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CHRONIQUE DE MOGADOR : LE RIAD DU BONHEUR, par Ami Bouganim

 

 

CHRONIQUE DE MOGADOR : LE RIAD DU BONHEUR
Ami Bouganim

Ah ! Mes’ouda ! la Bienheureuse ! de mémoire bénie, celle-là même qui tenait l’Atlantic Hôtel ! Dans l’impasse de l’ancienne église franciscaine, en vieille casbah, du côté de la scala, dans les années 50 et 60, à une époque où un riad passait pour un palace et où l’on en comptait une petite poignée. Les hôtels n’étaient pas plus nombreux : Le Beau Rivage, au-dessus du café de France, devant l’ancienne caserne convertie en terrain de basket, le Mechouar qui achevait de convertir l’allée des parades militaires en allée pour cabriolets et, dernier cri, l’Hôtel des Iles à partir des années 50, dévisageant l’océan, qui devait devenir l’un des hôtels les plus merveilleusement désuets au monde. Sinon il était encore une petite poignée de pensions où se tramait, je veux le croire, la plus suave, burlesque et intime chronique de Mogador avec des hôtes sortis de la rue des Douradoures qui attendirent vainement un Pessoa pour entrer dans la légende littéraire et attendent toujours un Modiano pour ressusciter ou encore que Ruiz-Sanchez se décide à ne plus tant écrire à Essaouira que sur elle.

Les araucarias mettaient une touche des Andes aux lieux et les marins portugais portés par l’anticyclone des Açores passaient leur nuit de relâche sous le toit de Mes’ouda qui leur servait sa nourriture casher, ne les autorisait pas à mettre du beurre à leurs épinards, parce qu’ils n’allaient pas ensemble, ne leur consentait que de l’eau de vie juive, plus livide que leur cachaça. Sitôt qu’elle rentrait se coucher, elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre leurs chants paillards, les échos de leurs rixes et les gloussements des prostituées pourtant interdites d’accès à son très honorable Atlantic. Les marins français, en blanc de permission, dont le pompon rouge séduisait à lui seul les jeunes vierges des meilleures familles, n’étaient pas moins turbulents. En définitive, ils se rabattaient – pour vous rassurer – sur les hôtesses de la très dévoyée rue Victor Hugo qu’ils entraînaient chez Mes’ouda avant qu’elle ne se soit retirée dans son sommeil, ne lui laissant d’autre choix que de charger Miloud d’alerter la police militaire pour calmer leurs ardeurs colonialo-exotiques.

Mes’ouda avait aussi ses hôtes à demeure. Un nombre indéterminé de célibataires de la « Haute » qui n’avaient pas trouvé chaussure à leur pied dans leur milieu et ne se seraient jamais risqués à trahir leur lignage à la chercher au mellah, trop populeux au goût de la casbah, ni même à la médina, où les lignées s’étaient tant mêlées qu’elles ne donnaient plus que des attardés ou de para-attardés. Les agents matrimoniaux – recrutés parmi les ex-agents consulaires déclassés par l’abolition du régime des Protections – leur avaient bien proposé des partis dans une autre ville, mais ils ne se sentaient ni l’ardeur de s’abâtardir à Marrakech ni la lourdeur de s’enliser à Meknès et que, par un verdict de la lignée (je ne sais quel livre de Schopenhauer, traduit par un des maîtres-pédagogues de l’Alliance Israélite Universelle, abandonné par un de ses terribles maîtres qui n’avaient ni foi ni loi, circulait alors parmi les membres du Cercle de l’Alliance), ils n’éprouvaient pas vraiment le désir de quitter le cocon mogadorien pour aller ensemencer des villes ingrates.

L’Atlantic abritait également des retraités étrangers qui avaient trouvé à Mogador une ville à leur goût. Dans les années 60, elle était devenue un repaire d’exilés poursuivis par l’Internationale des régimes dictatoriaux qui avaient posé leurs scellés policiers sur les consciences. Des Espagnols bien sûr, des Portugais, des Russes blancs. On trouvait parmi eux toutes sortes de bâtards plus ou moins nobles, à l’instar de ce comte belge qui n’arrêtait pas de se plaindre. Les ressorts de son lit grinçaient tant quand il se retournait qu’ils le réveillaient, la chaux livide des murs dégageait des relents de « mélancolie moisie », les draps retenaient ses moiteurs. Mas’ouda l’écoutait poliment, se demandant intérieurement, en Fille de Mogador qui se gardait d’émettre des commentaires sur les caractères étranges de tous ceux qui ne connaissaient pas l’onction des embruns, quels crimes n’avait-il dû commettre pour échouer sur la presqu’île. Elle n’éclata que le jour où il se récria contre la présence des puces dans son hôtel :
« Mogador, rétorqua-t-elle, est la capitale mondiale des puces. »

Le lendemain, quand il rentra de sa tournée, répandant ses calomnies quotidiennes sur la ville, son vent et son ennui, ses bagages l’attendaient, sa note aussi, de même que Miloud armé de la matraque que lui avait décernée la police militaire américaine. Le concierge de L’Atlantic l’accompagna à la CTM où il lui délivra un ticket pour Casablanca, s’autorisant de sauver l’honneur des puces en ces termes :
« Vous avez médit des puces d’Essaouira, vous nous écrirez ce que vous pensez des punaises de Casablanca. »

L’été, l’Atlantic était bouclé pour les gens de Marrakech qui venaient s’aérer à Mogador. Ils étaient plus sages que les marins, ils n’en étaient que plus difficiles. Les plats n’étaient pas à leur goût, qu’ils prétendaient – dans leur légendaire tartufferie (consommant des truffes déguisées en pommes de terre pour ne pas attirer le mauvais œil) – plus précieux que celui des Souiris, frelaté par la sardine. Ils venaient pour une cure d’acclimatation naturelle, pas pour une cure d’indigestion. Quand ils boudaient un plat, Mes’ouda leur servait son immuable proverbe : « Que comprend l’âne au gingembre ? » Ah ! elle se gardait de leur dire qu’elle les trouvait moins intéressants que ses marins qui abondaient en récits sur les frasques de l’océan, radotant à force de raconter les mêmes contes et de se pâmer des mêmes figures acrobatiques des Ouled Ahmed ou Moussa.

Mes’ouda passait pour une cuisinière émérite. Elle farcissait de tout et ses farces étaient légendaires, elle pannait aussi de tout et ses panures réconciliaient les clients jusques avec la populeuse sardine. Son couscous valut à la ville le glorieux titre de Wolkenkukossheim – la cité du couscous – tiré dudit ouvrage de Schopenhauer qu’on ne se décidait pas à remiser dans la bibliothèque des livres à proscrire tenue par un critique invétéré de Borges. On célébrait surtout sa légendaire shekhina sabbatique dont elle veillait à en envoyer des plateaux aux notables de la ville qui se permettaient une petite succulence juive dans leur menu musulman. On avait alors la tolérance pour la tolérance, toutes les tolérances, religieuse, sociale, musicale, culinaire, maritale.

On raffolait de ce ragout de pois-chiches, de pommes de terre pelées, d’haricots secs et de viande qu’on laissait mijoter dans les fours pendant la nuit du vendredi au samedi. Des œufs dans leur coquille viraient au brun, du riz dans des feuilles de vigne ou de simples emballages en toile, sucré aux raisins secs, aux pruneaux ou aux abricots, tournait à la confiture. C’était toute la cité, de la casbah au mellah en passant par la médina, qui répandait un bonheur caramélisé dans un exil qui était encore le meilleur antidote contre l’enlisement. Pendant la semaine, on se dispersait en petits commerces et ne rassemblait vraiment ses épars que le samedi qui donnait un avant-goût du shabbat universel. La recette de ce plat était peut-être ce que les juifs avaient de plus précieux, ils ne la cachaient pas, ils avaient beau la divulguer, elle ne réussissait pas aux non-initiés. Les véritables épices étaient de prières, même si elles n’étaient pas exaucées, d’études, même si elles étaient répétitives, de morceaux de splendeurs, même s’ils restaient impénétrables. Ce plat était encore ce qui restituait le mieux le goût de la manne et ce n’est pas par hasard s’il soit le seul à ne pas être entré dans la riche gastronomie israélienne qui n’épargne rien pour dissiper l’arôme de l’exil.

Mes’ouda devait se montrer à la hauteur de la qasida sur la skhina composée par Rabbi David Iflah (1867-1943), probablement le plus grand poète-chantre de la ville, co-auteur avec Rabbi David Elkaïm (1851-1941) de l’anthologie de morceaux liturgiques qui servaient les juifs pour susciter pendant l’hiver l’aurore de ce même shabbat qu’ils accueillaient la veille du Cantique des Cantiques et dont ils se sépareraient à regret dans la soirée d’un nouveau concert liturgique. C’est une ode à la bonne chère et à la bonne vie :

« Repas chaud du shabbat procurant de suprêmes délices ; bien préparé, il propose des merveilles dont se délectent proches et amis réunis.
[…]
2. De gros pois chiches baignent dans l’huile qui forme une sauce succulente, dorée par la cuisson.
3. Les boyaux farcis, comme des pythons, se prélassent au milieu du ragout, excitant l’appétit...
4. Des boules de viande dodues, du pied et de la langue, des morceaux de poulet farcis, d’autres sans farce et ajoutez à cela les pommes de terre du Yémen.
5. Des œufs blancs comme tissu de lin, sélectionnés par un Européen averti...
6. Des morceaux de viande gras, du faux filet, provenant de la poitrine et de l’épaule d’un bœuf tendre […].
7. Les grains de blé, couleur d’ambre, reposent bien cuits au milieu de graisses ruisselant de la moelle des os.
8. Je l’ai vue passer en direction du four, aux mains d’une servante tatouée de henné, originaire du pays des Noirs.
[…]
11. Selon les communautés, les plats comprennent aussi des oignons, des coings et des haricots ressemblant à des raisins secs, ainsi que des lentilles pareilles à des coraux.
12. Regardez comment les proches et les amis accourent affamés, alléchés par le festin, se réunissant pour [le repas du shabbat].
[…]
14. Son bouquet réveille les souffrants, par ses épices dont le fin safran, et sa couleur dorée… »

Mes’ouda Iflah, une sainte femme, ne s’était pas mariée parce qu’elle connaissait trop les hommes pour se livrer à l’un d’entre eux. Elle savait leurs mœurs, elle gardait de prudes distances. Elle n’avait pas de patience pour leur sens de l’exotisme, encore moins pour leurs perversions. Ah ! se serait-il présenté, le prétendant messianique, elle aurait sûrement craqué. Elle se contenta d’accompagner ses neveux qu’elle considérait un peu comme ses enfants, couvrant leurs besoins, ouvrant sa cour à leurs jeux et à ceux de leurs amis. Je ne saurais vous dire si elle était apparentée au poète qui lui inspirait son plat favori. Seuls ses neveux, re-dispersés à l’occasion de cette transe des transes qui s’est emparée au XXe siècle de tout ce qui vit et croit sur le continent européen et de ses répercussions partout ailleurs, pourraient attester de ce lien…

N. B. Je remercie Boujemaa Amara dont les articles sur FB ont ressuscité ce personnage.

Photo : Collection David Bouhadana. 

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