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Gainsbourg sioniste ? L'histoire d'une chanson aux oubliettes

Gainsbourg sioniste ? L'histoire d'une chanson aux oubliettes

En 1967, Serge Gainsbourg accouche en quelques heures de la maquette d'un titre va-t-en guerre destiné à Tsahal. C'est "Le Sable et le soldat", une chanson aux propos sionistes qui tranche avec toute l'histoire et le répertoire du chanteur.

Gainsbourg, sioniste ? L'adjectif fait s'étouffer les plus idolâtres, et aussi ceux qui l'ont bien connu. Il tourne pourtant sur le Net pour accompagner une chanson méconnue de l’artiste : Le Sable et le soldat. Une chanson aux paroles aussi explicites que va-t-en guerre, qui tranche avec le reste du répertoire du compositeur parolier :

Oui, je défendrai le sable d'Israël,
La terre d'Israël, les enfants d'Israël;
Quitte à mourir pour le sable d'Israël,
La terre d'Israël, les enfants d'Israël;
Je défendrai contre tout ennemi,
Le sable et la terre, qui m'étaient promis
Quitte à mourir pour le sable d'Israël,
Les villes d'Israël, le pays d'Israël;
Tous les Goliaths venus des pyramides,
Reculeront devant l'étoile de David. 

Dans le catalogue de la SACEM, la chanson s’intitule Le sabre et le soldat mais pour la postérité elle restera sous son deuxième titre, Le Sable et le soldat. Une postérité toute relative tant elle reste méconnue, puisqu’elle ne figure sur aucune intégrale du chanteur. Mais on en retrouve les paroles dans le livre, L’intégrale etc qui recense - sur papier - la très prolixe oeuvre de Gainsbourg. Car au fond le chanteur ne l’a jamais reniée, mais jamais complètement assumée non plus, laissant un vrai flou et quelques fantasmes se greffer à histoire.

Début 1967, Avraham Scherman, un conseiller culturel de l’ambassade d’Israël à Paris tombe, à la radio, sur Le Poinçonneur des Lilas. Il croit reconnaître une chanson de son pays, et s’étonne quand on lui apprend que c’est plutôt l’oeuvre d’un chanteur encore peu connu, Lucien Ginzburg, né en 1928 en France de parents juifs et russes, Olia et Joseph, exilés originaires de la mer Noire.

Les Frères Jacques en tournée en Israël

A l’époque, Gainsbourg en est aux débuts de sa carrière. Il commence à avoir une petite notoriété depuis Le poinçonneur des Lilas, mais n’a pas encore la reconnaissance qu’il trouvera plus tard. La Javanaise sortira seulement en 1968 quelques mois après Je t'aime moi non plus et Harley Davidson, et, en 1966, Les Sucettes avaient plutôt fait la célébrité de France Gall que celle de Gainsbourg. En 1967, il n'est pas encore la star de la chanson française qu'il deviendra. Si ses chansons ont voyagé, c’est donc surtout par l’intermédiaire des covers, reprises de ses titres par d’autres artistes, plus connus. C’est ce qui s’est produit avec Le Poinçonneur des Lilas : Gainsbourg n’a jamais posé pied en Israël en 1967 (pas plus qu’il ne le fera plus tard du reste), mais sa chanson a voyagé sans lui. Dès 1958, quelques semaines après après le premier enregistrement par Serge Gainsbourg, les Frères Jacques en avaient fait en effet une cover, gravée sur 45 tours. Ils la rependront durant leur tournée internationale et le titre fera un carton lorsque la tournée fera étape en Israël. Au point que la chanson sera traduite et interprétée en hébreu une fois le quatuor français reparti. C’est pour ça que Avraham Scherman, de l’ambassade d’Israël à Paris, croyait que la mélodie du Poinçonneur des Lilas venait d’un artiste israélien.

Détrompé, il demande tout de même à rencontrer Serge Gainsbourg car la chanson lui a plu et il cherche un parolier. Sa mission : composer une chanson à même de galvaniser le moral des troupes dans les rangs de Tsahal, alors que la tension monte encore avec les pays arabes. Une nouvelle guerre semble de plus en plus probable, alors que la Crise du canal de Suez s’est soldée sur une frustration immense pour l’Egypte. Si une nouvelle guerre se déclenche, Tsahal aimerait avoir un hymne à entonner pour donner du cœur à l’ouvrage à ses soldats. L’histoire de ce Serge Gainsbourg issu d’une famille de Juifs russes encore marquée par l’Occupation ne nuit pas à la chose, et voilà l’Etat hébreu qui passe officiellement commande à Gainsbourg. Qui accepte - “plutôt flatté qu’on ait pensé à lui, point barre”, se souvient aujourd’hui sa sœur Jacqueline, aujourd’hui âgée de 92 ans.

La famille de Serge Gainsbourg déteste parler de cette chanson, et Melodie Nelson Publishing, qui gère les droits de l’artiste depuis sa mort, en 1991, estime n’avoir pas beaucoup plus à en dire. Depuis sa mort, en 1991, la famille n’a aucune envie de voir le nom de Gainsbourg associé à une cause sioniste - “Grotesque”, estime encore Jacqueline. Elle reçoit dans l’appartement où vivaient leurs parents, à deux pas du piano qui servit à son père, musicien proche de l’avant-garde avant la Révolution russe et l’exil, puis pianiste dans les bars et les clubs à Paris. Et assure qu’il ne serait pas venu à l’idée de son frère de se réclamer de l’histoire d’Israël, lui, l’ashkénaze qui avait dû se cacher dans un pensionnat du Limousin durant la guerre, et dont la famille, qui cherchait une intégration absolue à la France, pays vénéré, ne fêtait aucune fête juive. Méconnue, Le Sable et le soldat reste dans les limbes, tue dans la plupart des biographies consacrées au chanteur. Parce qu’elle est trop sioniste ? Dans le contexte de l’époque, les paroles sont en tous cas tranchantes. Serge Gainsbourg prêt à “mourir pour le sable d’Israël”, vraiment ? 

Dans les archives des nombreux interviews accordés par le chanteur, on trouve très peu de choses pour nourrir cette vision iconoclaste du personnage. De son vivant, Gainsbourg a très peu parlé d’Israël. Et parfois de façon contradictoire. Le 3 novembre 1982, lorsque Noël Simsolo invitera Gainsbourg sur France Culture dans “Une journée avec Serge Gainsbourg” diffusée le 3 novembre 1982 : "Me battre pour mes origines juives ? Pourquoi pas, mais je ne vois pas où… moi, je suis un ashkénaze, je ne suis pas un mec d’Israël."

Mais, deux ans plus tard, quand Patrick Bouchitey recevra à son tour Gainsbourg, en 1984, dans son émission sur la radio libre (et libertaire) Carbonne 14, il reviendra plus explicitement sur Le Sable et le soldat, dont Bouchitey connaissait l’existence. C’est l’une des rares occasions où l’on peut entendre le chanteur évoquer la chanson. Et voilà ce qu’il en dit cette fois : "Oui j'ai failli y aller si ça tournait mal..."

Provocation ? Extrapolation ? En réalité, la chanson fait d’autant plus d’effet que la trace qu’il nous en reste est chantée par Serge Gainsbourg lui-même. Et l’entendre chantonner de sa tessiture si singulière “Le sable et la terre, qui m'étaient promis / Quitte à mourir pour le sable d'Israël, / Les villes d'Israël, le pays d'Israël; / Tous les Goliaths venus des pyramides, / Reculeront devant l'étoile de David” peut faire sursauter. Mais cette bande qu’il nous reste n’est en réalité qu’une maquette. La chanson n’avait pas vocation à exister en français, mais devait être traduite et enregistrée en hébreu, par la chorale de l’armée israélienne.

Dernier vol avant l'embargo

Sauf qu’en 1967, l’histoire s’accélère. Aussitôt la commande acceptée, Serge Gainsbourg planche quelques heures début juin 1967, et Le Sable et le soldat voit le jour le temps d’une maquette enregistrée dans la nuit. Elle atterrit à l’ambassade d’Israël à Paris, qui la valide et décide de l’acheminer en Israël. La maquette, avec la voix de Serge Gainsbourg, prend l’avion le 4 juin 1967 pour Tel Aviv, où elle doit être enregistrée “au propre” en hébreu dans les locaux de Kol Israël, la radio publique israélienne. Mais le 5 juin, éclate la Guerre des Six jours. Du 5 au 10 juin, Israël envahit la bande de Gaza, la Cisjordanie, le Sinaï égyptien et le plateau du Golan. Un conflit éclair, qui se clôt sur la victoire israélienne.

Dans la liesse de cette victoire, Kol Israël décide de passer Le Sable et le soldat sur les ondes. Evidemment, elle n’a pas eu le temps d’être traduite ou interprétée, et c’est la version en français, chantée par Gainsbourg, qui est diffusée. Une seule fois, avant d’être remisée aux archives de la radio. Le Sable et le soldat atterrit dans les sous-sols de la station, où elle sera oubliée pendant plusieurs décennies. Mais un documentaliste de Kol Israël se trouve être le Français Moshe Toboul, installé en Israël après son alya. Lui identifie mieux qu’aucun autre la notoriété de l’auteur de ce deux couplets tombés dans l’oubli. Lorsque Jean-Gabriel Le Nouvel, un Français qui collectionne depuis l’adolescence ce qui touche de près ou de loin à Gainsbourg, le contacte, il part à la recherche de la bande originale. 

Plusieurs années s’écoulent avant qu'il retrouve Le Sable et le soldat sur bande. Nous sommes en 2002, et les paroles sionistes de la chanson - “Je serai prêt à mourir pour le sable d’Israël” - peuvent déconcerter par leur premier degré mais Jean-Gabriel Le Nouvel a à cœur de la faire sortir de l’oubli. Mais, de nouveau, la petite histoire de cette chanson croisera une Histoire plus grande. Le 1er mai 2002, la radio communautaire juive RCJ prévoit de la diffuser à l’antenne. L’idée est de faire un coup, de marquer les esprits. Mais la France ce jour-là pense à autre chose qu’à Serge Gainsbourg : Jean-Marie Le Pen vient de se hisser au second tour de l’élection présidentielle et des manifestations monstres battent le pavé dans bon nombre de villes françaises. Le Sable et le soldat passe à l’antenne, et retombe dans l’oubli.

Ginsburg ou Gainsbourg ?

Aujourd’hui, RCJ continue de diffuser le titre de temps en temps et une stagiaire nous racontait récemment qu’elle avait beaucoup chanté Le Sable et le soldat dans les colonies de vacances pour adolescents de familles juives. Dans des synagogues françaises, certains choeurs la chantent également, comme le montre par exemple cette vidéo filmée à la synagogue Buffon, à Paris, par Jean-Gabriel Le Nouvel et son frère - qui créditent le titre à "Lucien Ginsburg" et pas Serge Gainsbourg :

Mais la notoriété du titre reste très circonscrite, en France. Alors qu’en Israël, Le Sable et le soldat existe dans plusieurs versions. Le chœur de Tsahal a fini par enregistrer la sienne, comme prévu aux prémices de la chanson. 

Et le rappeur Smoolik, un Franco-Israélien né à Sarcelles et installé en Israël, se l’est appropriée à son tour. Il l’a appelée Les Enfants d’Israël. La plus méconnue des chansons de Gainsbourg a fait des petits : 

Elsa Mourgues et Chloé Leprince - France Culture

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