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CHRONIQUE DE MOGADOR : LE GOY DU MELLAH, par Ami Bouganim

CHRONIQUE DE MOGADOR : LE GOY DU MELLAH
Ami Bouganim

Mbarek Abouzia était plus qu’un maâlem d’arar ou un menuisier, c’était un homme magique. Comme pour les boîtes magiques qu’il fabriquait et dont il ne dévoilait pas toujours le secret même à leurs acquéreurs, nul ne savait où trouver la clé de son personnage qu’il cachait derrière une dissipation délurée qui intriguait et amusait. Ce n’est donc pas son personnage que je livre sur ces lignes, c’est celui que j’ai ouvert à l’aide des rares indices en ma possession et des renseignements fournis par Mouzi Abdel qui m’a annoncé son décès. Ils sont peut-être pipés, le seraient sûrement comme tous les indices littéraires. Ce sont ceux qui me parlent le plus et c’est ce portrait, parmi d’autres, que je souhaite conserver de lui.

Si Mbarek a attendu que le nouvel an de l’Hégire coïncide avec celui de la Création pour quitter son cher mellah et immigrer pour le Ciel – qu’il soit clément et lui réserve un double accueil, l’un pour son âme musulmane, qu’il avait pieuse et charitable, l’autre pour son âme juive, qu’il avait serviable et nostalgique. On n’entrait pas au mellah sans être reçu par lui, hiver comme été, vigile et chroniqueur des lieux, conservateur de ses personnages, archiviste de ses souvenirs. Il avait connu le mellah du temps où celui-ci était indemne et résonnait du piétinement et du bouillonnement de ses habitants, des deux côtés de la grand-rue, bordée de bâtisses et de boutiques, et par les ruelles qui le reliaient au marché. Les juifs avaient leur école et leurs synagogues, leurs mendiants et leurs notables, leurs chantres et leurs rabbins… leur saint et sa protection. Dans sa jeunesse Mbarek s’acquittait pour eux de menues courses comme de porter le plat du shabbat au four et de le ramener le lendemain, et il montrait une rare mémoire des marmites sinon des bouquets d’arômes qui s’en dégageaient, les unes marinées aux pruneaux, les autres aux raisins, pour ne point se méprendre et restituer son plat à chacun. Il était surtout chargé de l’extinction des lumières le vendredi soir pour ceux qui avaient l’électricité, d’une maison à l’autre, s’annonçant de son rituel : « Juifs, l’heure de dormir est arrivée. » Il actionnait le commutateur et les laissait à leurs amours. Il était bien sûr de toutes les cérémonies, commémorations et célébrations, légèrement en retrait, en compagnie du prophète Elie qui le rejoignait sitôt qu’il quittait le trône sur lequel il avait présenté le nourrisson à la lame du circonciseur ou le dais sous lequel il avait hâté une alliance rétive ou modéré les ardeurs nuptiales. Mbarek recevait bien sûr son assiette et son verre, l’une était succulente, l’autre alcoolisé.

Puis Il les avait vus partir les uns après les autres, en petits groupes clandestins, leurs valises de carton nouées de cordes, n’emportant que leurs objets de culte et leurs vêtements de fête, laissant tout derrière eux, presque rien, qui en voiture, qui ou en car, pour une destination qui ne disait pas son lieu. Certains lui donnaient une dernière accolade, d’autres partaient sans l’en aviser. Le samedi, quand il procédait à son extinction des lumières, la bâtisse était souvent obscure. Les locataires avaient disparu et il ressentait un pincement au cœur, entre l’ingratitude et le ressentiment, comme si des démons les lui avaient subtilisés, comme si des aigles s’étaient présentés pour les conduire à leur terre promise, visibles d’eux seuls, comme si Dieu s’était improvisé agent de voyage. Il avait été chagriné de les voir disparaître, lui qui les servait avec cette dévotion qu’on a pour des reliques, les aidait à s’acquitter de leurs obligations religieuses. Les synagogues fermaient, le jardin d’enfants ferma, l’école rabbinique ferma. C’était l’exode vu par « le goy du mellah » qui se retrouva sans shabbat à sa charge. Le mellah changeait progressivement de couleurs, de litanies, de teneur. Les migrants venus de l’arrière-pays s’insinuaient dans le creux des juifs sans le combler vraiment, le temps que le destin s’éclaircisse pour eux aussi et qu’ils accèdent à des maisons moins hantées et plus habitables. Il ne reconnaissait plus personne autour de lui, il reporta tout son intérêt sur le bois.

Puis ils étaient revenus, timidement, en pèlerins de leurs souvenirs, de leurs tombes… de leurs saints et il s’arrachait volontiers à la caverne qui lui tenait lieu d’atelier et où il donnait en permanence l’impression de chercher une pièce perdue pour les guider dans leur mémoire. D’une bâtisse à l’autre, auxquelles il restituait les noms de leurs locataires, d’une synagogue condamnée à une synagogue convertie en boutique, d’un débit de boissons à une boulangerie de pain azyme, de la morgue des livres sacrés à la synagogue du saint, et il arrivait que l’un d’eux se reconnaisse en ses souvenirs et mêle sa larme à la sienne. Il ne se remettait de ses émotions que pour libérer les personnages qui continuaient de hanter un mellah devenu, sous la poussée des vents et des vagues, un monument de gravats et de taudis à leur absence. Il évoquait les truculences des mœurs, les succulences des réjouissances, les rebondissements dans les scandales domestiques… les drames. Il ne récusait jamais un témoignage, il surenchérissait sur lui. Il découvrait en passant que les uns étaient devenus commandants de police, les autres chercheurs, d’autres avaient simplement troqué leur mellah contre une bourgade périphérique. Un jour il accueillit même un ministre, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à son père, dont… il n’était pas sûr de se souvenir. Il demandait des nouvelles d’un tel qui grattait du oud pour célébrer la mariée et des nouvelles d’une telle qui passait pour la sage-femme attitrée du mellah et il s’intéressait de savoir si Danino, le chef de la police, avait des origines souiries, et si les parents d’Azencoat, le chef d’état-major, était né à Essaouira ou à Marrakech, s’ils étaient heureux dans l’exil de leur exil et s’ils préparaient toujours leur plat sabbatique qui lui manquait tant et pour lequel il aurait donné cher pour une dernière assiette avant de rallier ses valeureux voisins dans un monde dont il connaissait le goût du principal plat de résistance. Il insinuait au passage qu’ils devraient se décider un jour à expliquer aux musulmans quelle était cette nostalgie qui les avait mus et de quelles craintes était-elle relevée pour motiver un périple aussi vertigineux dans le temps et l’espace, dans l’histoire des hommes et d’une certaine manière de Dieu après sa terrible débâcle sous la Deuxième Guerre mondiale. Il n’était plus un visiteur du mellah qu’il ne détaillât d’un œil scrutateur pour chercher ses traits dans ses souvenirs.

Si Mbarek était plus menuisier qu’artisan. Sa boutique, il l’avait héritée d’un juif ; ses outils aussi. Mais qu’avait-on besoin d’un menuisier dans une ville où chacun était son propre installateur et que les riches recouraient à de petites entreprises ? Il fabriquait des babioles comme ces tires-lires que les enfants continuaient de briser au bout de deux à trois mois pour découvrir leur trésor, des crécelles pour la fête de l’Achoura, de petits chevaux à bascule… des berceaux aussi qui ne trouvaient plus acquéreurs que parmi les jeunes parents, de plus en plus rares, qui étaient nostalgiques de leur propre berceau aux pieds arrondis. Bien sûr, ses légendaires boîtes magiques pour ne pas trahir sa vocation d’artisan et son rang de maâlem. Ce n’était pas son gagne-pain, mais sa raison sociale.

De tous les pèlerins le plus auguste était encore le cheikh des lettres, Si Edmond Amran El Maleh. Lui n’avait gagné ni Israël ni le Canada, il s’était exilé à Paris et quand les conditions le permirent, il rentra dévider à son tour sa mémoire dans des livres. Il s’était établi à Rabat mais il accomplissait régulièrement son pèlerinage dans une ville qui l’habitait davantage qu’il ne l’avait habitée. Le cheikh étant plus âgé que Si Mbarek et ce dernier s’inclinait respectueusement pour lui baiser la main que le dignitaire s’empressait de lui dérober. C’était comme ça dans sa jeunesse, on baisait la main des rabbins, des chantres et des vieillards. Il savait que le cheikh était un grand hedoua des lettres, plutôt casbaoui que mellahi, il restait un notable des notables, malgré ses mésaventures communistes. Leur rencontre, dans la rue, devant son atelier, restait protocolaire. C’étaient deux témoins qui se croisaient dans l’absence. L’un auréolé de sa gloire littéraire, l’autre de sa gloire artisanale. Ils échangeaient leur silence. C’étaient les deux derniers témoins d’une présence qui s’était comme écoulée par un trou intérieur. Le cheikh avait conservé un lancinant regret de voir ses juifs partir – « d’Akka à la lisière du désert, des gorges du Todgha, de Tinhirit, du Haut-Atlas, du Dadès, du Draa, de ce royaume de terre rouge, de roche bleue, d’oueds torrentiels ou asséchés, de sable, enveloppés de silence ils partaient ».

En définitive, le cheikh avait demandé à être enterré dans le cimetière marin de Mogador. Si Mbarek avait assisté de loin aux obsèques, personne ne reconnaissait en lui le vigile du mellah. Il n’avait entendu ni les sermons ni les prières. Peut-être avait-on récité le kaddish dont il connaissait la première phrase ; peut-être même le Cantique des Cantiques dont il connaissait la cavalcade sans en connaître les paroles. Lui aurait-on commandé un cercueil pour le vieux cheikh qu’il l’aurait livré gratuitement. Mais les juifs reposent directement sur la terre. Il ne voulait pas croire ce que l’un des érudits lui avait rapporté sur les mœurs funéraires selon lesquelles on se sépare du défunt avec ces mots : « Sache d’où tu viens, où tu vas et devant qui tu comparais pour rendre des comptes. Tu viens d’une boule puante, tu retournes au sable, à la pourriture et à la vermine et tu comparais devant le Roi des rois, le Saint, béni soit-Il. »

Ces toutes dernières années, il lui semblait que le retour des juifs se concrétiserait de son vivant. Il les avait vus partir, il les verrait revenir. Ils avaient restauré la synagogue du Public, investissant des ressources d’ingéniosité pour la reconstituer au détail près, telle qu’elle avait été du temps de sa splendeur alors que les notables du mellah, du Grand Rabbin au Sheikh de la Société mortuaire, avaient des places assignées à leur rang et qu’elle accueillait les hôtes de passage sur la presqu’île qui s’acquittaient d’un détour par ce que certains considéraient comme un bourbier humain, d’autres comme une réserve divine. Maintenant, ils devront réunir un quorum de fidèles et le jour n’était peut-être pas loin où l’un d’eux se proposerait comme promoteur pour construire un mellah paradisiaque s’étageant le long de l’océan pour accueillir le retour des juifs, leurs descendants et leurs héritiers…

Si Mbarek était la dernière veilleuse du mellah. Elle mêlait lueurs juives et musulmanes. Il l’a éteinte et s’en est allé archiver ses souvenirs dans la chronique soupirante de cette ville qui n’aurait d’autre choix que de larguer les amarres dans une mémoire de plus en plus verrouillée, de faire ses voiles touristiques et d’oublier ses juifs malgré le panthéon qu’ils viennent de se donner en la Maison de la Mémoire à laquelle je lègue ce portrait…

Photo : Collection Mouzi Abdel. 

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