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LA PELLETEUSE LITTÉRAIRE, par Ami Bouganim

 

 

CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PELLETEUSE LITTÉRAIRE
Ami Bouganim

Un beau jour, la ville se réveilla avec une pelleteuse dans le mellah. C’était une belle et rutilante machine, comme seule les grandes entreprises de travaux publics et les compagnies internationales de construction peuvent s’en permettre. On n’avait jamais vu plus sophistiquée et élégante, même lorsqu’on avait construit les hôtels sur le front de mer et procédé aux travaux d’élargissement du port. Un bras dirigeable à trois membres, doués de senseurs, étrangement maniables à partir d’une cabine sur chenilles pivotant sur 360 degrés avec une rapidité et une souplesse étonnantes. On se demandait comment elle était arrivée là. Ce ne pouvait être par la porte de Doukkala – elle ne serait pas passée, ni par celle de Marrakech – elle aurait emporté les bâtisses sur son parcours. Se serait-elle introduite par la porte de la Marine, glissée sous celle du Mechouar, faufilée sous celle de la Ferblanterie, elle se serait immanquablement heurtée à celle du souk Nouveau. De quelque porte qu’elle se fût glissée, elle ne serait jamais arrivée au mellah. On parcourut le rivage pour voir si on ne l’avait pas débarquée sur une plage, mais il était toujours semé des rochers qui le rendaient inaccessible même à une barcasse. On en vint à postuler qu’on l’avait introduite en pièces détachées et montée sur place, à moins, bien sûr, qu’un hélicoptère, particulièrement puissant et silencieux – puisque personne n’avait rien vu ni entendu – ne l’eût déposée en secret. Cela relevait assurément des merveilles de Moulana, comme on en voyait tous les jours depuis qu’il avait doté chacun d’un portable qui livrait accès à autant de mosquées virtuelles qu’on le souhaitait.

On tenta bien sûr de soutirer des renseignements au conducteur, mais on découvrit qu’il était sourd et muet. Il n’entendait rien et c’était ce qui lui permettait de s’échiner sur sa machine des premières lueurs de l’aube aux dernières lueurs du soir. On lui soumit les questions par écrit, il ne savait pas plus écrire que lire. On recourut au service de Zineb, le seul Souiri à lire le braille et à s’exprimer en gestes. Le conducteur le regarda s’escrimer de ses doigts avec son silence, tour à tour amusé et médusé, et au bout de dix bonnes minutes l’interprète des ténèbres, des abîmes et des silences s’avoua vaincu :
« Il ne parle, dit-il, ni l’arabe ni le chleuh.
– Alors peut-être le flamand ?
– Pourquoi le flamand ?
– Parce que la pelleteuse est flamande.
– Pourquoi voulez-vous qu’un Flamand vienne retourner les gravats de la présence juive à Essaouira ? »

C’était somme toute attendu, depuis deux ou trois décennies, depuis cette fatidique nuit où les vagues avaient investi le mellah et emporté les bâtisses qui bordaient l’océan, sonnant le glas de ce quartier qui avait abrité l’exil des Juifs pendant des siècles. On trouvait étrange que de tous les mellahs du Maroc, précisément celui d’Essaouira qui se pose en monument et en phare de la convivialité judéo-musulmane, ait été le premier à succomber à leur absence. On avait la casbah à aérer et ravaler, la médina à désamianter, dé-bétonner et paver, le front de mer à garnir, les scalas à consolider, la muraille à crépir, les portes à restaurer… le ciel à ramoner. Depuis qu’il n’était plus habitable, le mellah n’était une priorité dans aucun des plans d’aménagement de la ville. De tous les avis, on ne pouvait que le raser et tout reconstruire. Mais on avait la venelle du Saint, avec sa demeure et sa synagogue, sur laquelle nul ne se risquait à se prononcer. D’un côté, on ne pouvait la conserver telle quelle – on peinerait à trouver des locataires qui consentiraient à habiter un quartier qui aurait une synagogue en son cœur plutôt qu’une mosquée ou une église ; d’un autre, on ne pouvait la démolir sans s’attirer des accusations de sacrilège, d’atteinte à la mémoire juive de la ville… d’antisémitisme. Le Messie – ne fût-il qu’un vulgaire chroniqueur – qui convaincrait de convertir les lieux en sanctuaire universel pour toutes les nations et toutes les religions déposerait vite sa plume pour ne pas s’aliéner les héritiers du Saint et leurs ouailles qui ne s’entendaient qu’à entretenir leurs souvenirs et leurs cimetières. On attendait, sans se l’avouer, leur retour, mais ils se contentaient de déverser leur nostalgie sur la ville en accomplissant deux petits tours et en dégustant trois sardines grillées, à l’exception d’une poignée de valeureux qui s’évertuaient de redorer le vent qui s’acharnait contre les persiennes de leurs intérieurs. La venelle était devenue à la longue un monument du Départ, de l’Absence et de la Désolation. Cette blessure sur le flanc d’Essaouira saignait de gravats.

On ne pouvait s’empêcher de se poser la lancinante question du sort de la venelle du Saint. Or le conducteur ne pouvait répondre et personne n’était habilité à la lui poser. Il devait avoir ses instructions et à voir la précision avec laquelle il procédait, il ne pouvait que les respecter à la lettre et au cordeau. On ne voyait sur le site ni contremaître ni policier et personne ne s’émouvait vraiment des signes d’inquiétude des rares locataires des bâtisses encore habitables. C’étaient pour la plupart des gens qui venaient d’arriver des campagnes et qui attendaient de trouver un logement plus décent. On prit son parti de suivre les prouesses quasi acrobatiques de la pelleteuse sans plus se poser de questions. Le conducteur maîtrisait son merveilleux engin avec une dextérité qui laissait les badauds pantois. Il travaillait minutieusement, abattant les derniers murs des bâtisses éventrées, entassant les gravats sans soulever de grands nuages de poussière. Il poussait et rétractait si délicatement son bras et pivotait si silencieusement dans sa cabine qu’il donnait l’impression d’être un artiste de l’ingénierie. Ses marches-arrière et ses volte-face, la hauteur à laquelle il soulevait sa pelle, l’angle qu’il lui donnait pour achever d’abattre un mur, avec tendresse et regret, ou pour créer une trouée dans un sol, les détours qu’il prenait pour éviter la venelle du Saint – on sentait qu’il prenait du plaisir à orchestrer sa machine.

Bientôt, c’était l’attraction la plus prisée des Souiris, davantage que les récitals musicaux ou les lilas des gnaoua, plus fascinant que le ballet des débardeurs, vidant les soutes des chalutiers, l’assaut des vagues contre les rochers, la chorégraphie des goélands et des mouettes. C’était gratuit ; c’était historique. Certains badauds restaient des heures accroupis à suivre le manège de la pelleteuse ; d’autres amenaient avec eux leur progéniture. Il en était pour fouiller les gravats à la recherche du trésor de Ségovie, de Séville et de Grenade que les Juifs passaient pour avoir ramené de leur exil en Espagne avant qu’ils ne se berbérisent et se convertissent au judaïsme. Ces dernières années, les chroniqueurs, y compris des chercheurs parmi les plus sérieux, racontaient tant d’histoires sur les Juifs qui s’étaient volatilisés presque en une nuit, laissant un trou dans la mémoire du Maroc, qu’on ne savait s’ils avaient été des Phéniciens, des Carthaginois ou des Wisigoths, des dignitaires ou des dhimmies, des sebtiyyins ou des exorcistes, les maîtres de l’Atlas et des Aurès ou les marchands d’esclaves de Sigilmassa et de Tombouctou… des usuriers ou des mendiants. On espérait découvrir enfin la vérité dans les gravats de ce mellah puisque les livres décevaient et que les recherches étaient truquées.

Depuis que les cirques n’arrivaient plus dans la ville, on manquait de loisirs. Les anciens se souvenaient avec nostalgie des chapiteaux sous lesquels les acrobates, les cavaliers et les dompteurs se donnaient en représentation, les murs de la mort sur lesquels couraient les motos, les cages où des sirènes s’ébrouaient avec des boas. Un jour, transporté par sa popularité, le conducteur s’avisa de s’accorder une pause et de s’improviser maître de manège d’un genre nouveau. Il installait les enfants dans la pelle et pendant de longues minutes, il les déplaçait de-ci, de-là, les soulevait, les baissait, les remontait aussitôt. Depuis les légendaires nouaras berbères, Essaouira ne s’était pas offerte un manège aussi vertigineux et gratuit. On ne se lassait pas du spectacle et rien n’était plus charmant que la délicatesse avec laquelle la pelleteuse posait les gravats dans les minuscules bennes attelées à des ânes qui franchissaient la porte de Doukkala sans perturber le trafic des mendiants, des artistes, des artisans, des marchands et des touristes.

Le périmètre du mellah était maintenant déblayé et l’on rivalisait de propositions d’aménagement. Certains étaient partisans d’établir une promenade côtière qu’on planterait d’araucarias du Chili, de jequitibàs du Brésil, de baobabs du Sénégal, de palmiers d’Arabie et d’arganiers du Souss. D’autres un passage parisien d’un nouveau genre, résistant au vent et aux vagues, avec des boutiques qui proposeraient le meilleur de l’art, de l’artisanat et du digh souiris. Une galerie d’art – qui serait la plus belle et grande au monde – avec des ateliers qui seraient alloués aux artistes locaux, de même qu’à des artistes en résidence qui viendraient du monde entier ; un nouveau quartier de villas suspendues qui désengorgeraient les chebanat ; un complexe hôtelier qui proposerait des exorcismes gnaouas, des séances de thalassothérapie, des cures du vent, des massages arganiers, des séminaires d’ornithologie. Or tous ces plans achoppaient sur la délicate question de la venelle. On ne savait s’il se trouverait un architecte assez audacieux et ingénieux pour l’inclure dans l’un des plans qu’on dessinait sur du vulgaire papier de sucre. On savait les caisses de la mairie vides depuis des lustres, on se demandait s’il ne passerait pas encore des décennies sinon des siècles avant d’entamer les travaux. Les Souiris n’avaient d’autre choix que de se rassurer. Jamais les pouvoirs publics n’auraient mobilisé une pelleteuse aussi éblouissante et tout déblayé s’ils n’avaient un plan secret, ne s’étaient assurés les financements nécessaires, n’avaient l’aval du ministère du Tourisme, du Conseil des Communautés juives, du Grand-Rabbin du Maroc, du Palais royal… du Ciel. On n’introduit pas au mellah un engin aussi sophistiqué pour amuser les Souiris au chômage. On avait attendu un demi-siècle, on attendrait autant. La pelleteuse achevait d’aplanir le terrain autour de la venelle et l’on n’avait toujours vu ni contremaître ni policier. Maintenant qu’elle était hors contexte, la venelle se présentait – Dieu pardonne – comme une verrue sur une Absence.

Un beau matin, tout était réglé, résolu… enterré. La pelleteuse avait disparu dans la nuit aussi littérairement qu’elle était apparue, sans que l’on sache davantage comment elle était sortie, enlevée par un coup de plume magique. La venelle aussi avait disparu, volatilisée à son tour, comme si un architecte-écrivain l’avait déplacée au ciel, sans laisser de gravats derrière-elle. Les Souiris les plus assidus sur Facebook n’en croyaient pas ce qu’ils lisaient et ne se remettaient pas de ce sacrilège. Ils en étaient à redouter les représailles du Saint alors qu’ils s’étaient contentés de lire une vulgaire chronique, prêts à grincer des dents pour marquer leur désaccord et à réclamer en toutes lettres de l’auteur – Venin fils du Serpent ! mécréant notoire ! spinoziste impénitent ! – de la retirer avant qu’elle ne se retourne contre eux, de rendre le mellah à son délabrement et de laisser la venelle se déliter d’elle-même dans l’Absence, le vent et l’humidité des siècles. Ils réclamaient de lui d’arrêter de radoter sur ce mellah où il avait pourtant accompli ses classes rabbiniques s’il ne voulait pas être excommunié par un collège sacré judéo-musulman, interdit de lecture dans la ville, dénoncé aux censeurs de Facebook comme semeur de vaines illusions littéraires…

Photo : Dominique Labaume 

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