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Casablanca, la puissance de la nostalgie

 

 

Casablanca, la puissance de la nostalgie

 

Introduction

Même si on n'y est jamais allé, on pense connaître Casablanca. C'est le propre des villes mythiques, des villes de fictions. Le film éponyme de Michael Curtiz, avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, a grandement contribué à sa légende mais pas seulement. Le Trio, chaque samedi sur la Première, vous invite à en découvrir d'autres aspects.

Casablanca comme un souvenir

Il est des villes qu’il suffit de nommer pour faire surgir une myriade d’images, de couleurs, de sensations qui ont le don de nous rendre nostalgiques d'un lieu, même si on n’y est jamais allé.

La chroniqueuse du Trio, Anne-Laure Gannac, recommande à ce titre le livre de l'ethnologue français Marc Augé, "Casablanca", dans lequel l'auteur parle de son amour pour le film éponyme de Michael Curtiz, vu lorsqu'il avait 12 ans, et dont le souvenir s'est si fortement ancré dans sa mémoire qu'il s’est mêlé à ses propres moments vécus.

Ce livre est une formidable illustration de la manière dont notre mémoire fonctionne. Contrairement à ce que l’on est tenté de penser, elle ne crée pas de hiérarchie entre ce qui a été réellement expérimenté et ce dont on a été le spectateur.

Cette force évocatrice, c'est le pouvoir de la fiction.

Le nom même de Casablanca en est le fruit. Selon la légende au 14e siècle, un saint homme nommé Sidi Allal El Kairouni aurait fait naufrage au large de Anfa (le premier nom de Casablanca).

Sauvé par des pêcheurs, il demande à sa fille de le rejoindre depuis la Tunisie. Hélas, elle aussi va faire naufrage et se noyer aux portes de la ville. Sidi Allal l’enterre face à la mer, où il demandera à être enseveli avec elle dans un sanctuaire appelé "maison de la blanche" en hommage à sa fille qui avait la peau particulièrement pâle.

La ville prend ce nom officiellement en 1770, en référence à ce mausolée de la place Sidi Allal El Kairouni, qui est le premier saint de la ville, le saint des pêcheurs.

Une ville d'histoire et d'architecture

Casablanca, c’est d’abord un port, immense, le plus grand d’Afrique du Nord. Il incarne les départs et les arrivées, les promesses et les déceptions, le flux des migrations.

La nostalgie est une émotion particulièrement tentante quand fusionnent la beauté exceptionnelle d’un site et la densité d’une histoire. Casablanca bénéficie des deux. Il suffit de la regarder, de la traverser ou de voir les images: son architecture est le témoin de cette histoire très riche.

De l’ancienne Médina, typique, jusqu’à la mosquée Hassan II construite à partir de 1986 - l’une des plus grandes au monde. Mais ce qui frappe c’est la diversité architecturale marquée par les courants Art Déco et modernisme et qui sont une trace du protectorat français (de 1912 à 1956).

Pendant cette période, sous l’impulsion d’Hubert Lyautey qui dirigeait le protectorat, de nombreuses architectes français se sont emparés de la ville pour en faire un véritable laboratoire architectural. C'est ainsi qu'aujourd'hui, à côté des styles arabo-andalou, mauresque, néo-mauresque, s’imposent l'Art Déco et le genre moderne. C'est à Casablanca par exemple que sont apparues les premières voûtes de béton armé conçues par les frères Perret, en 1917, symbole de la modernité sobre et forte, fiable.

De par son emplacement, Casablanca a été, à toutes les époques, particulièrement désirée, au prix de nombreux conflits, puis très investie et développée par les vainqueurs.

Elle a joué un rôle clé pendant la Deuxième guerre mondiale. En 1943, elle devient un point stratégique majeur puisqu'elle est choisie pour accueillir la première grande conférence interalliée, conférence voulue par Roosevelt et Churchill pour préparer l’après-guerre, et aussi pour mettre d’accord les deux grands généraux français de l’époque, Giraud et de Gaulle. Les deux hommes vont se serrer la main à contre-coeur - une des poignées de main les plus courtes de l'Histoire -  de Gaulle refusant de se soumettre à son aîné, comme l’y invitent les présidents anglais et américains.

Bref, l’Histoire est forte et riche à Casa. Mais on voit bien là le piège de la nostalgie: figer une ville dans un temps révolu ou rêvé, et surtout soumettre notre perception à une empreinte très européo-centrée. De la nostalgie au passéisme pétri de relents colonialistes, il n’y a qu’un pas!

Car Casablanca, ce n'est pas que l'odeur du jasmin et des épices, la quiétude d'une cité en bord de mer, une gastronomie inventive, c’est une ville active, dynamique et ambitieuse.

Si on voulait en trouver un symbole dans son architecture, on évoquerait la CFC Tower (Casablanca Finance City Tower): une tour de 28 étages, 136 mètre de haut, ouverte depuis un an.

C'est le plus haut gratte-ciel du Maroc, ce qui témoigne à la fois de la puissance économique et historique de Casablanca mais aussi de sa volonté à devenir l'incontournable plateforme financière de l'Afrique.

Roman féroce sur la Casa du XXIe siècle

Pour parler de Casablanca, Geneviève Bridel a choisi "La Houlette", premier roman de Kamil Hatimi, né en 1960 d'une mère allemande et d'un père marocain. Le roman manie le sarcasme et l’ironie féroce pour décrire le Maroc du XXIe siècle avec ses hypocrisies et ses paradoxes, à l'image de son titre, "La Houlette" (édition Elyzad), nom d'un journal marocain où l'on traite de l'actualité mais sans fâcher Sa Majesté, ni les autorités.

L'histoire se déroule à Casablanca, la ville la plus peuplée du Maroc avec ses 3,5 millions d'habitants. On s'y promène sur les traces du héros, Dragan, journaliste en panne d'inspiration, et de sa femme. Le couple sillonne la ville. On y découvre les embouteillages de la Place des nations unies, on longe le Parc de la ligue arabe, on lit des noms de quartiers huppés comme Sidi Moumen ou Californie, ou plus populaires à l'est de la ville, et bien sûr on se rend au Rick's café, le bar de Bogart dans le film "Casablanca", à la fois annexe des bureaux du journal et formidable exutoire.

L’enquête policière, c’est celle – officielle mais pas forcément impartiale – que va mener la police suite à un attentat commis dans un grand hôtel de Casablanca: un kamikaze s’est fait exploser et a tué des dizaines de personnes dont de nombreux étrangers.

Kamil Hatimi, qui est aussi musicien de bal, photographe, formateur interculturel et interprète, vit en France depuis trente ans. Il peut donc critiquer plus ouvertement son pays que ses compatriotes. Par exemple, le héros, qui a des parents communistes, n’a pas été élevé dans la religion, et ne se sent absolument pas croyant, mais comme dit l'auteur:

Malheureusement pour lui, il ne pouvait ignorer que, lorsque l’on naît marocain, ces choses ne se pensent pas, ne se disent pas et ne s’affirment en aucun cas. Au Maroc la religion est un déterminant de l’ADN patriotique de tout individu normalement constitué.
Extrait de "La Houlette" de Kamil Hatimi.

Et puis il y a les tabous, notamment ceux qui concernent la corruption et l’entente entre finance et politique, mais aussi l’homosexualité. Dans le roman, le héros reproche aux Marocains d’en rendre responsables les étrangers, et de nier son existence "domestique".

Dans "La Houlette", tous les personnages et les événements sont multifacettes, ce qui fait sa richesse. Ce n'est pas seulement un polar sur fond politique mais une plongée dans l’Histoire de l’Europe autant que du Maroc, puisque les parents du héros sont des militants communistes et que sa mère serbe, qui a disparu, a sans doute été arrêtée par la police marocaine. Les références à la répression des manifestations populaires contre le pouvoir fin des années 60 sont explicites.

Casablanca, film mythique

L’écriture de "Casablanca" de Michael Curtiz débute au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, au moment précis où les Etats-Unis entrent dans le conflit mondial. Le tournage aura lieu en 1942.

L'histoire est basée sur une pièce de théâtre, "Everybody Comes to Rick's", de Murray Burnett et Joan Alison. Elle met en scène un tenancier de bar américain installé à Casablanca qui voit ressurgir une femme dont il a été éperdument amoureux et qui l’a quitté, sans la moindre explication.

Le couple Murray Burnett et Joan Alison s'est inspiré de scènes auxquelles il a été témoin lors de son voyage en Europe: réfugiés fuyant le nazisme, pianiste noir dans une boîte de nuit sur la Côte d’Azur. De leur pièce émerge déjà un souffle anti-nazi et pro-résistance française.

Le scénario du film a été confié dans un premier temps à Julius et Philip Epstein qui ajoutent des personnages secondaires pour insuffler une forme de drôlerie à ce récit dramatique. Par exemple, cette réplique de Humphrey Bogart à un méchant officier nazi qui l’interroge sur sa nationalité: "Ivrogne!".

C'est un deuxième scénariste, Howard Koch, qui donnera à l’œuvre sa réelle dimension politique, notamment par l'usage des flashbacks, indispensables pour comprendre les enjeux du couple Bergman/Bogart, via leur passé commun.

La musique a également contribué à sa légende avec "As Time Goes by", chanson écrite par Herman Hupfeld et composée par Max Steiner, qui la détestait. Pour l'anecdote, le tournage terminé, le compositeur avait souhaité la remplacer par une autre chanson. Il fallait faire revenir Ingrid Bergman pour la fredonner. Or l'actrice, sur le point de tourner "Pour qui sonne le Glas", s'était fait couper les cheveux si courts qu'aucun raccord n'était possible. Un mal pour un bien tant "As Time Goes by" fait partie de l'ADN de ce film au carrefour des genres: à la fois film d'amour et de guerre, mélodrame exotique et patriotique.

Même si "Casablanca" a été tourné entièrement en studio, la ville est devenue mythique avec ce film qui va bénéficier d'un coup de pub aussi involontaire que providentiel. En effet, le nom de Casablanca est à la une de tous les journaux américains en novembre 1942, quand se déroulent les premiers débarquements alliés en Afrique du Nord et que sera agendée en janvier 1943 la conférence interalliés décidée par Roosevelt et Churchill.

Du coup, le Studio Warner décide de précipiter la sortie du film en janvier 43 pour être en parfaite adéquation avec ce qui est en train de se passer au Maroc.

"Casablanca", un des premiers film à mettre en forme une résistance au Troisième Reich et à afficher un réel optimisme quant à la victoire des Alliés, sera récompensé aux Oscars, en 1944, par trois statuettes majeures: meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario. C'est un des dix plus grands classiques du cinéma.

Crédits

  • Sujets proposés par Anne-Laure Gannac, Geneviève Bridel et Julien Comelli

  • Adaptation et réalisation web: Marie-Claude Martin

  • RTS Culture, août 2020

 

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