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Le playboy & le juif errant

 

Le playboy & le juif errant

 

BRUNO DE STABENRATH

 

 

 

Cet été 1975 portait toutes mes espérances. Un film avec François Truffaut, mes quinze ans émancipés sur un tournage à « haute tension sensuelle » et une chanson déchirante dans les radios françaises : Feelings.
A l’époque, le mot, la phrase n’était pas à la mode.
- J’adore le feeling de cette chanson, ne disait-on pas encore…
« Avoir des sentiments », du « ressenti », une « émotion ». Pour un adolescent qui s’immergeait dans le monde voluptueux des filles, entre les voiles virginales de Cacharel, les anatomies nubiles de David Hamilton ou les terreurs humides des Dents de la Mer, l’avenir n’était rien d’autre qu’une promesse ronde et alléchante se déroulant telle une vague bleue du pacifique.

Beaucoup d’eau donc, de peaux tièdes étoilées de sueur, de larmes furtives et de fluides corporels en attente de rouleaux et de déferlantes charnelles. Toucher du doigt le cœur des demoiselles, c’était aussi et surtout une question de Feeling. Tel ce titre qui ronronnait sur les platines des disc-jockeys cet été-là.

Il y eu la version originale du brésilien Morris Albert et, juste après, l’adaptation française Dis Lui, de Mike Brant, l’homme qui nous intéresse.

Jetons-nous dans les remous tourmentés d’une vie aussi brève que douloureuse, aussi imprévue que tumultueuse : Celle du chanteur franco-israélien et de sa liturgie sentimentale inachevée.

Si Mike la chanta de toute son âme, avec ce parfum mystique de l’au-delà, il ignorait qu’elle engrangeait dès l’origine de sa création, un chaos impitoyable de mensonges et de paternités revendiquées, de royalties dissimulées et de procès interminables.

Loin de ces querelles d’éditeurs, Mike − en mourant à 28 ans − choisit le silence d’une gloire posthume et éternelle, quittant ainsi définitivement les affres d’un métier qui l’avait tant blessé avec ses maîtres chanteurs aux sournoises promesses en vestons paillettes et
Pour ceux qui croisèrent le chemin de Mike Brant, il y avait assurément un arrêt sur image. Ce fût mon cas. Je l’ai vu et écouté, en gala à Biarritz sur le Vieux Port en 1974 et je l’ai trouvé d’une beauté stupéfiante, d’un charisme unique et doté d’une voix qui n’avait rien à faire ni à prouver sur le marché discographique hexagonal.
Ce fût là sa perte et sa défaite. Personne n’avait compris son ambition. Mike valait mieux qu’un sous-poste de directeur rutilant du hit-parade, d’étalon oriental et de crooner pour midinettes de bal du samedi soir.

Il aurait pu − avec la chance, le mental et le bon timing − s’expatrier et se construire une carrière internationale tel Julio Iglesias ; le latin lover espagnol réussit à devenir une immense vedette et s’imposer sur les deux continents, sud et nord américain.

Les deux valentino’s eurent en commun de séduire et d’abandonner dans leur sillage des milliers de femmes affalées et fondantes, des blondes, brunes ou rousses, des aventures d’un soir, d’un jour ou d’un an, mais qu’il fallait posséder car (dixit les soigneurs guérisseurs de rock stars) il n’y a que la fusion violente et furtive des sexes pour pallier aux rudesses de l’exercice vocal et de ses cordes vibratoires irritées et à harassement des tournées interminables.

Chez Mike Brant le mal de vivre était trop grand.

Dans l’univers du spectacle, l’imposture est une maladie mortelle. Mike, le playboy des vaines gloires et des amoureuses du petit jour, se perdit en perdant son jumeau, son double originel, Moshé.

Désormais, juif errant, loin de sa famille, de son histoire, de sa quête identitaire, il devint le fruit sacrifié d’une génération perdue.

Tel que l’avait écrit Romain Gary, dans La Promesse De l’Aube : « La vérité meurt jeune ». Elle ne s’en priva pas.

Le jeune Israélien les prend au mot et débarque deux mois plus tard au Quartier Latin à l’hôtel rue Cujas où il réserve une chambre. Il a économisé, cassé sa tirelire et chaque sou est compté. Mike ne parle pas français. Il baragouine l’anglais mais il a un charme fou et connaît bien la langue de l’amour. Pourtant, il est inquiet : Tous les jours, il téléphone à Carlos et à Sylvie, mais personne ne répond. Lui auraient-ils donné un faux numéro ? Johnny est-il déjà jaloux ?17 Mai 1969, Téhéran. À l’hôtel Persépolis, Sylvie Vartan, accompagnée de Carlos, son secrétaire particulier, fait une escale dans leur tournée internationale qui va de Oslo à Tokyo, de Londres à Istanbul. Le soir, au Baccara, le piano bar du palace, les deux artistes prennent un verre. Un orchestre joue des standards américains : Le chanteur a une voix phénoménale, un physique de Valentino bronzé, un sourire qui affole le public féminin.

Après le set, Sylvie et Carlos invitent le jeune homme à boire un verre à leur table.
Il s’appelle Moshé Brand, il a 22 ans. C’est un enfant de la Shoah. Son père Fichel et sa mère Bronia Rosenberg sont des survivants des camps de la mort. Les deux ont perdus toute leur famille.

Sur le bateau qui partait pour Israël, ils se sont rencontrés et aimés : Bronia tombe enceinte et accouche à Chypre en février 1947, d’un petit garçon Moshé. La famille s’installe à Haïfa. Mais l’enfant ne parle pas. Un jour, par la fenêtre, le gamin âgé de cinq ans, aperçoit le marchand de glace et crie : Kérach ! La glace en hébreux. Ce sera son premier mot.

Très vite, il chante et fait partie de la troupe du Music Hall d’Israël qui parcoure le monde et Moshé confirme ses ambitions d’artiste de scène.

Cette nuit-là, à Téhéran, Carlos, le fils de Françoise Dolto et Sylvie Vartan, la femme de Johnny Hallyday sont séduits par celui qui − en haut de l’affiche − se fait appeler Mike Brant. Pourquoi ne viendrait-il y pas tenter sa chance en France?
- Mike, come to Paris ! You’re great !

Au bout d’un mois, Mike n’a plus d’argent, juste son billet de retour en poche. Le cœur gros, il repart à Orly. Dans l’appareil téléphonique de l’aéroport, il glisse son dernier jeton, tentative ultime avant de prendre son avion.

La ligne sonne : Quelqu’un décroche, c’est Carlos, l’ami providentiel. Il rentre d’une tournée d’été avec Sylvie :
- Tu es où Mike ? Viens ! J’habite rue Saint Benoît …

Mike Brant l’ignore mais il est déjà un spoutnik sur orbite : Carlos le présente au compositeur Jean Renard qui prend sa carrière en main, lui trouve les chansons et l’aide à traduire les textes français en phonétique. Monique Lemarcis, directrice des variétés à RTL et grande faiseuse de carrière, programme un premier titre, Laisse-moi T’aimer : Mike devient la vedette de 1970, coqueluche des minettes et du public. Tournées, galas, studios, promos, disques d’or, groupies, imprésarios, parasites ; Passe l’an 1972 puis 73, tout va plus vite que la musique… Et le jeune homme est seul ou presque seul au milieu de cette foule qui l’entoure.

La guerre des six-jours en Israël le ramène à sa famille, ses devoirs et à ses racines.
Il chante pour les soldats, se recentre au sein de sa famille et se déculpabilise d’être trop loin de ceux qu’il aime. Mike aime le succès mais trop intelligent ou trop sensible, il ressent cette carrière vertigineuse et stérile comme une imposture.
Sa chance est devenue son ennemi. Son répertoire de chansons mièvres, le frustre : Il n’a pas de pouvoir sur des textes et le français est une langue qu’il possède mal. Il préfère l’anglais.

Mike souffre, étouffe. Première défenestration dans un palace à Genève en novembre 1974 : Il en réchappe en se coinçant la cheville dans un balcon du quatrième étage qui stoppe sa chute. Ses proches découvrent que Mike est très malade. Fragile. Névrotique.

On ne lui a jamais laissé le temps de guérir de son enfance, du drame terrible de ses parents.

Sous l’impulsion d’une conscience professionnelle biaisée, il repart tel un beau diable, sans encadrement psychologique ni de pharmacopée thérapeutique.

L’histoire se met en place : Janvier 1975. De l’autre côté de l’atlantique, à Sao Paulo, un jeune Brésilien se frotte les mains. Il a 22 ans. Il s’appelle Maurizio Albert Kaiserman et il vient de décrocher le jackpot. Fils d’émigrés allemands assez fortunés, il se fait appeler Morris Albert quand il se produit avec son groupe dans les boîtes. A la suite d’un chagrin amoureux, il a composé une chanson sur sa guitare « Feelings ». Ça a du bon de se faire larguer quand on est auteur et compositeur.
Jacques Brel est devenu milliardaire avec « Ne Me Quitte Pas » : Et si elle était restée la fille ?

Grâce à Feelings, Morris devient le musicien le plus riche du Brésil, devant Vinicius de Moraes, Carlos Jobim, Chico Buarque, Astrud Gilberto : 150 millions de disques vendus, 6000 versions, n°1 dans 52 pays ; Des interprètes comme Ella Fitzgerald, Sinatra, Elvis, Shirley Bassey, Julio Iglesias, Georges Benson …
À Cuba, Feelings est devenu tellement célèbre, tellement joué, que les musiciens en ont fait un nouveau style musical, le « Filinn », sorte de boléro tropical.

Avril 1975, c’est donc Mike qui enregistre l’adaptation française : Dis lui.
Il devrait être en convalescence, mais prisonnier de ses urgences contractuelles et cerné par un impresario producteur manipulateur, il se noie dans le cercle infernal des benzodiazépines et de la poudre blanche.

Le 24 avril, au soir, il tourne en rond chez Jeanne Cacchi, une ex-petite amie qui l’héberge au 6 rue Erlanger, dans le 16ième.

Le matin du 25, Jeanne prend sa douche, perçoit la voix de Mike qui discute au téléphone et abrège la conversation d’un ton énervé. Alors qu’elle se sèche les cheveux avec une serviette, elle ressent soudain un silence inhabituel dans l’appartement, presque pesant.
La baie vitrée du sixième étage est grande ouverte. Un cri parvient de la rue. Un passant. Elle se penche au-dessus du balcon.
Le corps de Mike est couché sur le trottoir. Son visage regarde le ciel. Il est mort.
Il avait 28 ans.
- « Meurs-jeune et on te fera un beau cercueil »
Mike Brant réalise sa meilleure vente : Dis-Lui sort la semaine suivante et se vendra à 1 million de copies.

Un seul est très énervé par ce succès et n’a pas le temps de pleurer la disparition de Mike. Un français. Loulou Gasté, le mari de Line Renaud. Ex-guitariste de Ray Ventura (Il laissa sa place à Henri Salvador) et compositeur de succès. Surtout Un ! Feelings, c’est lui : Une chanson qui s’intitule, Pour Toi, écrite en 1957 pour le film Le Feu aux Poudres d’André Decoin. La version a été enregistrée par Dario Moreno.

izarre ? Comment en 1974, un jeune brésilien de 22 ans, fan de rock, peut-il avoir plagié un titre sorti en France en 1957, chanté par un turc !
Loulou Gasté envoie à Sao Paulo, une armée d’avocats, mais Morris Albert refuse la confrontation et reste insaisissable. Il est repéré en 1980 à Los Angeles et le Consulat Français prévient le FBI qui cerne sa villa de Malibu. Il s’enfuit en Suisse, puis à Rome à l’abri derrière ses royalties.

En 1988, un jugement tranche et oblige Mauricio Kaiserman à verser la somme de 1 demi-million de dollars, en dédommagement à Loulou Gasté et de cosigner avec lui, l’œuvre Feelingspour la perception des futurs droits d’auteurs.
Loulou a gagné son combat…
Et le beau et fragile Mike, la sérénité et la paix éternelle.

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