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Fraternité ? par Eliette Abécassis

Fraternité ? par Eliette Abécassis

Dans le mouvement des « gilets jaunes », il ne faut pas sous-estimer le rapport à l'autre. Une fraternité, symbolisée par le même vêtement, ou survêtement, qui représente une communauté de frères et soeurs, unis dans le même mouvement, les mêmes revendications, qui se reconnaissent entre eux, et qui vivent, des moments exaltants, et reconnaissent en l'autre un autre soi-même, pour reprendre l'expression de Hegel. Le gilet, c'est à la fois une protection et un repérage visuel, un marquage qui permet de s'unir, se réunir, se regrouper. Beaucoup de témoignages de « gilets jaunes » montrent l'importance du sentiment du lien fraternel dans ce mouvement, lien qui fait tant défaut à notre société, envahie par la violence, et parasitée par la technologie qui met un voile entre les individus et les force à rester chez eux, derrière leur écran, dans une servitude volontaire. Mais le problème de la fraternité de masse, comme le montre Elias Canetti dans son essai éclairant aujourd'hui - Masse et Puissance -, c'est le danger de la dérive vers la meute, forme primitive de la masse, qui est le lit du totalitarisme, fondé lui aussi sur la fraternité, pervertie et détournée en volonté de puissance.

Soudain, au coeur de cette fraternité, se profile l'ennemi.  Et l'ennemi, pour une raison ténébreuse, dont on ne cessera de s'étonner, c'est aujourd'hui, encore et toujours, le Juif. Les tags antisémites sur les voitures, sur les vitrines des restaurants, font florès, tout comme les messages scandés par la foule au sein des « gilets jaunes ». Cette « masse de refus » , comme l'appelle Canetti, partant d'un idéal positif, de désir de justice sociale, devient une masse totalitaire qui ancre sa fraternité dans l'exclusion de l'autre. Les « gilets jaunes », pour l'étoile jaune ? Et ne disons pas qu'il s'agit d'une frange extrémiste, puisque je crois que le message est clairement entendu par tous ceux qui acquiescent, se taisent et donc consentent à rester dans cette masse, cette masse qui devient meute.

Pourquoi de la fraternité les Juifs sont-ils exclus,  alors que parmi les « gilets jaunes » il y a des Juifs, alors que la masse fraternelle est en quête de justice sociale, pourquoi en exclure une frange, et quel est le rapport avec les Juifs ? La difficulté toujours à percevoir le Juif comme son frère, est d'autant plus paradoxale que comme le dit Emmanuel Lévinas, « le statut même de l'humain implique la fraternité et l'idée du genre humain » . Dire, comme le montre le mythe biblique, que tous les hommes descendent d'un seul homme et d'une seule femme, Adam et Ève, c'est affirmer que tous les hommes sont frères. Tous les hommes, qu'ils soient blancs, noirs, asiatiques, ou juifs. De ces tags sur les enseignes, de ces appels à la haine, je retiens que tous les hommes sont des frères, sauf ceux qui l'affirment. Seuls les Juifs ne sont pas des frères.

Je ne comprendrai jamais l'antisémitisme, parce que je me refuse à le comprendre. Mais ce que je comprends, hélas, face à la conspiration du silence et de lâcheté, c'est que seuls les Juifs se sentent concernés, ou visés, alors que c'est l'homme, dans son fondement même, qui est atteint dans sa fraternité essentielle, et tous devraient se scandaliser, car tous sont des hommes.

Éliette Abécassis est philosophe. Elle écrit des romans, des livres pour enfants, des essais et des scénarios. Son dernier livre : Alyah (Livre de poche).

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