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Le monde de l’après-Covid, par David Bensoussan

Le monde de l’après-Covid

David Bensoussan

L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec

Le monde n’était guère préparé à la pandémie du Covid 19 et les réponses à la pandémie ont varié d’un pays à l’autre. Bien des personnalités politiques ont tardé à prendre des mesures (port de masques, confinement, arrêt des vols aériens), ce qui a entraîné une hécatombe qui aurait pu être partiellement évitée. Pourtant, la solution logique était là : étant donné que le port de masques protège les vis-à-vis, il eut suffi de lancer une alerte nationale, voire internationale, pour fabriquer et distribuer des masques et confiner les personnes à risques.

Le monde ne sera plus le même : aujourd’hui le monde prend conscience des effets nocifs de la mondialisation qui a consisté à déménager massivement les usines à l’Extrême-Orient pour profiter des bas prix de production :  bien des expertises auront été perdues ; on découvre l’ampleur de la pénétration et de la domination des marchés ainsi que  les avancées technologiques de la Chine, progrès qui ne couvrent pas seulement le domaine de l’électronique, mais aussi de la pharmaceutique ou  même de l’alimentation. Les marchés ont été paralysés lorsque les transports internationaux ont cessé. Nul doute que des politiques économiques plus autarciques chercheront à éviter la dépendance complète d’un seul et même fournisseur.

 

La crise de confiance

La Chine finance des recherches sur l’Internet libre partout dans le monde alors que l’Internet est strictement contrôlé en Chine même. Les industries chinoises doivent rendre des comptes au parti communiste dirigeant et répondre à ses exigences en matière de quotas. Un tel système qui manque de transparence encourage les fausses déclarations. La dissimulation et le démenti des effets premiers de la pandémie auront couté très cher à l’ensemble de la planète. Selon le New York Times du 4 avril, des centaines de milliers de Chinois ont voyagé aux États-Unis depuis le début de la pandémie.

Il y eut un premier déni qui consistait à dire que le virus ne pouvait être transmis entre humains ; la disparition de docteurs qui ont tenté de donner l’alerte ; la censure de nouvelles de la région de Wuhan et le refus de partager des échantillons de l’Institut de virologie de Wuhan avec des universités. Ce laboratoire de niveau P4 a été construit par la France du temps du premier ministre Raffarin après l’épidémie du SARS, malgré les craintes exprimées quant au risque qu’il soit transformé en arsenal biologique. Mais la coopération scientifique espérée avec la Chine ne s’est jamais concrétisée. Des membres de l‘ambassade américaine qui avaient pu visiter les locaux avaient lancé l’alerte en regard de l’insuffisance de mesures de sécurité dans l’étude du coronavirus issu de chauves-souris.

Par la suite, la Chine a revu à la hausse (de 50%) le nombre de victimes de la pandémie dans la région de Wuhan, a licencié les responsables du parti politique régional et fait du médecin Li Wenliang (qui lança l’alerte, fut empêché de s’exprimer et mourut du Covid) un héros national.  

Le président français Macron a jeté des doutes quant au niveau de transparence de la Chine. Le secrétaire aux Affaires étrangères britannique Dominic Raab a insisté pour que la science se penche sur les conditions de l’éclosion de l’épidémie et que des questions très dures soient posées. Le secrétaire d’État américain Pompeo répète qu’il y a des « preuves significatives», mais «pas de certitude» que le virus provient du laboratoire de Wuhan. Donald Trump est monté d’un ton en critiquant « l’incompétence » de Pékin, selon lui, responsable d’une « tuerie de masse mondiale ».

De son côté l’administration américaine a lancé une enquête exhaustive sur l’origine de la pandémie. Seule l’Organisation mondiale de la santé continue d’encenser la Chine au point que l’on doute de son indépendance réelle. Il aura fallu attendre la mi-mai pour que l’on y décide de mener une enquête impartiale, indépendante et exhaustive de la réponse internationale à la pandémie, sans nommer expressément la Chine.

Une campagne de désinformation a été vite lancée par les médias chinois : le Global Times chinois a avancé que le virus est d’origine américaine. La Chine a ensuite exporté des masques et des médicaments tout en critiquant les mesures inefficaces des démocraties occidentales. Une certaine intimidation aurait été menée contre la production de rapports qui mettaient en doute les affirmations officielles de la Chine. 

Les théories conspirationnistes sont allées bon train, certaines voyant en la pandémie une initiative cynique de la Chine. Pourtant, la plupart des scientifiques s’accordent pour dire que le virus n’a pu être produit en laboratoire. Seul le Français Luc Montagner, prix Nobel de médecine, persiste et signe du contraire.

Toujours est-il qu’un gouvernement qui ne fait pas confiance à sa population, qui contrôle systématiquement l’information et qui réprime la libre parole nuit à la vérité, y compris dans le cas de l’éclosion de cette pandémie. Beaucoup de pays demanderont des comptes aux autorités chinoises qui ont maintenu le silence sur la dangerosité de cette épidémie.

 

Les victimes du Covid

La Chine s’est apparemment relativement bien relevée de la pandémie. Les pays de l’Est et du Sud-est asiatique ont eu un taux de mortalité très bas.  Dans ces pays, le port de masque est fréquent, les populations sont plus disciplinées et les mesures de confinement et de surveillance autoritaires de la Chine n’ont pas eu à se préoccuper de droits à la vie privée des citoyens.

Les démocraties ont plus souffert, La confusion aura été grande en Europe. Les États-Unis qui représentaient un modèle d’émulation pour la planète ont donné un spectacle à briser le cœur. Le leadership a été incohérent, les affirmations présidentielles étant contredites par les scientifiques en charge. Le lendemain où il a été annoncé que le nombre de victimes dépasserait le double de celui du nombre prédit, le gouvernement américain a annoncé le démantèlement de la commission spéciale sur la pandémie pour se raviser un jour plus tard…

Le nombre officiel des victimes de la pandémie dans les pays autoritaires tout comme l’Iran laissent douter de leur véracité. Par ailleurs, dans bien des cultures moyen-orientales, il est mal vu de reconnaître publiquement avoir été touché par l’épidémie qui est perçue comme un châtiment divin. Certains pays retournent progressivement à la normale, mais il n’en demeure pas moins que les esprits sont hantés par la perspective d’une seconde vague de l’épidémie…  C’est au cours de la seconde vague en 1918 que la grippe espagnole fit des dizaines de millions de victimes.

 

Conséquences géopolitiques

Au plan géopolitique, la Chine aura marqué des points, car son économie se serait redressée relativement plus vite. Soucieuse de redorer son image, la Chine s’est lancée dans une campagne d’aide médicale dans plusieurs pays, mais le monde de la science attend toujours des explications convaincantes sur l’origine de l’épidémie.

Plus que jamais, l’Union européenne s’est montrée désunie. Aucune réponse paneuropéenne n’a été apportée à la pandémie. Il y a eu des retours aux frontières nationales et à la suspension de la libre circulation sans qu’il n’y ait eu de coordination. Le manque de solidarité aura été flagrant devant la non-assistance à l’Italie en des moments critiques. Devant l’opposition de l’Europe du Nord, la Banque européenne a finalement proposé un plan de relance sous forme de prêt ou de dette mutualisée.  

Déjà affaiblie par la chute du prix du pétrole, la Russie se débat avec des difficultés croissantes, ses interventions en Syrie et en Libye ne promettant pas de dividendes à moyen terme. Partout dans le monde, de nombreux secteurs de l’économie auront été gravement touchés, dont celui du tourisme et tout aussi particulièrement les pays dont les ventes pétrolières constituent la principale source de revenus. Le monde se réveillera avec une dette publique formidable. Nul doute qu’il s’ensuivra une charge fiscale plus importante.

Bien que les États-Unis aient abdiqué leur leadership mondial, il serait erroné de balayer du revers de la main leur capacité de rebondissement. Par le passé, les défis économiques des récessions très graves ont été relevés. Le défi scientifique de la course à la lune a été également relevé après la lancée du satellite Spoutnik par l’Union soviétique. Nul doute que la prise de conscience de l’avancée technologique de la Chine fera mousser les avancées américaines.

 

Conséquences géopolitiques

Une nouvelle guerre froide pourrait avoir lieu entre les États-Unis et la Chine. Depuis plusieurs années, le président Trump accuse la Chine de manipuler les taux d’échange, de vendre à perte pour casser des marchés existants, de ne pas respecter la propriété intellectuelle et de pratiques commerciales asymétriques. En cette période de pandémie, le gouvernement chinois a durci le ton envers Hong Kong et Taiwan.

 

La bataille du 5G a repris de plus fort. Des sanctions ont été imposées aux compagnies chinoises Huawei et ZTE pour empêcher les Chinois d’accéder à cette technologie avec des semiconducteurs américains. Pour réduire sa dépendance aux semiconducteurs fabriqués en Asie, les États-Unis encouragent la création d’emplois auprès des trois firmes sur la planète qui savent fabriquer des microprocesseurs d’une taille inférieure à 10 nanomètres : l’américaine Intel, la sud-coréenne Samsung et la taïwanaise TSMC. Cette dernière a investi 12 milliards de dollars pour construire une usine de fabrication en Arizona et Samsung a été invitée à augmenter ses investissements aux États-Unis.

 

L’importance du 5G est que cette technologie va bientôt permettre de déceler les agissements et de lire les signes vitaux de tout un chacun, y compris des lectures d’encéphalogramme et de transmettre ces informations en temps réel pour être traités par l’intelligence artificielle. À cet égard, les démocraties ont un niveau de transparence bien plus élevé que celui des dictatures et pourraient mieux protéger contre la création d'un univers orwellien.

 

Quant à l’avenir, il faudrait mettre en perspective que malgré tout, la planète est mieux préparée pour contrer la pandémie. De 1917 à 1919,  la grippe espagnole avait fait 50 millions de morts. Aujourd’hui, les laboratoires du monde entier sont à la recherche d’un vaccin. Entretemps, l’on est bien plus conscient du besoin de mises quarantaine, de l’augmentation de tests de Covid19 et de la réduction des déplacements. Il est à espérer que l’on aura des nouvelles encourageantes cet été même.

 

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