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Howard Jacobson : Etre juif ou ne pas être

Howard Jacobson : Etre juif ou ne pas être

 

Auréolé du prestigieux Man Booker Prize, La Question Finkler de Howard Jacobson débarque en France chez Calmann-Lévy. Considéré comme le Philip Roth britannique, l’écrivain y livre une réflexion décapante sur l’identité juive au XXIème siècle, doublée d’une belle histoire d’amitié sur fond de deuil et de déboires amoureux.

 

C’est quoi, être juif ? Voilà une question à laquelle Julian Treslove, 49 ans, est bien incapable de répondre autrement que par la litanie des clichés habituels et une bonne dose de jalousie envers Samuel Finkler, son ancien camarade d’école parvenu au faîte de la gloire en signant des manuels de développement personnel à base de philosophie prémâchée. Si bien que pour Treslove, un juif est un "finkler", un type arrogant, entreprenant, orgueilleux, partageant avec les siens une sorte de "physionomie spirituelle". Un type qui mène une carrière aux antipodes de son obscure expérience de production musicale à la BBC et de son actuel emploi de sosie de stars - à la demande, Brad Pitt, Billy Crystal ou autre. Même lorsque Finkler et leur ancien professeur presque nonagénaire, Libor Sevcik - un journaliste juif immigré de Tchécoslovaquie et devenu le confident des grandes beautés hollywoodiennes -, se retrouvent veufs, Treslove doit se contenter de les envier. Car ce "psychopathe sentimental", amoureux en série et père de deux "extraterrestres" qu’il n’a pas élevés, souffre de ce qu’il appelle le complexe de Mimi (celle de La Bohème de Puccini, un de ses opéras préférés) : il rêve d’une défunte épouse à pleurer au paroxysme de l’amour. A défaut, Treslove le bien nommé collectionne les ex en fuite et sait le malheur toujours imminent. Jusqu’à ce soir où il est agressé en rentrant d’un dîner avec ses amis. Par une femme, "détroussé de tous ses biens et traité de youpin". L’aurait-on pris pour Finkler, ou pour tout autre finkler ?

 

Et si Treslove devenait juif ? Pas un converti, non, plutôt la proie de stigmates, d’abord, une toile vierge (n’a-t-il pas un physique commun, sans aspérité ?) où surgissent les couleurs d’une culture mystérieuse. Puis le héros autoproclamé d’une grande famille, d’un tout qu’il croit chaud et douillet, adopté pour combler "son histoire sans intrigue". Galvanisé par les offenses faites aux juifs à travers le monde, Treslove entre en judéité avec autant de volonté que de maladresse. Il s’interroge jusqu’à l’obsession sur les inconvénients de la circoncision et la reconstruction du prépuce, baragouine des mots tendres en yiddish pour séduire Hephzibah, une lointaine parente de Libor en passe de "mettre sur pied un musée de la Culture judéo-britannique". Et à mesure que Treslove s’échine à déchiffrer le code juif, Finkler, lui, s’obstine à boycotter ses origines et rejoint la Société des juifs honteux anglais et humanistes, la SHOAH, qui réprouve la politique israélienne. Il reproche à leur ami Libor ses yiddishismes, sa mentalité de victime. Mais le vieil homme obnubilé par le souvenir de sa femme n’a déjà plus la force de se battre. Il sent qu’Israël, qu’il prononce "Isrrrraë” avec un profond sens du sacré, sera bientôt son ultime demeure.

 

C’est ainsi que Howard Jacobson, maître dans l’art délicat de l’autodérision et de l’humour juifs, parvient à dynamiter les clichés : en les alignant et en soulignant leurs contradictions, en prouvant "que tout argument a un contre-argument". Il élève le rire - sarcastique, féroce, ravageur - au rang de rhétorique, de vecteur d’un questionnement existentiel, dressé au cœur de son œuvre. Suggérant ici que les juifs n’ont peut-être pas le monopole de leur culture et de leur salut. Là qu’ils sont parfois leurs meilleurs ennemis. Car Jacobson aime s’aventurer sur le chemin épineux de la provocation et déployer sa science de l’histoire culturelle et religieuse juive, de son continuum, de son actualité. Avocat notoire de cause israélienne, il érige Finkler en figure de proue des antisionistes juifs, symbole de judéité, même contrariée, pour Treslove, son ami goy, et exemple d’antisémitisme pour Libor, son coreligionnaire. Un homme déchiré qui, dans son acharnement à se libérer du poids de 5.000 ans d’histoire, incarne aussi bien la ténacité des préjugés que la peur d’être encore dépossédé ou la confusion entre perpétuation et fardeau.

 

Mais le regard que Jacobson porte sur ce malaise identitaire déborde le cadre de la question juive, par ailleurs irréductible. Il interroge la liberté des non-juifs à débattre, à s’approprier un faisceau d’événements, de la Shoah au conflit israélo-palestinien, qui imprime sa marque sur toute l’humanité. Et la quête désespérée d’identité juive, souvent, s’efface derrière des motifs intrinsèquement universels, derrière les liens de l’amitié, le fossé intergénérationnel, la filiation, l’amour, la trahison, le deuil, la musique… La Question finkler est un roman ambitieux, loquace, digressif, intelligent, spirituel, semé d’ombres et d’ornières. Mais ce n’est pas un roman d’initiés. Plutôt un miroir tendu à tous ceux qui savent rire de leurs faiblesses et admettent l’immense difficulté d’être quelqu’un, simplement. Qu’on soit finkler ou pas.

 

Thomas Flamerion

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