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Il était une fois à Casablanca Vanessa Paloma, une colombe sépharade

Il était une fois à Casablanca Vanessa Paloma, une colombe sépharade

 

Ses racines sont ici, ses ailes ont frôlé tous les ailleurs. Vanessa Paloma s’est posée comme une colombe venue d’Amérique sur les toits de Casablanca d’Afrique, apaisant de ses couplets mélodieux la métropole tourmentée.

 

Une colombe multicolore sur la ville blanche

Elle chante en ladino l’âge d’or de l’Andalousie maure, raconte, l’encre trempée de poésie, le Tétouan pluriel de ses ancêtres, évoque avec attachement sa Géorgie natale, la terre chrétienne de sa Colombie d’enfance, et me fait découvrir, des étoiles dans les yeux, les liens méconnus entre musique sépharade médiévale et mystique juive. Alors que la nuit tombe sur la ville blanche et que la mosquée Hassan II s’auréole de lumière éblouissante au clair de lune, elle me reçoit dans son appartement surplombant majestueusement le boulevard d’Anfa. Un calme bienfaisant m’enveloppe aussitôt le seuil franchi. Transportée dans un autre temps, une autre dimension, un autre lieu. Mille temps, mille lieux et mille idiomes à la fois. La bibliothèque du bureau est un univers à elle seule. Livres d’histoire du moyen-âge en français et manuels de liturgie en hébreu côtoient dans un joyeux entremêlement classiques de littérature hispanique et ouvrages américains sur les droits humains. Sur la table d'appoint, son dernier livre "The Mountain, the Desert and the Pomegranate: stories from Morocco and Beyond" (publié chez Gaon Books et nominé comme Best Book par New Mexico Awards), ode touchante à l'universalité, qu'elle s'apprête à traduire en français. Un peu partout dans la pièce trônent bibelots amérindiens et portraits de famille, clichés antiques du Tétouan cosmopolite de la fin du 19e siècle. Sur le sofa, une nappe aux couleurs arc-en-ciel croquant la vie d’un village colombien, brodée par la grand-mère, semble nous regarder avec bienveillance tandis que la petite-fille feuillette un album à la recherche d’une photo de son fils. Cinq générations en mots et en images. Elle raconte son passé riche, son présent comblé, ses rêves de futur dans un français métissé d’anglais «typically american». De temps à autre, lui échappent des expressions en espagnol. L’aide-ménagère apporte le café. Paloma s’adresse à elle en darija. Puis, le regard voilé d’émotion, se remémore la dernière hiloula en compagnie de feu Simon Lévy, le fondateur du musée du judaïsme de Casablanca, l’intellectuel militant et polyglotte avec lequel elle avait tant appris sur la cohabitation judéo-musulmane en terre marocaine. Ou encore sur les secrets de la Haquetia, mélange d’espagnol, d’hébreu et d’arabe parlé autrefois par les Israélites du Nord du Royaume. Et dont on retrouve encore des traces aujourd’hui chez les communautés juives de Tanger à Caracas en passant par New-York et Montréal.

La musique comme port d’attache, l’universalité en partage
Mille temps, mille lieux, mille idiomes et métiers à la fois. D’origine marocaine, du sang écossais dans les veines, Vanessa Paloma est américano-colombienne de naissance. Chanteuse lyrique et harpiste, spécialisée dans le répertoire judéo-espagnol, chercheuse, écrivaine et conférencière, elle est par ailleurs parfaitement hispanophone, anglophone, francophone, hébréophone, et s’est depuis quelques années initiée à la darija et au portugais. Vanessa Paloma l’universelle est tout cela à la fois. La richesse de son parcours est le reflet d’une ascendance érudite et cosmopolite, et le fruit d’heureuses rencontres. C’est en Géorgie, au sud-est des Etats-Unis, que Vanessa voit le jour, en 1971. De son père, anthropologue, et de sa mère, artiste, militants pour les droits civiques aux côtés de Martin Luther King, elle hérite de l’amour pour la liberté, la justice et la diversité. Alors qu’elle est âgée de 8 mois, ils déménagent à Bogota, en Colombie, le même pays où avaient émigré ses arrière-arrière-grands-parents en 1860, en provenance de Tétouan. Du haut de ses 3 ans, la voilà de nouveau suivant ses parents pour une année au Michigan, puis à Puerto Rico. C’est là, à l’âge de 8 ans, que commence l’idylle de la petite Vanessa avec l’univers de la musique et de la littérature: «Comme nous déménagions fréquemment, la musique et la lecture représentaient pour l’enfant que j’étais un moyen de m’affirmer et de m’enraciner, un port d’attache permanent que je pouvais emmener avec moi partout où j’allais». Sa voix, harmonieuse et profonde comme celle de sa grand-mère maternelle, lui disent ses proches, est très vite remarquée par ses professeurs de chant. Elle suit alors avec assiduité les cours intensifs de chorale, puis de piano au San Juan Children's Choir, avant de poursuivre ses études musicales, et de sciences politiques, à l’Université des Andes à Bogota : «J’avais 17 ans lorsque notre professeur d’histoire de la musique nous a fait écouter une chanson bouleversante sur la croisade albigeoise (1209-1229) contre «l’hérésie cathare» et la phrase tragiquement célèbre du légat du Pape Arnaud Amaury:  «Tuez les tous, Dieu reconnaitra les siens». ça m’a déchiré le cœur, moi qui ai grandi en paix dans un pays très catholique. A la même époque, apparaissait  la Kabbale dans le Sud de la France, dont on retrouve de multiples traces d’écrits au Maroc. C’est de ces éléments réunis qu’est née ma curiosité pour le Moyen-âge et sa musique en particulier». Rentrée aux Etats-Unis, Vanessa Paloma se spécialise en musicologie médiévale, décroche un master puis entame des études doctorales à l’Early Music Institute, Université d’Indiana. Actuellement, elle prépare un doctorat à l’INALCO sur la voix chantée des femmes juives du Nord du Maroc.

Moyen-âge, chrétienté des ténèbres et islam des Lumières
Alors que l’Europe catholique vivait sa période la plus obscure au Moyen-âge, pourchassant les esprits libres, l’Andalousie mauresque abritait l’âge d’or de l’Islam éclairé, oasis prospère de savants et de poètes juifs et musulmans, écrivant la paix et le futur, chantant l’amour, l’ivresse et les femmes. Une menace grandissante pour le pouvoir religieux, politique, social et économique, d’une Eglise médiévale hégémonique... Dans ses valises, au fil des changements de cieux, la maman de Vanessa a toujours conservé, aux côtés de sa photo devant la Porte de l’Inquisition à Carthagène des Indes, l’édit d’expulsion de sa famille d’Espagne en 1492, signé des mains d’Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, les rois catholiques de la Reconquista. Relique en papier froid d’un douloureux exil du cœur, «pièce à conviction» transmise de mère en fille. Pour ne jamais oublier, pour maintenir le lien aussi. «Auparavant, je voyais la religion comme une contrainte, elle ne m’intéressait pas plus que cela», se remémore Vanessa. Sa judéité, l’artiste se la réappropriera en terre sainte, lorsque, encouragée par un rabbin de Los Angeles, elle décide d’aller étudier la musique traditionnelle et le mysticisme hébraïque à Jérusalem : «A mon retour à Los Angeles, j’ai décidé de me focaliser sur le répertoire judéo-espagnol. Notamment sur la poésie en arabe et en hébreu de Grenade ou encore sur les Romanceros, chansons lyriques ramenées de Castille par les Juifs du Nord du Maroc». Ces recueils oraux, bruissant d’allégories et de métaphores recherchées, sont demeurés authentiques, reflets fidèles de la vie quotidienne sous l’Andalousie mauresque, avant d’évoquer la tragédie de la Reconquista, l’exil forcé, puis le refuge en Afrique du Nord, sans oublier la singulière et triste histoire des Marranes. On y retrouve ainsi les détails de la cohabitation interconfessionnelle, les liens intellectuels et spirituels entre Musulmans et Juifs, le rôle socioreligieux de la femme dans le foyer hébraïque, et jusqu’aux refrains populaires sur la jeune fille amoureuse, le mari infidèle ou l’épouse assassine. Les Romanceros, fredonnés par la gent féminine, étaient entre autres une façon poétique et subtile d’enseigner aux demoiselles la vie en société, une sorte de «Torah des femmes».

Atlanta-Bogotá-Casablanca, destination Tikoun
«C’est là que j’ai su l’infini trésor que c’était, ce dépôt formidable de mémoire collective représenté par la poésie et la chanson médiévale, le ladino ou la haquetia. Moi qui au quartier mixte d’Abou Thor à Jérusalem, ai vu la peur et l’animosité entre voisins juifs et non-juifs, j’avais compris le magnifique héritage de cette époque bénie», poursuit Vanessa Paloma. Dotée d’une bourse de recherche Fulbright (gérée par la commission maroco-américaine pour les échanges éducatifs et culturels), elle s’installe à Tanger en 2007 pour étudier de près les liens entre la poésie mystique de la synagogue marocaine (piyyut) et les chansons des femmes séfarades.  Elle trouve dans ses recherches de riches liens entre Marocains juifs et musulmans dans l’art, la musique, le chant, les traditions et les croyances qui influencent aussi son répertoire de spécialisation - les chansons féminines judéo-espagnoles. Emerveillement, lorsqu’elle dit avoir découvert que dans le Maroc du troisième millénaire, l’Andalousie médiévale des lumières se poursuivait toujours. Un bel exemple du vivre-ensemble et un legs indispensable aux générations futures. Son choix est fait : elle reste au Maroc.
«Profondément croyante, je suis convaincue que nous naissons au monde avec une mission et un don personnels. Des circonstances et des épreuves nous mènent à notre Tikoun, notre réparation générale. Le monde est imparfait, chacun de nous doit tenter d’apporter sa contribution, par ce qu’il possède, pour améliorer ce monde». Son Tikoun à elle, explique Vanessa Paloma avec une patience de professeur, c’est d’être une «penseuse» juive aux racines marocaines et à la vie publique intense, revenue pour préserver le patrimoine qui reste de cette cohabitation multiconfessionnelle et pour le faire diffuser, en faveur de la paix et de la compréhension de l’autre : «Le mur de la peur tombe avec la connaissance. Aux Etats-Unis, par exemple, je veux contribuer à briser l’image négative qu’ont nombre d’Américains israélites du monde arabo-musulman, qu’ils croient violent et judéophobe. Quant aux Marocains, il s’agit de leur faire réapproprier leur sublime culture plurielle et collective, qu’ils s’identifient à la fois comme Marocains, musulmans, juifs, berbères, arabes et andalous».

Mon époux, mon fils, ma mère, notre Maroc
Passionnément attelée à sa mission d’ambassadrice de l’art et de la mémoire sépharade, Vanessa l’artiste lyrique multiplie les concerts, tandis que Paloma la chercheuse du Hadassah Brandeis Institute continue à donner des conférences aux quatre coins du monde. Avant de retrouver, heureuse et comblée, son havre de paix, sa nouvelle ville d’adoption. Métropole blanche pour blanche colombe. C’est que c’est ici, à «Casablanca», nous confie-t-elle avec son charmant accent hispanique, qu’elle a rencontré l’amour, son époux Maurice Elbaz, producteur de musique, rentré lui aussi au bercail, et donné naissance à David : «On peut aller très loin,  mais on reste toujours connectés à nos racines et liés par elles. Ma famille a quitté Tétouan voilà 150 ans. Il a fallu que je revienne pour comprendre d’où venaient les recettes de cuisine de ma grand-mère». Elle couve son fils du regard tandis qu’il s’applique à manger proprement la soupe mitonnée par sa mamie, perché sagement sur sa chaise haute.  Après cinq générations de pérégrinations, la boucle est bouclée, retour de la lignée à la terre des origines. Marocaine, jusqu’à la dernière note.

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