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ON A BESOIN D’UN PLUS PETIT QUE SOI, par Thérèse Zrihen-Dvir

ON A BESOIN D’UN PLUS PETIT QUE SOI, par Thérèse Zrihen-Dvir

À Marrakech vivait une famille juive pauvre, comme tant d’autres, dans le quartier juif appelé Mellah. Cette famille, bien qu’elle fût à l’origine comptée comme riche, connut des revers de fortune lorsque le père mourut, ne laissant en héritage à sa femme et à ses enfants qu’une liste interminable de dettes. Pour les couvrir, il a fallu vendre leur maison avec tous ses accessoires, et se contenter d’occuper une chambrette au milieu d’un essaim de voisins, dans une habitation lugubre donnant sur une venelle étroite et sombre. Tous se partageaient une large cuisine, des toilettes et un robinet d’eau…Pas de douche, ni de salle de bain… Pour se laver, il fallait chauffer une cafetière d’eau sur un réchaud et se rincer dans un coin de leur cuisine commune. On ne se lavait pas trop souvent, il faut l’admettre.

Il fallait, bien entendu, nourrir ces bouches, et pour y parvenir, la veuve, fit usage de ses connaissances en pâtisserie et culinaires. Courbée du matin au soir, elle cuisait, portait au four public ses pains, ses gâteaux… façonnait ses pièces montées pour les nouveaux mariés… Elle parvenait, tant bien que mal, à élever ses enfants dans le strict minimum dont elle disposait.

On sentait bien la carence de fonds lorsque l’un des enfants tombait malade et qu’il fallait courir chercher un médecin, lequel raflait tout le contenu du porte-monnaie de la malheureuse mère.

Le temps passait, les enfants grandissaient, et le fils aîné s’affirmait. Il était doué, intelligent, sensible et prévoyant. Il excellait à l’école, brûlait les étapes et briguait déjà au sortir de l’adolescence un poste d’assistant chez un notaire afin d’épauler sa pauvre mère. Celle-ci trimait comme dix pour les nourrir et les élever décemment. Pourtant ni les parents, ni les frères de la veuve, notoirement riches, n’avaient réellement jamais tenté d’aider leur sœur. « Elle est débrouillarde. Elle saura s’en sortir », pensaient-ils. Parfois l’un d’eux venait lui offrir quelques victuailles… La veuve ne se remaria jamais, s’étant décrétée l’unique responsable de l’avenir de ses enfants… Projet qu’elle mena sans failles.

Et la vie se poursuit avec ses hauts et ses bas… Une de ses cousines mariait son fils. Elle vint solliciter l’aide de la cuisinière/pâtissière. Elle était très respectée, et comment non, son époux était un homme riche qui roulait dans des voitures américaines, vendait et achetait des patrimoines, des héritages, ce qui fit de lui un homme adulé et convoité. L’argent couvre sur tous les abus et défauts de l’homme.

Alors que la veuve se rendait chaque matin à l’aube chez sa cousine pour l’aider aux préparatifs du mariage et ne rentrait que tard dans la soirée, elle fut surprise d’entendre l’époux fustiger sa femme… « Que fait-elle ici celle-là ? », l’entendit-elle reprocher.

« C’est ma sousine et elle m’aide bénévolement dans les préparatifs du mariage », répondit la femme, intimidée par la violente volte-face de son époux.

« Je n’aime pas voir ces gens-là sous mon toit », déclara-t-il tout haut, dans un mépris inexcusable. « Évite de les inviter ! »

Le silence de la femme aux paroles autoritaires de l’époux, était une gifle retentissant à la veuve, qui l’accusa sans broncher.  Elle reprit son travail, sans émettre un son. Le soir, chez elle, la gorge serrée, elle maudissait son destin. Le fils aîné qui avait remarqué sa tristesse, lui demanda la cause…

« Ce n’est rien, mon cher enfant. C’est la fatigue. Je ne peux pas abandonner ma cousine avec tout le travail des préparatifs du mariage de son fils, d’un côté, de l’autre, je sais que je n’en serais même pas rémunérée, ni invitée à y prendre part ».

« Mais alors, qui te contraint de le faire ? demanda le fils.

« Ma conscience ».

Le mariage eut lieu, et comme la veuve l’avait prédit, elle ne reçut aucun sous pour son travail, ni ne fut invitée ainsi que ses enfants à prendre part aux festivités.

Les années passèrent, le fils aîné grandissait pour devenir un bel homme, un érudit, qu’un grand avocat de Marrakech, employa comme assistant.  La famille quitta la mansarde où elle vivait pour occuper un joli appartement. Les choses reprenaient une allure plus décente.

Mais le destin n’est jamais inerte. L’époux de la cousine, imbriqué dans une vilaine affaire d’héritage eut recours à la justice. Il se pointa au bureau de l’avocat et lorsqu’il aperçut le fils de la veuve, il s’approcha de lui, affichant un sourire mielleux. Le jeune homme passa devant lui sans s’arrêter, guidant ses pas vers son bureau, l’ignorant complètement. Le hasard ou la justice céleste, peu importe, l’affaire fut refusée, et elle ruina l’appliquant. Les liens familiaux étaient désormais rompus.

« Je n’ai rien fait d’autre que l’ignorer », raconta-t-il à sa mère, le soir à son retour du bureau. « On a besoin d’un plus petit que soi. Pourquoi chercher une revanche ? Le sort s’en charge ».

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