient soudain pénétrés de l’odeur de tous les fruits de saison et adressaient alors une prière au « Créateur de tous les parfums ».
C’est pourquoi la synagogue « Essla delhaham » était toujours pleine à craquer. Les fidèles se relayaient toute la journée. On se pressait aussi à l’office de minuit car dans la chevelure de Zkora, le soleil brillait même la nuit.
Le jour de Kippour était particulièrement pénible pour les hommes, lorsque, vêtue de blanc, elle était assise tout près de l’entrée de la synagogue, tenant en main, comme c’était la tradition, un beau coing odorant, le plus gros de toute la ville, piqué d’épingles multicolores et de clous de girofle, et enveloppé d’une mousseline de soie transparente. Tous ceux qui passaient le seuil de la synagogue s’enivraient de cette odeur et voulaient la piquer d’un clou de girofle ou d’une épingle qui diffuserait encore mieux ses parfums, et commençaient ainsi le saint jour de jeune par des hallucinations.
Mimoun Attia, élève de la yeshiva, raconta qu’un certain jour de Kippour, il l’allongea telle un rouleau de la Torah et la déshabilla comme on déroule le Livre. Yehuda Siboni, le fils du chantre, décrivit comment elle vint se placer nue sous son talith au moment de la bénédiction « Birkat Cohanim ». Yeshoua Barouh, le gendre de l’officiant, révéla qu’il la trouva cachée entre les livres de la Torah lorsqu’il ouvrit l’Arche sainte.
Pour les malheureux élèves de la yeshiva, elle représentait plutôt Lilith qu’une naïve et inoffensive jeune fille à marier. Elle était si majestueuse et puissante et menaçante. L’esprit du mal était tapi dans sa chevelure flamboyante qui ressemblait à distance au buisson ardent qui brûle sans se consumer.
Dans les pages de la Bible et du Talmud, elle prenait à leurs yeux la place de Bethsabée, Mihal, Brouria, Tamar, mais en tant que Zkora, elle semblait trop imposante et vorace et trop impulsive aussi pour que quelqu’un demandât sa main. Il était possible qu’elle n’intéressât pas les jeunes gens car elle était pauvre. Sa mère était lavandière et personne n’avait oublié ce qui était arrivé à son père. C’était un marchand ambulant qui, comme tant d’autres, allait vendre ses articles de mercerie dans les villages du sud. La dernière fois qu’il partit, ce fut avant sa naissance et il ne revint pas avant qu’elle eût cinq ans. Il fit alors son retour en ville attaché à la selle de son âne, et sans tête. C’est ainsi que Zkora vit son père pour la première fois. Mais, nombreux à prétendre que ça n’était pas son père, ils étaient convaincus qu’il vivait dans le sud avec une Arabe et qu’il avait envoyé son âne avec le corps d’un autre pour libérer sa femme des liens du mariage. C’est du moins ce que crut rabbi Ovadia qui n’accepta pas le témoignage de l’âne.

Vint un temps où presque chaque soir, Zkora se revêtait de la robe de mariée de sa mère, brodée à la mode de Tafilalet. Tard dans la nuit, lorsque tout le monde dormait, elle sortait se promener dans les ruelles vides, parcourait seule le chemin des mariées, sans invités et sans orchestre.
La femme du rabbin s’en prit plusieurs fois à elle. Elle n’avait pas de preuve que Zkora provoquait son mari, mais quelque chose se passait dernièrement chez l’honorable rabbin Ovadia. Il était trop empressé auprès de sa femme, montrant un désir ardent et insatiable. Et combien de temps l’honorable rabbin pourrait-il résister à la tentation ? Ne franchissait-il pas le seuil de la synagogue quatre ou cinq fois par jour ? Il baissait bien les yeux pour ne pas la voir, mais comment se protéger de ses parfums et de sa voix rauque et rieuse ? Il ne pouvait pas non plus lui fermer les portes de ses rêves. D’ailleurs, n’envahissait-elle pas les rêves de tous les hommes de la ville de Sefrou sans demander leur permission ou celle de leurs femmes ? Elle avait entendu de ses propres oreilles son mari murmurer dans son sommeil : « Ah, Zkora ! Zkora ! » Elle invita donc l’honorable rabbin à l’éloigner de sa ruelle. Qu’elle aille jouer ailleurs. Mais comment était-il possible de l’empêcher de se tenir près de la fenêtre et d’écouter les chants et les prières ?
On avait sommé les élèves de la yeshiva adjacente de ne pas la regarder. Ils s’approchaient donc du seuil de la synagogue en cachant leurs yeux de la main. Cela n’était pas toujours suffisant. Parfois elle se moquait d’eux, les regardait de bas en haut, malicieusement, et ils se dépêchaient d’entrer en respirant profondément ses parfums. Au moment de la lecture du «Shema » , lorsque l’on ferme les yeux, ils jetaient un coup d’œil entre leurs doigts pour voir si la flamme éternelle brûlait toujours dans ses cheveux.
Même le maitre de la yeshiva fut débordé par son désir, et c’est pourquoi on le vit un jour, vêtu de noir, bondir à l’extérieur, et courir vers le cimetière pour calmer ses passions.
Sa beauté était célèbre aussi au-delà des portes du mellah. Sa voix et ses couleurs avaient pour ainsi dire brisé les remparts et les Arabes trouvèrent divers prétextes pour s’introduire dans sa citadelle royale – la ruelle de la synagogue –, afin de lui voler une étincelle qui leur servirait à allumer le feu chez eux.
Elle riait et plaisantait avec les jeunes Arabes, ils blaguaient avec elle en toute liberté et sa vivacité ne cessait de s’aiguiser.
Dans la communauté de Sefrou, personne n’osait l’affronter. On voyait en elle un dragon crachant du feu que seul un fils de géants des montagnes ou quelque “Afrit” pourrait combattre. Rien d’étonnant à ce que ce fût finalement un Arabe qui la séduisit et lui fit quitter le quartier juif. Elle le suivit chez ses parents et l’épousa.
Le calme revint enfin dans le mellah. Même l’épouse du rabbin s’apaisa. Mais tandis que les femmes de la ville se réjouissaient, les hommes pleuraient en cachette et se lamentaient. De la synagogue « Esla delhaham » s’évaporèrent goûts et parfums.
Tous les chabbat, quand Zkora entendait les chants liturgiques, « Ygdal Elohim Hai», « Adon Olam Acher Malah», elle était sur le point de rendre l’âme.
A Roch Hachana, le schofar l’appelait et la suppliait de revenir à la maison, et elle fondait en larmes.
La dernière sonnerie du schofar, à la fin de la journée de Kippour lui brisait le cœur plus que toute autre chose. Elle lui rappelait le beau coing odorant, avec tous ses clous de girofle, qui répandait son parfum dans la ville entière. Et un jour, au moment où l’une de ces sonneries retentit, elle bondit le cœur battant et courut, courut à en perdre haleine jusqu’au mellah, retournant chez elle.
Selon les règles du lieu, il n’y avait pas de retour possible au sein de la communauté pour une juive convertie à l’islam, à moins qu’on ne lui versât une cuillerée de plomb bouillant au fond de la gorge. Bien que Zkora fût prête à affronter le plomb, les femmes s’opposèrent à son retour. Mais les hommes de la ville allèrent trouver le rabbin afin qu’il instaure de nouvelles règles. « Nous sommes obligés de l’accueillir », affirmèrent-ils avec insistance. L’un d’entre eux, Shimon Siboni, qui après vingt-et-un ans à la Légion étrangère était revenu dans sa ville, osa même s’exprimer ainsi : « Que nous voulez-vous ? Laissez donc cette jeune femme revenir chez elle, pour que nous, les hommes, ayons au moins de quoi nourrir nos rêves ».
Peu de temps après son retour, Zkora partit avec tous les habitants de la ville pour la Terre d’Israël. A bord du bateau d’immigrants illégaux, le « Yehouda Halévy », elle rencontra son futur mari, un de ses anciens voisins. Elle se rendit avec lui à Sdérot, à l’époque où la ville n’était encore que sable et désert, et là-bas, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.
Dieu est parfois une femme
09 mai 2010, 07:22
Dieu est parfois une femme

Par Gabriel Bensimhon

Quand j’arrive a Paris je m’installe dans l’un des hôtels près du Luxembourg. C’était mon quartier du temps de mes études à la Sorbonne et je lui reste attaché d’amour profond comme s’accroche un homme à sa jeunesse. Le Jardin royal d’une part avec ses arbres , ses fleurs , ses jets d’eaux et, de l’autre, les cafés, les librairies, la Sorbonne et la Seine , que peut-on souhaiter d’autre ? Après tout j’ai mon café où tout m’est familier, les garçons, les gens, les odeurs et les couleurs. J’y ai ma table habituelle où je bois mon café, assis face à mon cahier et parfois je pense : voila, en fin de compte, tout ce qu’un homme recherche dans la vie , une petite table, un petit espresso, un point c’est tout.
Quand je me lasse et veux remuer mes membres, je vais faire un tour au Jardin du Luxembourg et si l’envie me vient de m’éloigner encore, je descends à la Station de Metro Luxembourg d’où je peux gagner en quelques minutes tout point dans Paris.

Aujourd’hui j’y suis descendu, décidé à aller prendre le soleil à La Défense. Voila des semaines que le ciel est couvert de nuages, le froid mordant vous pique et l’eau des fontaines est devenue glace, et soudain un soleil des dimanches se met à briller.
Dans l’entrée du Metro, parmi des photomates , des bankomates, des machines de vent de bonbons et de boissons j’ai repéré il y a quelque temps déjà un distrubuteur automatique de preservatifs. A l’endroit le plus public, où passent des milliers de personnes, se trouve, en pleine vue, le distrbuteur qui vend des preservatifs et vous explique comment introduire votre monnaie pour en obtenir. Le plus drôle c’est que je passe par la chaque jour et n’ai jamais vu personne s’arrêter devant cet distrubuteur. Les gens se servent des téléphones publics, des photomates, des bankomates , mais personne ne s’approche de cette machine-la, alors que fait-elle la si on ne s’en sert pas ? Par curiosité je décidai d’essayer si, en fait, elle fonctionnait. A la vérité je n’avais besoin d’aucun preservatif, j’étais venu à Paris pour écrire. Paris m’aide à me déconnecter et à entrer dans ma bulle où je tente de m’entretenir avec moi-même, avec mes angoisses, mes interrogations, mes cauchemars et mes doutes. Je ne viens pas pour créer des liens. De sorte que cette machine-la ce n’est pas moi qui l’ai cherchée comme c’est elle m’a cherché. Je glissai ma pièce comme il est écrit, poussai le bouton désigné, attendis que le preservatif ‘tombe’, mais : rien. Je tapai sur la machine comme on fait dans ces cas-là pour faire descendre la pièce, mais toujours rien. ‘’Permettez-moi, s’il vous plait’’, j’entends une voix de jeune fille, je me retourne et la vois, elle, vingt, vingt-cinq ans, une broussaille de boucles noirs, lunettes à la Trotsky, et la bouche de Merlin Monro, des fossettes et un sourire d’enfant qui éclaire tout le visage. Laissez-moi faire, dit-elle, sort ma pièce de monnaie, l’introduit à nouveau, presse le bouton et le preservatif descend. Tenez, elle sourit et me tend le paquet ; je suis là, debout et la regarde alors qu’elle, avec aisance, introduit une pièce, sort un paquet pour elle-même, le met dans son sac et commence à partir, S’il vous plait je lui lance tout en lui tendant mon paquet, je n’ai pas besoin de ceci, si vous le voulez…Pourquoi, fait-elle, vous l’avez acheté,
Ce n’était que pour rire, dis-je, je voulais voir si la machine fonctionnait, Et pourquoi elle ne fonctionnerait pas, elle demande. Je lui explique que je passe ici une ou deux fois par jour et n’ai jamais vu personne s’en servir. J’achète toujours ici, elle répond, c’est plus simple qu’à la pharmacie et c’est ouvert vingt-quatre heures. Bon, en tout cas, si vous avez besoin, je renouvelle mon offre. Mais, et vous ? fait-elle étonnée, de nos jours c’est dangereux sans. Je n’ai pas l’intention de…L’intention de quoi elle demande. C'est à dire…vous voyez…je suis à Paris…je ne suis venu que pour…, Il faut que vous ayez ça dans votre portefeuille comme la Télécarte, vous ne pouvez pas savoir quand vous en aurez besoin. Elle ouvre son sac et me montre encore deux paquets du même type, Voyez elle dit. Alors pourquoi vous l’avez acheté… je lui demande, tandis que nous montons ensemble par l’escalier mécanique. C’est pour ma mère, elle dit, Elle m’a demande de lui en acheter, Alors, prenez, je lui dis en lui tendant à nouveau le mien, pour votre mère.– Ecoutez, elle me dit, je vais aller boire un café en face, vous-voulez me tenir compagnie ? Volontiers, je dis et nous nous dirigeons ensemble vers le Café du Luxembourg, mon café. Et où choisit-elle de s’asseoir sinon à ma table celle ou Je prends tous les jours mon espresso et sur laquell j’ecris mes histoires ? Vois, me dis- je a moi-même, ton histoire vient s’assoir a ta table.

Nous avions commandé le café et étions assis face à face
à nous regarder, nos mains se touchant presque ; son sourire est candide et sensuel à la fois, impossible de savoir quoi croire. Vous savez me dit elle, votre preservatif n’est pas sorti parce que le jeton n’est pas descendu. Qu’est-ce qui n’est pas descendu ? dis-je. Le jeton, elle me répond..Parfois ajouta-t-elle, l’homme ne veut pas utiliser le preservatif, mais le preservatif veut l’utiliser, lui, vous comprenez ? Ses levres étaient pleines et sèches, comme avides de contact et mes doigts y touchèrent presque, quand une sonnerie de téléphone se fit entendre venant de sa sacoche. Elle en extirpe son portable et répond : Oui je l’ai acheté, je te l’apporterai, ne t’en fais pas. Les gens tout autour prennent leur petit déjeuner, d’autres boivent juste un café, assis avec un cahier ou un ordinateur portable, et moi je la regarde et me demande ce que je vais bien pouvoir en faire ? Elle pourrait avoir l’âge de ma fille. Plutôt sans gêne, elle me surprend quand, apercevant mon cahier, elle me demande ce que j’écris. Je l’ouvre et le lui montre.
Ouaou ! Elle reste bouche bée. Que vous arrive-t-il ? je dis. Je n’ai jamais vu chose pareille, dit-elle et examine mon écriture. Vous écrivez de droite à gauche et tellement petit ? Vous arrivez à vous relire ? C’est un embrouillamini absolu. Impossible d’entrer chez vous. Impossible d’en sortir. Mon Dieu, qui êtes-vous donc? Je vois un dédale obscur et là, au fin fond, se terre votre Minotaure. C’est effrayant. Qu’est-ce donc qui vous effraye ? je demande. Donnez-moi votre main, dit-elle, s’en saisit, l’enserre de ses deux mains chaudes, l’examine avec attention et dit : Vous avez besoin d’aide ! Le monstre est là qui veut vous déchirer . Quel monstre? Quoi? Prenez-garde ! soyez prudent ! Elle lit dans ma main, passe son doigt sur des lignes dans la paume de ma main et ensuite sur mon écriture, sur mes sourcils et sur mes levres, quand à nouveau son portable se fait entendre ; elle le saisit et répond : Ecoute, j’arrive de suite. Je regrette, me dit-elle, finit d’avaler son café et me tend une carte de visite, Appelez-moi quand vous voulez. Je dois filer. Une femme soudain envahit votre bulle, vous laisse un preservatif en main et s’en va.

Il y a peu il m’est arrivé une drôle d’aventure à Venise. Je me trouvais sur un quai du port, agitant ma main vers ma fille qui était à bord du bateau qui s’éloignait ; non loin de moi se trouvait une belle fille rousse, qui elle aussi,prenait congé d’un couple âgé qui se tenait là haut. Quand le bateau eût disparu nous montâmes tous deux sur la même embarcation qui nous ramena à la Place Saint Marc. Privés d’une langue commune nous ne pûmes converser. Tout ce que je compris c’est qu’elle avait pris congé de ses parents, de pieux chretiens, qui se rendaient en Terre Sainte en pèlerinage et qu’elle prendrait le train pour rentrer a Padoue, la ville où elle résidait. A la Place Saint Marc nous nous séparâmes, en effet, elle se dirigea vers la Gare Centrale et moi vers le Grand Canal pour chercher un hôtel.
Vous êtes combien ? me demande le préposé à la réception dans le premier hôtel. Un seul, je réponds. Je regrette, dit-il, nous n’avons pas de chambre pour une personne seule, je payerai pour une chambre double , je dis. Impossible, répond-il. J’ai pensé qu’ils n’avaient pas le droit d’encaisser d’une personne seule le prix pour deux. J’allai dans un autre hôtel mais là aussi : pas de chambre pour personne seule, et ils ne sont pas prêts à prendre d’une personne seule le prix pour deux. Il a fallu que j’arpente les rues pour finalement découvrir qu’à Venise, dans les hôtels, il n’existe pas du tout de chambres pour célibataires. Conclusion : je vais devoir dormir dans la rue ! Sans doute des raisons religieuses, je raisonnais. La cité chrétienne veut me protéger du péché et veiller sur la moralité dans l’hôtel. Je sortis dans la rue, désemparé. Et qui vois-je sinon la rousse du quai ? Je lui souris et avec le peu de mots que je possède en italien je tente de lui expliquer : Nell hotello non c'e camera per uomini solo, c'e bisogno di una donna. En bref, pour avoir une chambre il
me faut une compagne. Elle, aussitôt, engagea son bras dans le mien, nous entrâmes dans l’hotel bras-dessus, bras-dessous et ce fut la nuit d’amour la plus belle et la plus longue que je connusse jamais et le début d’un roman mouvementé qui devait nous mener à Jérusalem, Nazareth, Bethlehem aux Eglises de la Nativité et du Saint-Sépulcre et depuis je suis reconnaissant à Venise et à ses romantiques idées.

Je décidai de l’appeler sur le portable. Bon…, mais que dire à une jeune fille dont je ne savais pas même le nom ? J’avais cherché le silence, à m’isoler dans quelque café anonyme mais soudain apparaît quelqu’une aux levres pleines et te fourre un preservatif dans la main, et, avec un preservatif en main, tu peux écrire, toi ? Je ressortis la carte de visite qu’elle m’avait laissée, je la regarde enfin, et zut ! ce n’est pas sa carte personnelle mais celle d’un restaurant dans le Marais.
Elle y aura mangé avec des amis, la carte se sera glissée parmi ses papiers et c’est par erreur qu’elle me l’aura remise au lieu de la sienne. Le contact est coupé, une porte a peine entrouverte s’est fermée.
Je ressentis soudain le besoin très fort de la trouver, mais comment faire ? Je peux appeler le restaurant, mais même son nom, je ne le sais pas. Et disons même qu’ils se rappellent son visage – il n’est pas facile à oublier – une épaisse tignasse, un visage juvénile et sensuel, la bouche de Merlin Monro et les lunettes de Trozky , mais qui sait quand elle a été là-bas ? Et les restaurants gardent-ils donc trace de tous les clients ?

Il y a quelques années j’arrivai très tôt le matin à Corinthe, la ville où grandit le Roi Œdipe jusqu‘à ce qu’il apprît brutalement qu’il n’était qu’un fils adoptif. Les vestiges de la ville étaient couverts de brouillard et on n’y voyait guère que des fragments de ruines, des morceaux de colonnes et de chapiteaux corinthiens brisés, mais on pouvait entendre le bruissement de la source Pirina tel que l’entendit peut-être Œdipe lui-même il y a des milliers d’années. J’etais venu là avec trois de mes amis et j’étais frappé par le spectacle enchanteur de ce lieu antique où vie et mort s’entremêlent quand je vis soudain, surgissant des brumes et sur le fond des colonnes corinthiennes, et s’approchant de moi, une déesse. On ne saurait décrire cela autrement. Jeune, élancée, vêtue d’un chiton bleu, elle semblait flotter vers moi hors du brouillard matinal, belle comme seules sauraient l’être des déesses ou des fictions de l’imagination avec sa chevelure d’or épandue sur ses épaules. J’étais bouche bée face à cette vision .
Mais alors que je me dirigeai vers elle, voici que, déchirant le brouillard, un autobus de touristes, couleur pourpre, la ramassa, elle et ses compagnons de route, me ferma la porte au nez et s’éloigna. Cela, je ne pus l’accepter et je décidai de la suivre. Mes amis se moquèrent de moi : nous, nous n’avons rien vu. C’est ton imagination. A force de lectures de la mythologie tu transformes aussi la réalité en fiction. Il n’y a pas de dieux, ni sur terre ni dans les cieux et si femmes il y a, nous ne les avons pas vues ce matin ! Mais moi, je m’en retourne à Athènes, descends à la Place Syntagma, entre dans la première agence de voyage que je vois et demande son aide à l’employé : …Ce matin à sept heures, à Corinthe, sortant du brouillard, une déesse aux cheveux blonds, vêtue d’un chiton bleu, est apparue devant moi et quand je me suis approché d’elle … il ne me laissa pas poursuivre. Que me demandez-vous ? …Je pensais … peut-être pouvez vous m’aider…Il ôta ses lunettes et marmonna : Ici c’est une agence de voyage, pas une agence matrimoniale, au revoir. J’entrepris la tournée des bureaux de voyage et racontai mon histoire dans une foule de versions jusqu'à ce qu’en fin de journée je trouve l’homme qui était prêt à m’écouter jusqu’au bout. Voyez-vous, me dit-il, tout en caressant sa barbiche blanche, dans ma jeunesse un événement semblable s’est produit pour moi, au même endroit et à la même heure. Peut-être s’agit-il de la même déesse, qui sait ? Mais je n’ai fait aucun effort pour la retrouver. Je suis prêt à vous aider pour réparer ce que j’ai gâché. Dites-moi quoi faire ? Peut-être a-t-elle voyagé par votre agence , je dis. Des centaines de gens voyagent par moi chaque jour, comment puis-je savoir ? Et vous ne savez pas même son nom. Peut-être dans une autre agence ? Il y a des centaines d’agences de voyage. L’autobus était rouge. Il y a plusieurs compagnies avec des ‘bus rouges, dit-il. Il y avait avec elle un couple âgé, peut-être ses parents , je dis. Il prit le téléphone et se mit en devoir d’appeler d’autres agences jusqu’à ce qu’à la fin il obtint une réponse positive, oui, dans le premier bus pour Corinthe, de six heures du matin il y avait un couple avec leur fille, ils résident au Hilton à Syntagma. Il prit la peine d’appeler lui-meme, me passa le téléphone, une voix de femme âgée répondit.
Alors avec quelqu’ appréhension je lui racontai : Vous ne me connaissez pas, Madame, mais ce matin à l’aube, dans les lambeaux de brouillard à Corinthe, au son du bruissement de l’eau de la source Pirina, j’ai vu venir vers moi une déesse, vêtue d’un chiton bleu, sa blonde chevelure flottant au vent. J’ai voulu m’approcher d’elle, toucher pour savoir si c’était bien une déesse que je voyais, mais …C’est ma fille Ursula’’, me dit la femme à l’autre bout de la ligne, d’une voix aimable et souriante, Pourrais-je lui parler ? Elle est sortie faire des courses, mais vous êtes invité à nous joindre pour le thé de quatre heures. A quatre heures de l’après-midi nous étions tous assis sur la terrasse de leur chambre au Hilton à boire du the anglais. Elle était là. La fille de l’ambassadeur d’Angleterre au Kénya, étudiante a l’université de Nairobi venue passer des vacances dans le pays natal de sa mère, et bras dessus, bras dessous nous descendîmes au restaurant de poissons face à la mer, nous mangeâmes des calamars et bûmes de la Retsina, qui est comme le nectar et l’ambroisie, le café nous le prîmes chez moi et là, de très près, sur son corps chaud et croquant, j’appris qu’un dieu est parfois un humain et qu’un être humain peut parfois être un dieu. Le lendemain je retournai heureux chez mon vieil agent de voyage pour le remercier et acheter chez lui un billet pour Nairobi.

Ici, a Paris, je n’avais pas le début d’une piste ; à quelle genre d’agence m’adresser ? Aux Objets Perdus ? Elle ne sait même pas qu’elle m’a donné une carte de visite erronée. Une femme te laisse un préservatif dans la main et s’en va. Où est-elle allée ? Qui l’a appelée ? La tasse de son café est encore devant moi. Je la touche et regarde les traces de café dans le fond. Si je savais lire dans le marc de café, je pourrais peut-être savoir son nom et son adresse et même son numero de telephone, qui sait ? Je paye et Je sort, decends le Boul’Mich, pass a cote d’un telepohone publique, m’apprete a y entrer quand Je la vois qui sort de chez Gibert Jeune un gros paquet de livres sous le bras et arrête un taxi . Hé ! Je l’appelle depuis l’autre côté du boulevard mais elle ne m’entend pas et la voiture repart déjà. J’arrête un taxi et demande au chauffeur de la suivre. Nous traversons Paris, arrivons à cote de l’Opera, au carrefour ils passent au vert et le feu change au rouge juste devant nous, et mon chauffeur s’arrête, je lui demande de continuer, mais dans l’autre sens les voitures traversent déjà, je suis sur des charbons ardents jusqu'à ce que les feux changent et la voiture repart, par chance nous les repérons au carrefour suivant et nous les suivons de près, elle passe par la Madeleine, la Concorde. Là elle s’arrête, la jeune fille descend et elle entre aux Tuileries, je descends après elle, il fait une journée froide, elle se tient debout près de la grande pièce d’eau, l’eau y est gelée, peu de gens sont dans le jardin, tous avec des foulards autour du cou qui leur cachent la moitié du visage et le chapeau qui en cache l’autre moitié sauf elle avec sa grande crinière livrée au vent. Comment m’adresser à elle ? Quoi lui dire ? Il ne manquerait plus qu’elle se retourne et me reconnaisse, elle pensera qu’elle a à faire à un fou, mais elle m’a laissé une invitation, une carte de visite, je dois lui dire qu’elle s’est trompée de carte, que je n’ai pas son numéro…Hé ! Je me rapproche et l’appelle, elle se retourne et je vois que ce n’est pas elle, même crinier, mêmes lunettes, même manteau et même sacoche mais une autre femme, la quarantaine, qui me regarde avec l’air de dire :Que me voulez-vous ?- Merde ! je me dis a moi-même, et je m’éloigne complètement découragé vers le Louvre. Près de la Pyramide le preservatif m’échappe des doigts, je me baisse et le ramasse, déchire l’enveloppe et le sors, il est très doux, lisse, agréable au toucher, teinte rosée, je le porte a mon nez, il sent la rose, j’y souffle de l’air, il se gonfle , s’enfle jusqu'à éclater, je noue l’ouverture, sors une plume de ma poche et marque : Au diable ! Toi et ton preservatif ! et le lance en l’air, il s’élève de plus en plus haut, comme un grand sein et le vent le pousse vers la Concorde, je le suis des yeux, vois comme l’Obélisque le tapote par petites touches et lui va en s’élevant , se met a voler tout seul dans l’air avec le vent vers le jet d’eau, une jeune femme l’aperçoit et le montre a sa petite fille, le ballon se rapproche d’elles tres grand il ressemble a une mamelle géante avec le pis dehors, elle remarque l’inscription , sourit pour elle-même, le ballon grimpe plus haut et navigue vers la Seine ; j’essaye de le suivre, le vent l’entraîne et lui, comme un sein cosmique part a grande vitesse, passe la Seine, touche presque aux cheminées des maisons du Quartier Latin. Je parcours les ruelles du quartier, les yeux constamment en l’air à le suivre alors que lui, comme une lune avec un téton, vagabonde au dessus de la Tour St. Jacques, survole Notre-Dame, le Palais de Justice, et passant au dessus de la coupole du Panthéon il disparaît de ma vue. Je continuai à le chercher dans le ciel qui était nuageux, tres froid et tres vide, mais nul rayon de soleil, nul signe.
Les passants emmitouflés dans leurs vêtements s’irritent chaque fois que, sans faire attention, les yeux levés, je les bouscule. Où est-il passé ? Je me demandais et où vais-je moi ? Sans en avoir eu l’intention je me retrouvais me dirigeant vers le Metro Luxembourg, de nouveau je descends les marches et ouvre le portillon et de nouveau je me trouve face à la machine à préservatifs et comme d’habitude personne ne se trouve a côté d’elle. Des gens étaient à côté des machines à bonbons, achetaient des gâteaux, parlaient aux téléphones publics, entraient et sortaient du Metro, mais vers elle personne ne venait. Et de nouveau je me demandais : qui s’en sert, pour qui a-t-elle été installée là ? Et je me mis en devoir de la faire fonctionner ; je sortis une pièce de mon porte-monnaie, la poussai dans la fente, attendis que le paquet sorte, mais rien ne sortit, je pressai encore un bouton sans aucun résultat, je remuais la machine- pas de réaction. ‘’Permettez-moi, s’il vous plait, entendis-je une jeune voix dans mon dos. Je tourne la tête et la voila, en face de moi, oui ,elle avec la bouche de Merlin Monro et les lunettes de Trozky , et un sourire qui éclaire toute la ville, Au diable votre preservatif me dit-elle avec un sourire et me tend le ballon, passe son bras dans le mien et nous sortons.

Traduit de l’hébreu par Victor Tordjman,

Tous droits eserves:
Gabriel Bensimhon
Tel Aviv University
Department of Cinema and T.V.
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Origin: “Ya lghadia blkmoun, ya ragea bzatar, histories d’amour marocains”
(Holechet im kamoun, hozeret im Zaatar)
Hakkiboutz Hameuchad Editions, Tel Aviv
Le retour du legionaire
19 juillet 2010, 15:27
Le retour du legionnaire

Gabriel Bensimhon

Une nuit, après qu’il eut fini toutes ses guerres et rempli tous ses devoirs, la Légion lui fournit un passeport français, un billet de train pour Paris, lui mit dans la main une belle liasse de billets, s’engagea à lui servir une retraite pour son service militaire prolongé, et après vingt-et-un ans de guerres et de combats, l’homme, esclave libéré, devint son propre maître, enfin libre de faire ce qu’il désirait, de choisir son lieu de résidence, son futur, peut-être même son passé. Ces vint-et-un ans l’avaient complètement coupé de ce passé, de sa communauté, de ses amis. Ses parents étaient morts depuis longtemps. Il ne devait rien à personne. Il était un homme libre. Le monde immense et merveilleux était sa patrie. Fi du passé ! Vive le futur !
Une nuit, alors que la ville de Sefrou sommeillait, repliée dans ses ruelles silencieuses comme dans un coquillage, Shimon Siboni y entra par la porte même qu’il avait empruntée pour en sortir vingt-et-un ans plus tôt, lorsqu’il s’engagea dans la Légion étrangère.
Shimon Siboni était adolescent quand le trésor du pacha de Sefrou fut volé. Quelqu’un s’introduisit par effraction dans le palais et s’empara de la cassette. Alors qu’on recherchait le voleur sans le trouver, le jeune Shimon Siboni longea le palais du pacha, revenant passablement éméché d’une fête entre copains, chantant et content de lui.
Pendant l’enquête, quand se posa la question de savoir si quelqu’un était passé près du palais au moment du vol, on se souvint de Shimon et l’on décida que c’était lui le voleur. On voulut l’arrêter. Il s’enfuit à Fès, et de là à Meknès jusqu’à arriver à Alger où il s’engagea dans la Légion étrangère.
Et, vingt-et-un ans plus tard, après qu’il se fut battu sur les fronts d’Indochine, de Tunisie et d’Algérie et qu’il eut vu le monde entier, il reçut des médailles pour sa bravoure, fut libéré de la Légion avec les honneurs, une grosse retraite et la nationalité française, et il retourna dans sa petite ville.
Il entra par la porte, vêtu non pas d’une djellaba rapiécée, d’un vieux tarbouche et de sandales déchirées comme il en était sorti, mais d’un poussiéreux uniforme de la Légion et d’un chapeau de légionnaire. Il portait ses décorations sur la poitrine. Il regarda à droite puis à gauche, huma l’air, écouta les bruits, il n’y avait âme qui vive.
A quelle porte allait-il frapper ? Où allait-il se rendre ? Avec qui parlerait-t-il ? Qui le reconnaîtrait ?
Qui reconnaîtrait-il ? Ici, la maison de rabbi Ovadia. Etait-il toujours vivant ?
Là, la maison de Myriam Shneour, sa fiancée d’alors. S’était-elle mariée ?
Ici la boutique du coiffeur, là la maison de l’horloger. Oui, l’horloger. Il se souvint qu’enfant, son père l’avait envoyé chercher une montre qu’il avait donnée à réparer. L’horloger demandant quand on lui avait apporté la montre, il avait répondu naïvement : « Avant ma naissance. » L’horloger en colère lui avait tendu la montre en disant : « Si comme ton père tu manques de patience, alors reprends cette montre et va-t-en. »
Une mélodie familière retentit. Il tendit l’oreille. C’étaient des chants liturgiques qui s’élevaient de sa synagogue, Esla Detasi. Qui chantait ? Il avança lentement en direction de la voix. Impossible de se tromper, « Dès l’aube, je Te chercherai » avec de tels trémolos de ferveur, ça ne pouvait être que rabbi Shlomo Hota. Il marcha dans ses bottes de légionnaire en direction de la synagogue.
Rabbi Shlomo Hota, seul, était enveloppé dans son talith, le même vieux talith tout rapiécé, qui lui venait sûrement de son père, qui l’avait lui-même reçu de son grand-père, et qui s’était maintenant enrichi de nouvelles pièces. Rien n’avait changé. Le même vieux rideau devant l’Arche sainte, la même lumière faible diffusée par des lampes à huile accrochées au plafond. Rabbi Shlomo Hota leva les yeux et vit un légionnaire sur le seuil. Ils se jaugèrent un instant, se jetèrent ensuite dans les bras l’un de l’autre et s’étreignirent longuement. Rabbi Shlomo Hota avait été son circonciseur, comme il avait été celui de tous les autres hommes de cette ville, soixante ou soixante-dix ans plus tôt. Il lui posa sa main enveloppée du châle de prière sur la tête, le bénit et l’emmena près de l’Arche sainte pour qu’il dise « birkat agomel », la prière de remerciement de ceux qui ont échappé à un danger.
Shimon Siboni ouvrit son sac, en sortit son livre de prières et sa voix s’éleva, vibrante :
« Dès l’aube, je Te chercherai / mon rocher, ma forteresse / je T’adresserai mes prières du matin au soir/ devant Ta grandeur / je me tiendrai tremblant / car Tes yeux verront toutes les pensées de mon cœur… »

Rabbi Shlomo, ému, ajouta une bénédiction et l’étreignit.
« Cela fait vingt-et-un ans que ce livre veille sur moi », expliqua Shimon Siboni. « Où que je me trouve dans le monde, chaque nuit je me lève pour dire mes prières :
Que peuvent T’offrir mon cœur et mes paroles / et la force de mon esprit Te procurer … »

Myriam Shneour, dans la maison en face, entendit sa voix, se réveilla et s’écria : « C’est Shimon Siboni ! » Les voisins lui dirent : « Recouche-toi, tu rêves. Shimon Siboni est dans la Légion étrangère.
– Alors la Légion étrangère a conquis la synagogue » leur répliqua-t-elle.
Avec ses amies des ruelles attenantes, elle descendit, s’approcha de la synagogue et vit, incroyable, Shimon Siboni en uniforme de légionnaire qui chantait « Dès l’aube, je Te chercherai ». Des larmes coulèrent de ses yeux, elle était sa promise et ils allaient se fiancer quand il fut obligé de s’enfuir. Alors elle se joignit à son chant, accompagnée de toutes les femmes :
« Que peuvent T’offrir mon cœur et mes paroles / et la force de mon esprit Te procurer / pour Te plaire je chanterai Tes louanges /et T’en remercierai tant que Ton souffle sera en moi… »
Shimon Siboni était heureux que sa ville n’ait pas changé depuis son départ, comme si le temps l’avait épargnée, comme si elle avait arrêté le temps, l’avait annulé, esquivé pour vivre pour l’éternité.
Les portes de la ville n’étaient pas plus hautes, les synagogues pas plus grandes, les magasins étaient les mêmes, le rabbin était le même, le circonciseur était le même, on entendait les mêmes débats et pieuses discussions sur les mêmes sujets millénaires de Michna ou de Guemara, les mêmes prévisions de fin du monde, avec le jour et l’heure exacts de la venue du Messie, qui avaient un peu avancé, mais sans que personne ne s’en émeuve.

Il était content d’aller au hammam en compagnie de tous les hommes de la ville, tous dévêtus. Ils n’avaient rien à cacher. Ils se racontèrent leurs rêves et se les interprétèrent et évidemment lui rapportèrent les commérages de toutes ces années.
Savait-il que la femme de Chalom Harouch l’avait trompé ? Chalom Harouch lui aussi était légionnaire. C’était le fils de Mimoun Harouch, un pauvre menuisier qui avait du mal à nourrir ses sept enfants. Et lui, Chalom, le plus jeune fils, se maria à quinze ans, pour fuir la maison. Sa femme était une splendide jeune fille du sud, mais le mariage ne servit à rien, après qu’il eut donné naissance à deux enfants, étant incapable de les nourrir, il s’enfuit et s’engagea dans la Légion étrangère. Un jour, sa femme l’envoya acheter des allumettes, il descendit et ne revint pas. Passé un certain temps, on la vit, sa femme, portant une djellaba, sortir avec un homme par les portes du mellah. On appela Chalom et il la répudia. Elle quitta la ville en laissant ses deux enfants chez ses parents à lui, et il retourna à la Légion.
Avait-il entendu parler du fils d’Ovadia l’horloger ? Il avait en effet épousé Beïda Sissou. Oui. Cela, il s’en souvenait. Et sa mère, Zohra Sissou était encore belle et jeune. Il la mit aussi enceinte. Quand la fille l’apprit, elle divorça. Elle lui laissa les enfants et Moshé Pouni la prit comme deuxième épouse.
S’en souvenait-il ? Oui, il s’en souvenait. Moshé Pouni le boucher. Elle avait de nouveaux enfants avec lui. Ils s’entendaient très bien tous les deux.
Et Mahlouf Essetaouni ? Sa première femme ne lui donna pas d’enfants. Il épousa une orpheline, de vingt ans plus jeune que lui. Elle non plus n’eut pas d’enfants. Elles s’accordaient très bien les deux femmes, chacune avait sa propre chambre, et lui se partageait entre elles pendant le mois. Il mourut sans laisser d’enfants. Son frère épousa la plus âgée des deux veuves, s’empara de ses biens, et quelques mois plus tard la répudia. Finalement, les deux femmes se remarièrent et chacune d’elles mit au monde six enfants.
Une fois, rabbi Ovadia le rencontra et lui demanda si le moment n’était pas venu pour lui de se mettre la corde au cou. Il pourrait demander de sa part la main de celle qu’il aurait choisie. Non, il n’ignorait pas que sa grand-mère était morte à douze ans, sa mère à seize ans, son père alors qu’il avait tout au plus trente-cinq ans et que lui-même avait déjà plus de quarante ans. Il ne savait vraiment que faire. Il n’avait pas encore défait sa valise. Tout était resté emballé.
De loin, Paris lui faisait encore de l’œil avec ses lumières et l’attirait en usant d’autres charmes. Il devait réfléchir encore un peu. Il portait maintenant un costume européen avec un chapeau acheté à Casablanca et des chaussures vernies noires, toutes brillantes, venant de Paris. Les femmes le regardaient par la fenêtre et jasaient. On disait qu’il avait apporté l’électricité, on disait qu’il avait apporté une radio, et une « machine à parler », car de sa fenêtre on entendait des chansons dont les mélodies étranges étaient inconnues.
Un jour, il rentra chez lui et trouva une jeune fille dormant dans son lit. Il ne la connaissait pas. Ses épais cheveux noirs étaient étalés sur les draps. Sa peau était blanche comme neige, un sourire innocent d’enfant endormie se dessinait sur son visage. Elle ne savait encore rien de la vie. Son futur était devant elle. Il se demanda qui elle était. Il ne l’avait jamais vue. Que faisait-elle dans son lit ? Comment était-elle entrée ? Avait-t-il oublié de fermer la porte à clé ? Mais pourtant elle était bien verrouillée quand il était revenu, peut-être était-elle entrée avant qu’il ne sorte ? S’adresser aux voisins ? Pensait-elle se trouver chez quelqu’un d’autre ? Mais il n’y avait aucun autre locataire célibataire dans cette maison. Peut-être s’était-elle trompée de chemin. Une somnambule, qui marchant dans son sommeil s’était retrouvée dans son lit au lieu de rentrer chez elle ? En Indochine, on leur faisait ce genre de surprises. Pendant les vacances, en rentrant dans leur chambre d’hôtel, ils trouvaient dans leur lit une petite jeune fille. Peut-être rabbi Ovadia l’avait-t-il envoyée ? A plusieurs reprises, aux bains, il lui avait dit qu’il était temps qu’il se mette la corde au cou, et voici qu’il lui envoyait la corde.
Ses talons dépassaient de la couverture. Ils étaient teints au henné. Sans doute avait-elle assisté à un mariage. Ses orteils fins et délicats se terminaient par des ongles parfaits. Ses jambes sublimes étaient le manche d’une guitare andalouse. On pouvait en jouer. Il tendit la main et la retira lorsque la couverture glissa un peu et découvrit deux demi-pommes parfaites, ou plutôt deux brioches toutes dorées. Il en eut le souffle coupé. Merci mon Dieu si c’est bien à moi que Tu l’as adressée ! Cela valait la peine de faire tout ce chemin pour rentrer à la maison. Ce sont les prières. C’est la synagogue. C’est là que l’on trouve les réponses à toutes nos questions. Il recouvrit sa nudité. Elle aura sûrement entendu parler de moi. Tout le monde parle de moi. Toute la ville se demande quand je vais me marier et avec qui. Quand j’aurai des enfants. Elle pourrait être ma fille. Que veut-elle me dire ? Qui l’a envoyée ? Ah, oui. C’est un cadeau du circonciseur. Ses parents l’auront sûrement envoyée. Un homme établi. Un revenu régulier. De l’expérience. Je pourrais être son père. Elle semble avoir vingt ans. Elle est sans doute penchée tout le jour sur le métier à tisser, préparant son trousseau pour le grand jour de son mariage, qui sera suivi d’un vol nuptial de sept jours et puis voilà ! Elle passera de l’oppression d’un père à l’exil chez un mari, lequel partira pour le sud juste après le mariage et reviendra un an plus tard pour s’apercevoir qu’il a déjà un enfant. Chez lui ça ne se passerait pas comme ça. Il l’avait attendue toute sa vie et il ne fuirait plus. Vingt-et-un ans à la Légion étrangère, c’était suffisant. Il avait fini de s’enfuir. Il resterait. Ici, une pâtisserie au miel l’attendait. Simplement s’asseoir, goûter de ses fruits et en jouir, ne pas s’éloigner un instant, la toucher, la respirer, s’imprégner de ses couleurs, tous les jours nettoyer le nid, amasser des sucs et du pollen de fleurs, faire chaque jour un vol nuptial, s’accoupler avec la reine et mourir. Aie du sang froid, tu t’es trouvé sur des champs de bataille terribles, peut-être te tend-on là un piège, contrôle ton souffle, réfléchis avant de tirer, vise soigneusement mais n’appuie pas sur la détente. Il recula, regarda derrière lui et sur les côtés, jeta un coup d’œil par la fenêtre sur la ruelle et le toit. Il n’y avait personne. Il tira le rideau. Une ombre fut jetée sur le joli visage qui s’y cacha comme derrière un voile. On ne voyait que ses yeux clos illuminés par le rai de lumière. Lorsqu’il posa sa joue contre la sienne, elle ouvrit de grands yeux verts, les mêmes que les siens. Mon Dieu ! Elle lui ressemblait vraiment. Elle ne lui ressemblait pas seulement, c’était son portrait même, son reflet parfait. Deux gouttes d’eau. Miracle ! Comment était-ce possible ? C’était lui-même en femme. Tellement étrange ! Le hasard pouvait-il ainsi se jouer de lui ? Une ressemblance parfaite. Les mêmes riantes fossettes aux creux des joues, les mêmes sourcils épais comme des tresses, le même nez qui descendait en ligne droite du front sans aucune cassure et qui se terminait rapidement sur des narines délicates, et le calme et la simplicité baignant ses paupières. Une telle chose ne lui était jamais arrivée. Elle tira la couverture et découvrit comme dans un conte une petite poitrine affolante. Pas encore mûre. Un bourgeon naissant. Et la blancheur de sa peau délicate qui prenait sa source dans les cours d’eau, les fontaines, les champs, les étoiles, les noisetiers et les amandiers, les fraisiers et les cerisiers. C’est la vrai fête de cerises. Tu es là ? Je t’ai attendu. Pourquoi es-tu en retard ? Il voulut prendre sa bouche cerise entre ses lèvres, lorsqu’elle lui murmura avec fougue, je veux que tu m’emmènes là-bas. Il demanda où, elle lui répondit là d’où tu viens, il hocha la tête en signe d’acquiescement, et avant de fondre sur elle avec passion, lui chuchota qui es-tu, qui es-tu ? Et elle dit ingénument : je suis la fille de Myriam Shneour.
Shimon Siboni épousa finalement la mère de la jeune fille, Myriam Shneour, sa promise d’alors, celle qui l’avait entendu chanter « Dès l’aube, je Te chercherai » quand il était revenu. Elle n’était pas réputée pour sa beauté mais pour sa sagesse. En revanche, leur fille était splendide, et intelligente aussi, et on lui appliquait la formule « Essouka katweld lwarda », ce qui signifie : « l’épine enfante une rose ».
Shimon Siboni décida de continuer là où il s’était arrêté et d’être cordonnier comme son père. Il fut celui qui introduisit les clous en bois à la place des clous en métal, car quand ceux-ci étaient mouillés par l’eau de pluie, ils gonflaient dans la semelle et la maintenaient mieux, et ce sans blesser le pied.

@ Tous droits reservés
Gabriel Bensimhon
L’université de Tel Aviv
Département de cinéma et de théâtre
Domicile: Rue Shmuel Avitsour 8 Tel Aviv, Israel
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Origin: “Marchant sur les eaux”
Hakkiboutz Hameuchad, Yediot Aharonot, Sifre Hemed Editions, Tel Aviv
Grand-mere Myriam monta au ciel avec les poussins
30 août 2011, 17:48
Grand-mère Myriam monta au ciel avec les poussins

Par Gabriel Bensimhon

Notre maison dans la rue El Morina 2 commençait à se remplir.

Un jour, grand-père Brahim et Grand-mère Friha arrivèrent.
Auparavant, grand-père s’éloignait souvent vers Tafilalt pour nous rapporter des chants des lointains.
Là-bas, il achetait à bon prix des oliviers à l’unité, une olive après l’autre, jusqu'à ce qu’elles arrivent selon lui « jusqu’en Terre d’Israël ».
Aussi, acheta-t-il mouton après mouton jusqu'à ce que ses troupeaux parviennent « en Terre d’Israël ».
Chez nous, rue El Morina 2, il arriva sans mouton et sans olive. Seulement avec Grand-mère Friha et deux valises.
Près du seul olivier du jardin, il priait tous les jours et regardait ses olives qui étaient arrivées en Terre d’Israël.
Plus tard, il acheta un mouton et le fit paître dans les rues de Haïfa.
Ensuite, ils commencèrent à s’éloigner vers Saint-Jean-d’Acre, jusqu'à ce qu’un jour ils disparurent.

C’était là-bas en Galilée, avec le mouton, que des gens l’avaient vu pour la dernière fois ;
Il cherchait probablement ses autres moutons et olives qui étaient arrivées en Terre d’Israël.

C’est alors que grand-mère Friha commença à se lever en pleine nuit.
Les yeux fermés, elle cherchait les fenêtres, comptait les olives sur l’olivier, énumérait les étoiles et se laissait transporter par le clair de lune qui lui parlait depuis le ciel de sa ville Sefrou et lui disait de revenir à la maison.
Et puis une nuit, elle réussit à ouvrir les fenêtres et elle disparut.

Sa fille Sultana, ma tante, était la chanteuse de la ville. Elle était belle, énergique et mariée au joueur d’oud le plus réputé. Sans eux, ni les mariages ni les enterrements ne pouvaient avoir lieu.

Quand le messie arriva, Sultana mit un sac sur son dos et dit à son mari Amiro : On part en Israël.
Comment ça ? répondit-il. Et mon oud ? Et mon public ? C’est moi ou ton public, répliqua-t-elle.
Amiro mit son oud sur l’épaule et la suivit, le regard en arrière en direction de Sefrou.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent en Algérie où le navire faisait retentir sa sirène de départ.
Sultana monta. Amiro arriva jusqu'à l’embarcadère et s’arrêta.
Mon public est là-bas, dit-il à Sultana indiquant la direction de Sefrou.
Tu trouveras un autre public, répondit-elle. Elle lui tendit la main.
Le navire fit retentir sa sirène. Les voyageurs lui tendirent la main.
Le rabbin arriva sur le pont, se tint entre eux deux sur l’embarcadère et prononça le divorce.

Sultana arriva à Haïfa au son des canons de la guerre d’Indépendance.
Amiro revint dans sa ville. Il joua encore là-bas quelques années jusqu'à ce que la ville se vide.
Un jour, oud à l’épaule, il descendit de l’embarcadère dans le port de Haïfa où ma mère travaillait.
Ils coururent l’un vers l’autre et s’embrassèrent. Où est Sultana ? demanda-t-il avidement.
Elle l’emmena alors rue El Morina 2 où Sultana habitait avec son nouveau mari.
Il l’attendit dehors près du mur d’enceinte, elle était à l’intérieur avec son mari et ne sortit pas.
Il patienta encore et encore, commença à lui jouer des chansons de leur amour,
entoura les murs comme les fils d’Israël avaient entouré les remparts de Jéricho en sonnant des trompettes,
mais cette fois, le mur ne tomba pas et elle ne sortit pas.
Amiro continua son chemin dans un camp de transit puis disparut dans la brume.

Un peu plus tard, mon arrière arrière grand mère Myriam arriva aussi, aigle vigoureuse et centenaire,
née à l’âge de deux cents ans car personne ne l’avait connue avec des dents.
Elle était présente à toutes les naissances et tous les enterrements et on aurait dit que tous étaient ses petits.
Elle avait été la Grande Mère de Sefrou : la conscience, la morale et la divinité.
Pour ses petits, elle était une machine à laver, une machine à coudre, un aspirateur,
toujours courtisée par ses petits-fils et par un million d’arrière-petits-enfants.
Elle me disait : « Ila sama’at alhwal matazris, ghir laikoun melekh Meshiah za wdi kaizriw ka yamsiw felafs »
(« Quand tu entendras un grand tumulte, ne cours pas car il se peut que le Roi Messie arrive,
et ceux qui courent seront écrasés sous les pieds de la foule »).

Quand elle vint en Israël, probablement vers l’âge de trois cents ans, personne n’était là pour l’accueillir,
ses millions de descendants étaient éparpillés dans le désert et dans les montagnes,
tous pris par les grandes guerres et elle resta orpheline, sans enfants et sans dents. Sans langage non plus.
De temps en temps elle logeait chez un des ses descendants à Sdérot, Dimona, Kiriat Chemona, Jérusalem…

A Haïfa, quand mon frère Amor et moi la lavions dans la baignoire, avec ses bras maigres elle ressemblait à un vieux poulet avec des ailes.
Elle n’est arrivée à la maison de repos que peu de temps avant la fin, à l’âge de quatre cents ans.
Là-bas, on ne lui faisait pas les plats marocains auxquels elle était habituée depuis deux mille ans
et, matin, midi et soir, elle ne mangeait que des œufs.
Quand elle commença à craindre que dans le monde il ne resterait plus d’œufs,
elle en demanda des frais pour les garder sous son oreiller.

Le jour de sa mort, alors que nous étions tous debout autour de son lit,
un de ses petits-enfants se pencha pour arranger son oreiller.
En dessous, on apercevait des centaines de poussins qui éclosaient, tout petits et gazouillants.
Elle s’est envolée avec les poussins.
Les femmes du Mellah de Sefrou
03 avril 2012, 13:34
Les femmes du Mellah de Sefrou

En vérité, moi, je préfère le jeudi. Les rondeurs qui apparaissent alors entre les nuées de vapeur sont plus douces et plus parfumées.
Les fesses de la fille du boulanger ressemblent vraiment à une pomme.
Les seins de la fille du marchand de vin sont une pomme dans une poire surmontée d’une cerise noire.
Tous les fruits de saison en un seul.
La poitrine de la nouvelle élève de maman est comme un amandier en fleur.

Le vendredi au hammam avec papa ? Qu’est-ce que j’ai à voir là-bas que je ne vois pas à la synagogue ?
Qu’y a-t-il à voir chez le marchand de couleurs, ou le marchand de glaces, ou le marchand de bonbons?
Tout ce qu’ils ont, je l’ai aussi.

Le hammam le jeudi soir est un paradis qui se cache dans le brouillard, plein de fruits secrets et de créatures inconnues.
Beaucoup de gros seins, de petits, de cuisses, de hanches,
une seule grande femme aux mille seins.

Les murs épais dégoulinent d’eau, le sol est glissant, on entend le bruit de l’eau et le rire des jeunes filles.
Entre les rubans de brouillard apparaissent des parties de corps que j’essaie d’assembler pour en former un entier.
Je réussis à reconstituer le corps de la femme du rabbin, Esther Ovadia, à la forte poitrine et aux larges reins,
et à relier les fesses et les jambes de la mince Gracia, la femme du bedeau.
Voici les courbes de la svelte jeune fille du seigneur Toubali.
Et voilà les parties du corps brun de la rieuse servante arabe qui lui lave le dos.
Ici les seins chocolat de la voisine Hanna Oliel qui s’est fiancée cette semaine avec l’oncle Matatia,
et là ceux de Massouda, la femme du boucher Ayouch, qui ont l’air de cruches d’Ouarzazate décorées,
dont l’ouverture est toujours peinte en noir.
Ces deux seins basanés sont ceux de notre voisine, Rivka Sisso.
Tout le monde murmure à son sujet qu’elle a fait l’amour avec le légionnaire au travers des barreaux de la fenêtre.
Et voici les jambes de gazelle de tante Ytto, la femme d’oncle Berto, teintes au henné selon le modèle d’une chaussure brodée,
et ses mains aussi sont teintes comme des gants ajoures

Voilà les cheveux de Zkora, la seule rousse de la ville. Mille taches de rousseur parsèment son corps,
et elle lave sa petite grand-mère, qui a déjà perdu toutes ses couleurs.
Chez Zkora, je peux même voir un grain de beauté brun près de son téton droit
et aussi entendre son corps plein de sève menacer d’asperger de miel et de lait toute la ville.

Parfois j’aime mélanger et mettre les seins d’une Juive avec le visage d’une Arabe
et le visage d’une jeune sur le corps d’une vieille.
Ou un petit sein et un gros sur un même corps. Maintenant je vois en face de moi la femme avec trois seins et deux langues.
Et celle-ci avec sa crinière dans le dos, c’est une femme jusqu’à la taille et de la taille en bas c’est un cheval.
Celle-là près du Mikvé, moitié supérieure femme, et moitié inférieure homme.
Et celle-ci sous la lampe, elle est mi-femme mi-dieu.

Tout le mellah est mi-femme mi-dieu, mi-hammam mi-synagogue.
Même dans les ruelles, quand elles sont vêtues, je vois tous leurs trésors sous leurs robes.
Et je m’étonne qu’elles soient si sérieuses, comme si elles oubliaient complètement ce qu’elles ont sous leurs vêtements.

Je suis l’enfant de toutes. J’ai trois ou quatre ans. Toutes me caressent et m’embrassent.
Voici que maintenant Yakout, la jeune sœur de ma mère, me savonne.
Sa main douce et tendre glisse sur ma peau, et ses doigts se faufilent dans toutes sortes d’endroits de mon corps dont j’ignorais l’existence. Cela me chatouille et je ris, je ris vraiment aux éclats,
mon regard plonge dans ses yeux bleus, et elle aussi éclate de rire.
Ensuite elle me rince à l’eau chaude, je ne vois plus rien, j’essaie de me tenir à son corps et je glisse,
j’ouvre un œil, je lui arrive aux cuisses, j’essaie de m’accrocher à un rebord et je retombe.
Je lui savonne le dos de ma petite main qui se perd et disparaît dans toutes sortes de cachettes étranges et chaudes
et je vois les cerises de sa poitrine qui grossissent et s’épanouissent devant mes yeux.
Je voudrais les cueillir mais elles sont trop hautes pour moi.

A chaque fois, le hammam devient pour moi plus mystérieux et les femmes plus fascinantes,
leurs fruits moins compréhensibles et plus étonnants.

A l’âge de cinq ou six ans, je ne vois pas vraiment les visages, seulement les fesses et les cuisses.
A l’âge de six sept ans, j’arrête de les regarder droit dans les yeux, mes membres se durcissent, les regards sont un peu gênés,
les amies de maman ne me caressent plus que le visage et la tête.
Mais maintenant je vois tout le hammam à la synagogue
lorsque je chante le Cantique des cantiques le vendredi soir, et elles
sortent une à une de l’Arche sainte,
riant et me chatouillant, et moi j’éclate presque de rire.
Quand je dis : « Je monterai au palmier, j’en saisirai les branches, et tes seins seront comme des grappes de raisins
et ton souffle parfumé comme les pommes », je vois un verger de femmes,
les pieds dans la terre, la tête dans le ciel et moi je grimpe aux branches, cueille les tétons et mange.
Pendant la prière, je sens les odeurs de savon, de parfum et de henné.

Ça n’est pas pour rien que je veux tout le temps voir les vasques de Hechbon,
les chèvres descendant les pentes de la montagne de Gilaad et les gazelles de la Terre d’Israël,
parce que des seins, j’en ai vu beaucoup, mais des gazelles, jamais.
Et il m’est difficile de comprendre le verset : « Tes deux seins, deux faons jumeaux d’une gazelle ».
Est-ce que les seins de Zohra Tapiro sont comme ça ? Des êtres comme des gazelles avec une bouche, une langue et des yeux ?
Peut-être ont-ils aussi des pattes ? Peut-être parlent-ils aussi ?

Au hammam on peut comprendre ce qu’est Jérusalem et la Terre d’Israël,
comme ce rabbin qui s’est trouvé par hasard dans la ville de Bné Braq et qui a vu des chèvres broutant sous un figuier.
Le miel coulant des figues et le lait gouttant du pis des chèvres se mélangeaient,
alors il a compris ce que signifiait « ruisselant de lait et de miel ».

Si mon maître, monsieur Bouzmima, m’avait expliqué comme cela ce qu’était la Terre Sainte,
qu’on appelle la terre de la gazelle, il n’aurait pas eu besoin de crier et de me frapper la plante des pieds avec une branche d’olivier.
Il aurait simplement dit : « La Terre d’Israël est comme la poitrine de Zohra Tapiro » et j’aurais compris.
Ou bien il nous aurait emmenés au hammam, nous aurait montré ce qu’il fallait et aurait expliqué.
Dommage qu’il n’ait pas de mère qui l’emmène au hammam.

Le vendredi avec les hommes, ça n’est pas la même chose.
Même au hammam ils se préoccupent des règles et des lois du « Choulhan harouh », du « Yoré déa » et du « Hochen michpat ».
Celui qui vient d’épouser une vierge est-il obligé de réciter le Shema, la prière du coucher,
ou bien en est-il dispensé ? Parce que s’il n’a encore rien fait, il reste taraudé par ses pensées
et il n’est pas bien de mélanger le pur et l’impur.

Et que doivent faire deux personnes qui dorment nues et s’enveloppent d’une même couverture,
leurs corps se touchant ? Est-ce qu’ils diront la prière du coucher,
puisque le contact de leurs corps peut éveiller leur désir, etc.

Au lieu de s’occuper de leurs corps, ils s’occupent de leurs têtes.
Tout est toujours sérieux. Comme s’ils étaient habillés même quand ils sont nus.
Ils retirent leurs vêtements et s’affublent de masques.

Les femmes, elles, se libèrent complètement.
Les robes tombent et les seins se déploient comme des ailes,
les cuisses bondissent, tout tinte comme des fruits juteux sur les arbres du jardin.

Pendant la semaine, elles sont penchées sur le métier à tisser,
travaillant sans fin leur tapis de mariage, brodant encore et encore les robes et le linge de lit de leur trousseau.
Le temps ne passe pas, l’endroit ne change pas.
Le jeudi, avant le chabbat, tout est en mouvement.
Tous les instincts se libèrent, tous les silences se brisent, tous les rires éclatent,
le corps s’élance hors de ses vêtements,
sans maquillage, sans coiffure, sans foulard, sans voile.
Tout est en désordre, soudain les seins délivrés deviennent des ailes,
la langue libérée est comme dédoublée, amplifiée, et s’emballe :
qui est morte, qui accouche, qui se marie, qui devient veuve,
qui a fini un tapis, qui un chandail, qui a voyagé jusqu’à la Terre d’Israël et qui en est revenu.

Et moi je m’enivre des fruits du jardin comme dans le verger de grand-père Haïm,
avec ses noisetiers et ses fraisiers, quand Hrazem monte, secoue les branches et nous, nous ramassons les fruits et mangeons.
Je regarde les cerises qui sont sur la poitrine de celle-ci. Et les noisettes de celle-là, et les fraises de cette autre,
mais c’est encore trop haut pour moi. Je leur arrive à peine à la taille
mais j’aime bien flâner autour de chaque arbre agréable à la vue et bon à manger.
Je ne distingue pas le bien du mal. Des sources et des rivières jaillissent et arrosent le jardin.

Et soudain – catastrophe.
Au loin, d’entre les nuages de vapeur, sort une vieille toute ratatinée, sa peau est ridée et sa poitrine pendouille jusqu’à sa taille.
Elle regarde en colère le jardin fleuri, comme si elle était une messagère de l’enfer.
Ça n’est pas la première fois que je la vois.De temps à autre, elle jette un coup d’œil entre les nuages,
comme venue d’une autre époque, pour réprimander une femme qui aurait trop rit, ou faire taire, ou menacer.
Jamais elle n’a souri à quelqu’un ou dit un mot gentil.

Et voilà que maintenant, alors que je me tiens près de maman et que je regarde mon paradis,
elle surgit du brouillard, me désigne d’un doigt accusateur et crie :
« Voyez ce qui lui arrive ! C’est déjà un homme ! Regardez donc ! Jusqu’à quand ? »
Et elle montre mon membre dur et dressé dans sa direction tel une branche de cerisier
et toutes rient et voient ce que j’essaie de cacher sans y parvenir.

C’est comme cela que j’ai été chassé du paradis et que je n’y suis jamais retourné,
et personne, pas même ma mère, ne m’a protégé de cette vieille effrayante.

Dites-lui que je suis l’un des vôtres, que je fais partie de la famille, que je ne suis pas un étranger.
Que je suis l’enfant de toutes. Oui, je suis l’enfant de toutes !
Pourquoi m’expulser de là ? Pourquoi me fermer la porte ? Ouvrez ! Ouvrez ! C’est moi ! Moi !

Tous droits reserves
Gabriel Bensimhon
L'Univrsite de Tel Aviv
Departement du cinema et du theatre
Origin: Marchant sur les eaux
Hakibbutz Hameuchad Publishing House
Yediot Ahronot Books and Chemed Books 1997



Modifié 1 fois.
Re: Recueil de Nouvelles par Gabriel Bensimhon
07 septembre 2012, 07:46
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