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FIFLO, par Paule Darmon

FIFLO

Le jour de son mariage, elle se lève tôt, s’habille en vitesse, noue un foulard sur ses cheveux et se glisse hors de l’appartement avec son sac plein de bouteilles et de chiffons.
A cette heure de la matinée, il n’y a pratiquement personne sur le périphérique, mais elle s’agrippe à son volant avec anxiété.
Ce n’est pourtant pas faute de connaître le chemin ! Au panneau de la Porte de Chatillon, elle freine brutalement, met son clignotant et, le coeur battant à l’idée de louper la sortie, donne un brusque coup de volant pour se rabattre à droite sans regarder dans son rétroviseur. L’épreuve du périphérique passée, elle se détend. Maintenant Bagneux, tout droit jusqu’au bout, elle ne peut plus se tromper.
Parvenue à la guérite des gardiens, elle se sent enfin en sécurité. Elle abaisse sa vitre pour glisser la pièce au gros moustachu qui lève la barrière, s’engage sur l’allée centrale, prend à gauche au deuxième rond-point, et roule au pas à cause des nids de poule et des dos d’âne jusqu’au grand cyprès.
Ma vie à moi, mon amour. Elle examine la tombe d’un oeil expert, comme elle aurait jugé de l’état d’une maison à l’abandon. Regarde-moi ça : les roses qui piquent du nez, les géraniums rabougris, la poussière, le marbre terni et les cacas d’oiseaux. Elle ôte les feuilles mortes, les fleurs fanées, découvre deux boutons à éclore et s’en réjouit. Puis, elle va chercher son attirail dans l’auto pour s’occuper de lui.
A l’aide d’une binette, elle retourne la terre du bac, arrache les mauvaises herbes. Elle sort ensuite ses bouteilles d’eau du sac – trois grandes Volvic qui, à force, ont perdu leurs étiquettes. Elle en vide une dans les fleurs, verse la deuxième et la moitié de la
troisième sur la dalle avant de se mettre au travail. Prenant alors appui de la main gauche sur le rebord de la tombe, elle lave le marbre de l’autre main à l’aide d’un chiffon, comme elle l’aurait lavé lui, avec la tendresse patiente d’une amante, la dextérité impitoyable d’une infirmière, ses hanches oscillant au rythme des mouvements amples de son bras qui décrit des demi-cercles réguliers. Elle commence par le haut, là où, logiquement, se trouverait son visage, descend le long du torse, du ventre et des cuisses jusqu’à atteindre ses pieds. Au fur et à mesure qu’elle le lave, ses yeux se remplissent de larmes.
Ma vie à moi, mon amour.
Elle essore son chiffon sale, verse le reste de l’eau sur le marbre qu’elle nettoie à nouveau avant de le sécher à l’aide de ses autres chiffons. Puis, elle pose un baiser du bout des doigts sur la pierre à hauteur de ses lèvres, et s’assoit sur la tombe comme elle se serait assise au bord de son lit.
Ma vie chérie, mon trésor.
Je ne peux pas venir te voir sans regretter de les avoir laissé faire ! Ah, comme je regrette ! Tu savais, toi, ce qui t’attendait, tu le pressentais quand tu disais que tu ne voulais pas que je reste seule à ressasser ma douleur indéfiniment. Je refusais de t’écouter parce que c’était comme si tu t’étais résigné à leur confier ta vie sans pour autant croire à leurs boniments.
Elle se penche, s’accoude sur la pierre, remonte ses genoux dans cette position semi-couchée de tendre intimité qu’elle prenait à son réveil, pour lui raconter son rêve.
Je t’ai parlé de Giorgio, plusieurs fois, tu te souviens ? Je t’ai raconté notre rencontre lors du tournoi de bridge auquel j’avais participé avec Lili. Nous étions Nord-Sud, lui et son partenaire Est Ouest. A l’échange des jeux, Ils se sont assis à notre table et lui n’a
pas cessé de me regarder. Si bien qu’il a joué comme un pied, et que Lili a fait un schlem contré qui nous a valu un top et la première place au classement. Son partenaire était furieux. Lili et moi en avons ri pendant des semaines. Après quoi, il ne m’a plus lâchée. Il est venu me voir à Paris, m’a invitée dans sa famille, le restaurant, l’opéra, la croisière sur le Nil, les cadeaux. Il ne lésinait pas. Je lui parlais de toi, il me parlait de sa femme, nous parlions de nos morts. Cela dit, j’ai toujours refusé de l’épouser car je ne voulais pas d’autre mari que toi. A la longue pourtant, j’ai dû céder. Et si j’ai cédé, crois-moi mon chéri, c’est uniquement parce que je n’ai jamais été amoureuse de lui. Jamais. Pas même attirée.
C’est la vérité. Il n’y a aucune comparaison possible entre toi et lui. Déjà physiquement. On ne peut pas dire qu’il soit beau, ça non.
Mais s’il n’est pas dépourvu d’intelligence ou d’esprit, il ne possède pas ta prestance, encore moins ton charme et ton humour. C’est un homme honnête, bien élevé, tu aurais apprécié sa compagnie. Un excellent joueur de bridge aussi – malgré sa bourde du premier jour qui lui a fait dire que je lui avais fait perdre la tête !
Elle sait qu’à l’écouter, il aurait ri, et elle ne peut s’empêcher de rire avec lui. La tristesse la saisissant aussitôt, elle pose sa joue sur le marbre et ne peut retenir un sanglot en caressant son nom gravé dans la pierre.
Pendant ce temps, surgi d’entre les tombes, poussé au milieu de l’allée comme une herbe à fantômes, échalas raviné par les intempéries, cou et poignets émergeant d’un complet rétréci, Fiflo attend avec une patience végétale qu’elle en ait fini de gémir et de se lamenter.
_ Ah te voilà, Fiflo, dit-elle en se redressant, je me demandais si tu allais venir.
Elle se mouche, essuie ses larmes et se lève. Lui, sans bouger fronce les sourcils.
_ Encore tu pleures ? Encore tu viens l’embêter !
_ Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que je pleure ! Mon mari est mort ! J’aurais donné mille fois ma vie pour lui !
_ Oui, mais tu es vivante. Et lui, même maintenant qu’il s’est habitué à sa mort, il faut que tu viennes lui pleurer dessus !
Ébahie, indignée, elle considère Fiflo en se demandant si ce professionnel de l’incantation, fantôme du cimetière surgi d’entre les tombes pour intercéder auprès du Seigneur en faveur des morts et des vivants, si ce Fiflo qui prétend être un lointain cousin du côté de son père, n’a pas complètement perdu la tête. Malgré tout, elle se fait conciliante.
_ S’il te plaît, Fiflo, prie pour son âme et son repos.
Fiflo grommelle et récite le kaddish à toute vitesse, comme s’il n’avait vraiment pas que ça à faire.
_ Maintenant, une prière pour mes enfants, demande-t-elle encore.
Elle précise les noms et prénoms hébraïques de ses enfants, ceux de sa mère et de ses petits-enfants.
Fiflo enregistre le tout avec un hochement de tête, puis, balançant son grand corps d’avant en arrière, il psalmodie avecvigueur, ne s’interrompant qu’à intervalles réguliers pour lancer un prénom à la face de l’Éternel avant de reprendre sa litanie.
Quand il a terminé, il la regarde sévèrement.
_ Ça suffit maintenant. Fiche-lui la paix à cet homme ! On ne dérange pas inutilement les morts !

Paule Darmon. Octobre 2020

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