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CHRONIQUE DE MOGADOR : LA RUE AVEUGLE, par Ami Bouganim

CHRONIQUE DE MOGADOR : LA RUE AVEUGLE
Ami Bouganim

Les portes de Mogador sont conçues pour conserver des secrets qu’elles ne dévoilent que si on les honore de ses recherches. On passe devant elles sans entendre qu’elles susurrent : « Vous êtes de passage sur terre, nous conserverons le souvenir de votre passage. » Certaines restent repliées sur leur amnésie, d’autres livrent des histoires celées au plus intime de leur oubli. Derrière les portes, ce sont souvent des intérieurs hantés d’attentes déçues, de berceuses berçant des bébés morts bicentenaires, de gazouillis d’oiseaux heureux dans leur cage, de présences navrées, de deuils inconsolables, de querelles domestiques, de commentaires bibliques et coraniques, de gentilles et houleuses disputes religieuses. Elles ont vu entrer de nouveau-nés, sortir des dépouilles et se répandre dans la rue les cohortes de veilleuses de la virginité brandissant le drap taché de la pureté nuptiale. Elles ont accueilli les exorcistes armés de leur attirail musical pour assourdir les démons et ont assisté la nuit aux colloques entre ces derniers tournant en dérision leurs exorcistes. Mogador est somme toute délabrée et ce n’est pas le moindre de ses charmes, malgré les restaurations des propriétaires qui se relaient au gré des engouements saisonniers au chevet de bâtisses harcelées par le vent et rongées par l’humidité. Elle ne retient ses habitants que le temps pour eux de couver leur rêve pour un ailleurs encore plus fabuleux ou assouvir un besoin de retraite.

Une porte, au bout de cette rue, raconte une histoire de trahison et de vocation, de séduction et de résistance, de grandeur et de bassesse. Nous sommes au milieu du XIXe siècle, les grands négociants juifs étendent leur commerce extérieur avec l'Angleterre. Leurs représentants s'établissent à Manchester et à Londres. De leur côté, les missionnaires anglicans s’intéressent au Maroc, ils ne doutent qu'un succès à Mogador aurait des répercussions sur l'ensemble du territoire, tant en milieu musulman que juif. En 1844, la London Society for Promoting Christianity Among the Jews esquisse de premières prospections ; en 1875, un pasteur, James Crighton Guinzbourg, juif converti originaire de Russie, s’installe sur la presqu’île. Il a fait ses classes de missionnaire à Constantine et à Alger, ne recueillant qu’un maigre succès. Sitôt à Mogador, il ouvre une école du dimanche, pour les deux sexes et pour tous les âges, un dispensaire où il propose gratuitement ses médicaments, et un temple où il attire tout ce que la ville avait de britannique. En 1877, il pousse le zèle jusqu’à aller convertir à Mazagan une jeune fille juive pour la donner en mariage à l’un de ses prosélytes. Mais le père de la victime débarque à Mogador où il réussit à sensibiliser les gens du mellah et ces derniers se répandent dans la ville, abattent quatre taureaux, le premier devant le palais du sultan, le deuxième devant son écurie, le troisième au seuil d’une mosquée et le quatrième sur la tombe de Sidi Mogdoul, le saint des pêcheurs considéré comme le saint des lieux. Puis, ils sillonnent la ville, « s’écriant comme un seul homme ahna bellah ou srah, nous sommes pour Dieu et la justice », distribuant la viande des bêtes aux mendiants, réclamant l’intercession des autorités auprès du souverain. Au mellah, les rabbins attendaient les manifestants avec un premier édit d’anathème contre tous ceux qui seraient tentés de fréquenter les institutions chrétiennes ou de servir les missionnaires.

Bientôt, les choses se corsent pour Guinzbourg dont l’enthousiasme débordant lui aliénait les autorités consulaires. Ses agents, dont un certain Élie Théodore Zerbib de Constantine, visiblement son gendre, sont chassés de la ville et lui-même doit la quitter avec ordre de se présenter au tribunal de Tanger. Peu après, il publiait un pamphlet sous le titre “An Account of the persecution of the Protestant Mission among the Jews of Mogador”. Zerbib n’en revint pas moins avec un nouveau stock de Bibles et de tracts qu’il distribuait gratuitement aux... illettrés. Les Bibles réunissant les deux Testaments, les Juifs du mellah se dépêchaient de les brûler. Dans le dispensaire les soins étaient précédés et conclus par la lecture des Evangiles, les médicaments distribués gratuitement, contre la patience d’endurer une messe ou d’écouter un hymne. Le dispensaire était tenu au reste par une juive convertie, surnommée « La Grecque », venue d’ailleurs. En revanche, l’école peinait à recruter des élèves. Malgré les compensations matérielles, les juifs ne se laissaient pas tenter par les fonts baptismaux. Une dizaine de personnes simulèrent bien leur conversion et la bataille fit rage autour de la dépouille d'une convertie, que certains assuraient avoir persisté dans sa conversion, d’autres qu’elle était retournée au judaïsme avant de rendre son âme à qui… de droit. On raconte que Zerbib prêchait le dimanche matin en français et le dimanche après-midi en anglais. Les rabbins prirent leur parti de promulguer de nouveaux édits où ils mettaient en garde leurs ouailles contre les tentateurs, menaçant d’excommunier quiconque se risquerait sans raison dans leur sanctuaire :
« Les hommes qui se sont déclarés ouvertement chrétiens sont exclus de la communauté d’Israël, eux, leurs femmes et leurs enfants par [le présent] édit rabbinique, promulgué par les pratiquants de la Loi et à la demande des plus dévots d’entre eux. Nul ne doit les approcher ou leur parler sauf sur des questions personnelles. Désormais, il est permis de chasser ceux [parmi les convertis] qui se risqueraient dans une synagogue ou se présenteraient à vos maisons. Nous autorisons par ailleurs la Société mortuaire à enterrer leurs morts à l’extérieur du cimetière et à leur infliger le plus d’opprobre possible. Ceci concerne ceux [parmi leurs proches] qui n’ont pas adhéré à la nouvelle foi, en revanche ceux qui l’ont fait seront enterrés par les Gentils. »
Les musulmans ne comprenaient rien à cette mini-guerre de religion, ils étaient détenteurs du Sceau de la Révélation.

Au bout de soixante-dix ans d’inlassables efforts, mobilisant de grandes ressources, les missionnaires n’avaient pas réussi à convertir plus d’une trentaine de juifs dans tout le Maghreb. En 1903, l’Angleterre était toujours plus présente que la France puisqu’un premier vapeur reliait Mogador à Londres en dix jours alors qu’il fallait trois à quatre semaines à la compagnie Paquet pour assurer la liaison avec Marseille. La pénétration anglaise était telle qu’un visiteur qui demandait ironiquement à ses hôtes si la ville appartenait au sultan ou à la reine s’entendit répondre : « Aux deux, Sir. »

Au cimetière chrétien d’Essaouira, on trouve une pierre tombale avec une inscription en hébreu, c’est celle de Zerbib. La rue où se situait la maison de la Mission anglicane, parallèle à l’actuelle rue du Caire, a longtemps porté son nom. Elle donne sur une impasse et les juifs l’auraient surnommée « la rue aveugle »…

Photos : Collection David Bouhadana. 

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