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La guerre des rabbins aura-t-elle lieu ?

La guerre des rabbins aura-t-elle lieu ?(info # 010407/12) [Analyse]

 

 

 

 

 

Par Sandra Ores ©Metula News Agency

 

Ces dernières semaines, l’Etat d’Israël est le théâtre de tensions entre les autorités rabbiniques, orthodoxes, et les rabbins des communautés juives réformées et conservatrices.

 

Le 29 mai dernier, le Procureur Général de l’Etat hébreu a annoncé que le gouvernement était disposé à reconnaître et à financer les salaires d’un certain nombre de rabbins officiant dans des communautés réformées et conservatrices.

 

Le mouvement conservateur se détache de la tradition orthodoxe en cela qu’il considère que la halakha1 doit être adaptée aux normes et aux valeurs de l’époque moderne.

 

Le judaïsme réformé, ou libéral, estime, quant à lui, que la Torah n’a pas été écrite par la main de Dieu mais par celle des hommes ; ses adeptes ne s’attachent ainsi pas à respecter tous les commandements dictés dans la loi, mais davantage à s’inspirer des valeurs et de la culture juive.

 

La décision du gouvernement émane d’une recommandation de la Haute Cour de Justice, ayant entendu la requête de Madame le rabbin Miri Gold, et des représentants de deux mouvements alternatifs. Ils avaient saisi la cour en 2005, demandant que les rabbins appartenant à des courants non orthodoxes et dirigeant des communautés reçoivent leurs salaires de l’Etat, au même titre que leurs confrères traditionnalistes.

 

Leurs revenus ne proviennent actuellement que des cotisations payées par les membres de leurs congrégations respectives.

 

D’après la décision officielle, quinze rabbins non orthodoxes d’Israël seront désormais stipendiés par les conseils régionaux, le budget étant financé sur la cassette du ministère des Sports et de la Culture. Les institutions orthodoxes perçoivent, quant à elles, leurs deniers du ministère des Affaires Religieuses.

 

La décision a provoqué l’indignation du Grand rabbinat d’Israël ainsi que de membres de la Knesset et de ministres issus des partis religieux.

 

A commencer par le ministre des Affaires Religieuses, du Shas, Yaakov Margi. Ce dernier a menacé de présenter sa démission au leader spirituel de son parti, le rabbin Ovadia Yossef, si la décision était appliquée. Le ministre, qui est également rabbin, argumentant : "Ils estiment apporter un nouveau souffle spirituel au judaïsme, dans les faits, il s’agit d’un esprit diabolique".

 

Le Grand rabbin sépharade d’Israël, Shlomo Amar, a, pour sa part, appelé, par le biais d’une missive, plusieurs centaines de ses pairs à se réunir en "assemblée d’urgence" afin de discuter de solutions pour court-circuiter le dessein du gouvernement. Quelques cent-trente rabbins orthodoxes se sont ainsi retrouvés à Jérusalem, mardi dernier.

 

Pour le Grand rabbin ashkénaze de l’Etat hébreu, Yona Metzger, s’opposer à la reconnaissance de rabbins non orthodoxes constitue "une question de principe". Il l’a ainsi expliqué : "Nous souhaitons rassembler tous les Juifs, mais nous devons conserver la sainteté de notre Torah ; et l’histoire a prouvé que notre manière d’y parvenir est la meilleure".

 

De même que son homologue sépharade, Metzger a laissé entendre que les mouvements réformés et conservateurs étaient responsables de la forte assimilation, en diaspora, parmi les membres des communautés juives.

 

L’autorité religieuse sépharade renchérissant, pour sa part, en prétendant que la reconnaissance des rabbins non orthodoxes "diviserait le peuple juif en deux". M. Amar a qualifié ces derniers de "déracineurs et destructeurs de la religion", d’ "ennemis du Seigneur", précisant que "leur intention était de nuire à la sainteté et à la pureté de la Torah".

 

Le rabbin a aussi appelé la nation à prier comme en temps de guerre, lorsque "les roquettes sont tirées sur Israël".

 

Le député Uri Ariel, du parti nationaliste Haéhud HaLeumi (Union Nationale), a conclu que "le Procureur Général ainsi que la Cour Suprême supportaient des politiques antijuives qui endommageaient gravement les valeurs d’Israël".

 

Les propos tenus dans la lettre de Shlomo Amar ont engendré des réactions immédiates de la part du président de l’Assemblée Rabbinique d’Israël, l’aile israélienne de l’association internationale des rabbins conservateurs, le rabbin Mauricio Balter, ainsi que d’un autre rabbin conservateur, Avinoam Sharon.

 

Balter et Sharon se sont rendus dans les bureaux de la police, individuellement, afin de déposer plainte contre le Grand rabbin séfarade, déclarant qu’il les avait "calomniés", "déshonorés et humiliés en public".

 

Shlomo Amar affirme mener cette "bataille pour l’âme du peuple juif". Or ledit peuple juif, en Israël, ne se reconnaît pas unanimement dans son Grand rabbinat. Une étude du Centre d’enquêtes Guttman de l’Institut pour la Démocratie en Israël, publiée en janvier dernier, a montré que 8% de la population israélienne juive se retrouvait dans le judaïsme réformé ou conservateur. Par ailleurs, l’enquête indique, entre autres, que 7% se considèrent Haredim (ultra-orthodoxes), et 43% laïcs.

 

Les mouvements réformés et conservateurs représentent une centaine de collectivités en Israël. Ces courants modernes du judaïsme connaissent un essor particulièrement fort aux Etats-Unis, où les Juifs réformés représentent près de la moitié du nombre total des Juifs, et les conservateurs, environ un tiers ; ce sont les olim (nouveaux immigrants en Israël) américains, qui ont importé ces obédiences en Terre Promise.

 

Pour l’American Jewish Comittee (le Comité des Juifs Américains) – organisation centenaire de défense des Israélites aux Etats-Unis – le Grand rabbinat ne représente plus le peuple, et son rôle "requiert des modifications importantes". Ses directeurs ont également affirmé, qu’ "au XXIème siècle, un Grand rabbinat coercitif est devenu, au mieux, un anachronisme, et au pire, une force divisant le peuple juif".

 

Un grand nombre d’Israéliens partagent cette approche et se montrent insatisfaits de la manière dont le Grand rabbinat dirige leur vie. Bien qu’Israël soit un Etat laïc, l’autorité religieuse conserve le pouvoir de gérer la vie des citoyens hébreux, pour tout ce qui touche à leur naissance, leur(s) mariage(s) et leur mort. Pourtant, la moitié de la population israélienne juive, toujours selon l’étude du même institut, estime que l’Etat devrait instituer le mariage civil en Israël, un service qui n’existe pas à ce jour.

 

Suite à cette polémique entre l’Etat et les autorités religieuses, une question a dès lors fait surface dans le débat public : le Grand rabbinat d’Israël constitue-t-il une institution censée représenter le peuple juif dans son ensemble, ou une entité transcendantale, dont le rôle consiste à rester le garant de la tradition juive plus de cinq fois millénaire, au risque de se trouver en contradiction avec la majorité des Juifs ?

 

Pour Miri Gold, la femme rabbin à l’initiative de l’ouverture du dossier judiciaire, "il n’y a pas de manuel explicitant la manière d’être juif". Le judaïsme, a toujours vu, en son sein, au fil des époques et des régions géographiques, se développer différents courants de pensée et des interprétations variées des préceptes présents dans la Torah.

 

Pour le député issu du parti de gauche Meretz (Energie), Nitzan Horowitz, la nouveauté constitue "un grand pas dans le défi pour le pluralisme et la liberté de religion (en Israël)".

 

Si la reconnaissance par l’Etat des rabbins réformés et conservateurs a provoqué des réjouissances au sein de leurs congrégations ainsi que chez les partisans de la diversité dans l’interprétation de la loi juive, les conséquences pratiques de cette décision s’avèrent cependant fort limitées.

 

Le Procureur Général précise, en effet, que les rabbins concernés par la décision ne bénéficieront d’aucune autorité en matière de halakha, et que les naissances, mariages et décès continueront d’être célébrés par les traditionnels docteurs en judaïsme. L’homme de loi stipule également la terminologie à utiliser afin de définir le statut particulier des hommes et femmes officiant dans leurs communautés : "rabbins non orthodoxes" – ce qui indique implicitement que l’Etat ne les considèrera pas véritablement comme des rabbins.

 

Cette avancée en direction de la reconnaissance d’autres représentants de la foi juive que ses "garants" actuels, signifie toutefois aux autorités orthodoxes qu’elles ne détiennent pas, de manière immuable, absolue ni intemporelle, l’hégémonie sur la manière de pratiquer le judaïsme. La Torah étant rédigée de manière à laisser aux hommes le devoir de l’appliquer selon leur compréhension.

 

A mesurer l’intensité dramatique et l’agressivité présente dans les propos de certains rabbins orthodoxes, on décèle chez eux la crainte certaine que leur pouvoir ne soit remis en question.

 

Certains rabbins conservateurs ou réformés estiment quant à eux que la tendance en Israël est vouée à suivre celle aux Etats-Unis, se dirigeant vers une dominance des deux mouvements alternatifs au sein de la population juive.

 

Nul doute que leur chemin sera semé d’embûches, tant il paraît peu probable que les autorités rabbiniques en place, ainsi que la majorité des Juifs plus ou moins pratiquants, mais convaincus de l’importance de l’orthodoxie, ne leur accordent une quelconque reconnaissance officielle.

 

 

 

Note :

 

1 L’ensemble des lois, sentences rabbiniques et prescriptions religieuses, qui règlent la vie quotidienne des croyants juifs.

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