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La réconciliation des loukoums

La réconciliation des loukoums (info # 010704/16)[Analyse]

Par Stéphane Juffa © MetulaNewsAgency

 

Pendant que nous rédigeons ces lignes se tient une importante réunion secrète entre Israéliens et Turcs, quelque part en Europe. Son objectif affiché est de normaliser les relations entre les deux pays, qui se sont largement dégradées depuis la tentative du Mavi Marmara, en 2010, de forcer le blocus maritime de Gaza.

 

A cette occasion, le navire, affrété par l’ONG islamiste turque proche de Recep Tayyip Erdogan IHH, après avoir ignoré les sommations de la Marine israélienne, avait été pris d’assaut par un commando de Tsahal. Lors de l’affrontement qui s’ensuivit, neuf militants turcs furent tués et dix soldats blessés, dont un grièvement. IHH est suspectée par Israël, certains Etats européens et les Etats-Unis, d’avoir transféré des armes et de l’argent à des organisations terroristes en Syrie et en Irak, ainsi qu’au Hamas à Gaza.

 

Le paquebot fut arraisonné et escorté jusqu’au port d’Ashdod, où les enquêteurs découvrirent qu’il ne contenait pas de matériel humanitaire, contrairement à ce que l’équipage et les passagers prétendaient.

 

Depuis, le gouvernement d’Ankara, en particulier Erdogan et son Premier ministre, Ahmet DavutoÄŸlu, n’a cessé de propager des propos antisémites du premier degré, accusant notamment les Juifs d’être responsables de coups de grisou et de tremblements de terre. Ils ont accueilli en Turquie des chefs terroristes du Hamas, après qu’ils eurent été refoulés du Qatar où ils avaient initialement trouvé refuge et assistance. Israël est au courant que certaines agressions qui l’ont visée ont été préparées et coordonnées par ces individus à partir d’Istanbul et d’Ankara. Parmi ces actions figurait également le projet d’assassinat de Mahmoud Abbas et le renversement de son gouvernement. Cette tentative avait échoué grâce au Mossad qui s’y était opposé et qui avait averti le chef de l’AP de ce qui se tramait.

 

En principe, Israël n’aurait pas de raison de vouloir améliorer ses relations avec le demi-dictateur turc actuel. La population ainsi que la classe politique de l’Etat hébreu s’inquiètent du sort de la presse stambouliote et de ses journalistes ; elles ont également connaissance du soutien accordé par le régime aux djihadistes en Syrie et en Irak.

 

Et surtout, Israéliens et Juifs sont étroitement liés et de longue date aux Kurdes de ces pays, qui bénéficient d’un soutien discret mais efficace et constant de la part de Jérusalem dans leur lutte contre les djihadistes, mais aussi face à l’expansionnisme des chiites irakiens, encadrés par l’Armée régulière iranienne.

 

En retour, Israël jouit de points d’appui et de relais dans le territoire autonome du Kurdistan irakien. De même, la première exportation maritime de brut provenant de cette région a été livrée à Haïfa.

 

Or les Kurdes subissent une répression sanglante de la part d’Erdogan, qui n’hésite pas à utiliser l’aviation et l’artillerie contre leurs positions. Dans la région kurde de la Turquie, dans et autour de la ville de Diyarbakir, au sud-est de l’Anatolie, placée sous couvre-feu depuis de longs mois, des massacres de civils ont été organisés par l’Armée et la police turques, mais également par des bandes de mercenaires islamistes, armés et financés par Ankara. Ces dernières semaines, des informations nous sont parvenues de cette zone, faisant état de centaines de Kurdes de tous âges brûlés vifs par les Turcs. Des Turcs qui menacent de plus en plus régulièrement d’envahir militairement le Rojava, la région des Kurdes de Syrie, qui vient de proclamer son autonomie.

 

A ce qui précède, il faut ajouter que la Russie a instamment prié les Israéliens de s’abstenir de tout réchauffement avec le régime d’Erdogan, Moscou se trouvant en situation de presque-guerre avec ledit gouvernement, principalement après qu’il a abattu, le 24 novembre de l’an dernier, l’un de ses Soukhoï opérant en Syrie.

 

Ce grave incident, sur lequel les Ottomans comptaient pour s’attirer le soutien de la communauté internationale, a, au contraire, mis en exergue l’isolement dont ils souffrent. Prié de choisir entre les Kurdes et la Turquie, le Président Obama n’a pas hésité à choisir les Kurdes. Anciennement allié privilégié de Washington au Moyen-Orient, Recep Erdogan s’est fait snober par la Maison Blanche lors de son très récent séjour dans la capitale étasunienne. Sa demande de rencontrer Obama a été très sèchement rejetée, par un président et une administration déçus de voir la Turquie sombrer dans la dictature et la violence d’Etat.          

 

Seule l’Union Européenne, et en particulier sa ministre des Affaires Etrangères, Federica Mogherini, soutient encore la politique du Sultan Erdogan. Mais elle le fait de manière de plus en plus feutrée, afin de préserver les intérêts européens dans la région, et pour l’aider à juguler l’afflux des réfugiés de Syrie et d’Irak.

 

Ce sont également des intérêts immédiats qui motivent Israël à rétablir "les relations correctes avec la Turquie, qu’Israël a toujours désirées", et, "si possible", ce sont les termes de Binyamin Netanyahu, "de normaliser ces relations".

 

En jeu, au niveau stratégique, la nécessité d’entretenir au Moyen-Orient un bloc non-arabe, qui existait depuis près de 70 ans. Sur le plan économique et militaire, on se rappelle que la plupart des pilotes turcs ont été formés par des instructeurs hébreux, qu’Israël a procédé à la mise à jour de milliers de chars et d’avions de l’Armée d’Ankara, qu’elle lui vendait des drones et une quantité d’autre équipements valant des milliards d’euros. De leur côté et malgré des efforts incessants, les Ottomans n’ont toujours pas trouvé de fournisseurs qui comprennent aussi bien leurs besoins.

 

Ils assistent aussi à un rapprochement quasi cordial entre Bibi et leurs principaux ennemis traditionnels, les Grecs. C’est toute la communauté internationale qui ne comprend pas la profondeur des liens qu’ont tissés le Premier ministre gauchiste Alexis Tsipras, et son homologue israélien, le droitiste Binyamin Netanyahu. Auxquels adhère pleinement le président cypriote Nikos Anastasiadis, lié par une entente tripartite qui ne fait pas les affaires du sultan, bloqué dans ses ambitions méditerranéennes.

 

Or Erdogan possède encore un joker dans son jeu, qui fait saliver l’exécutif de Jérusalem ; c’est en effet lui qui détient la clé de la construction d’un gazoduc sous-marin, dont la longueur ne dépasserait pas 70 kilomètres, et qui pourrait acheminer le gaz naturel qu’Israël exploite dans sa Zone Economique Exclusive (ZEE, jusqu’à 370km des côtes d’un pays), et qu’elle peine à développer, en partie à cause de la difficulté d’exporter le produit de ses gisements.

 

En fait, le gazoduc en question intéresse aussi les cypriotes grecs, qui exploitent le même bassin que les Israéliens en parfaite harmonie. Au point que d’autres discussions secrètes se déroulent entre Nicosie et les frères ennemis turcs de l’île d’Aphrodite. Pour en avoir le cœur net, j’ai téléphoné ce matin à un responsable du gouvernement auto-proclamé de Chypre du Nord, qui, ne cachant pas sa surprise, m’a en effet confirmé que les deux communautés insulaires ne s’étaient jamais trouvées aussi près d’un accord historique depuis le conflit armé qui les a déchirées en 1974.

 

Certes, on a un authentique penchant affectif pour les Kurdes et les Cypriotes grecs. Et puis, on a noué de nouveaux liens préférentiels avec Poutine. Ce qui ne l’a pas empêché toutefois, au mépris de toutes ses promesses, de commencer à livrer son système antiaérien S-300, le plus sophistiqué, à l’Iran, notre plus grand souci. Ni le PKK kurde, de revendiquer un attentat au cœur d’Istanbul, le 19 mars dernier, qui a coûté la vie à trois Israéliens et en a blessé dix autres.

 

Ce fâcheux incident a eu pour effet de donner le prétexte de renouer un contact direct entre Erdogan et le président israélien Rivlin. On a échangé des condoléances et on s’est promis de combattre le terrorisme ensemble, même si l’on n’a pas les mêmes terroristes, et que les terroristes de l’un sont les amis de l’autre et réciproquement.

 

Mais qu’importe, il s’agit d’un prétexte, vous dis-je, dans un monde d’intérêts dans lequel on passe parfois des accords avec des gens qui nous dégoutent. Quelque part en Europe, probablement à Genève, Joseph Ciechanover, le négociateur de Netanyahu, et le vice-ministre des Affaires Etrangères, Feridun Sinirlioglu, sont probablement en train de mettre la dernière main à la réconciliation.

 

Ce n’est pas la première fois qu’ils se rencontraient ; Israël a déjà présenté ses excuses pour la mort des voyous du Marmara ; on s’est déjà mis d’accord pour un dédommagement de leurs familles à hauteur de vingt millions de dollars en tout, une pacotille ; Ankara va abandonner ses poursuites judiciaires contre les commandos ayant procédé à l’arraisonnement et fermer le bureau du Hamas. Il ne restait qu’à trouver un allègement symbolique du contrôle imposé à Gaza par Israël et l’Egypte – qui déteste le régime actuel turc, soit dit en passant – réclamé par Erdogan.

 

Nos sources au gouvernement nous affirment qu’Israël n’octroiera en aucun cas un statut spécial à la Turquie au sujet de Gaza. Mais on est en train de chercher un geste inoffensif qui satisfera les deux capitales, et on en trouvera un, à moins que cela ne soit déjà fait pendant que je vous écrivais.

 

Quand on veut sauver son chat, on dit qu’il est utile, ai-je envie de contredire un vilain proverbe. Reste que c’est le genre d’accord qu’on a envie de parapher avec des gants en caoutchouc, une pince à linge sur le nez et des clés-anglaises en guise de porte-plume.   

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