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Le changement de statut de Sainte-Sophie et les ambitions califales d’Erdogan - Par David Bensoussan

Le changement de statut de Sainte-Sophie

et les ambitions califales d’Erdogan

David Bensoussan

L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec

 

Hagia Sophia dans l’histoire

La basilique de Sainte Sophie (Hagia Sophia, littéralement Sagesse divine) sise entre la Mosquée bleue et le palais de Topkapi à l’entrée du détroit du Bosphore et de la Corne d’or, n’a rien perdu de sa magnificence. Elle fut édifiée au VIe siècle sur les ruines d’une ancienne église bâtie en 315 EC et a servi de centre spirituel à la chrétienté orthodoxe.  Elle fut transformée en mosquée après la chute de Constantinople en 1453 (les icônes chrétiennes furent alors plâtrées pour les cacher de la vue) et garda ce statut de mosquée jusqu’en 1934, date à laquelle elle devint un musée dans lequel les icônes chrétiennes côtoyaient les panneaux de calligraphie ottomane. Erdogan veut restaurer ce lieu en lieu de culte musulman.

Il y a toujours eu en Turquie un courant qui n’a jamais qui n’avait pas admis la laïcisation décrétée par Atatürk en 1923 et qui n’a pu s’exprimer dans la Turquie laïque.  Lors de sa visite à Sainte-Sophie en juillet 1990, l’auteur de cet article se souvient avoir remarqué des échafaudages du côté gauche de l’entrée principale de la basilique. Cela avait tout l’air d’un travail de rénovation. Mais à y voir de plus près, les petits carrés de céramique avec une croix entourée d’un cercle étaient remplacés par des carrés de céramique avec un motif floral. Ce maquillage visait à effacer le symbole chrétien représenté par cette croix. Cela se passait avant l’époque d’Erdogan.

 La seconde Rome

Des siècles durant, la basilique de Hagia Sophia était considérée comme une des principales merveilles du monde avec son dôme colossal de 30 mètres de diamètre et de 50 mètres de hauteur, ses mosaïques délicates, ses icônes en or et ses marbres lustrés. L’empereur byzantin prenait place sous l’image du Christ sur la voute, symbolisant ainsi son élection de droit divin. La basilique fut pillée par les Croisés en route pour la Terre sainte en 1204, mais se remit de cette dévastation. Après la conquête de la ville par les Ottomans, il y fut ajouté un minbar (chaire destinée aux sermons) et un mihrab (niche indiquant la direction de La Mecque. Des panneaux de calligraphie ottomane furent ajoutés. À l’extérieur, des minarets furent érigés et le sommet de la coupole centrale fut orné d’un croissant.

Ce fut la splendeur de ce joyau architectural qui conduisit à l’évangélisation des Slaves et l’adoption du christianisme orthodoxe au Xe siècle. Les émissaires du grand prince de Kiev rapportèrent alors : « Ils nous conduisirent là où ils célébraient leur Dieu et nous ne savions plus si nous étions dans les cieux chaire pour les sermons ou sur la Terre. Il n’y a, en effet, sur terre rien d’une telle beauté. C’est là que Dieu demeure avec les hommes ! » La chute de Constantinople aux mains des Ottomans bouleversa le monde chrétien. Encore aujourd’hui, certains chrétiens orthodoxes ne fêtent rien d’important le mardi car c’est un mardi que Constantinople, cette seconde Rome, tomba aux mains des Ottomans.

Erdogan poursuit son ambition ottomane

Les agissements d’Erdogan laissent deviner des ambitions quasi califales. Il aime les parades avec des gardes habillées à l’ancienne mode ottomane.  Il cherche à étendre son influence au Proche-Orient et en Méditerranée et à se positionner comme leader du monde islamique tout comme du temps ou les califes régnaient dans l’Empire ottoman. Il désire également transférer en Turquie le tombeau du fondateur de l’Empire ottoman Osman Bin Ertugrul qui se trouve en Syrie. Erdogan a savamment dissimulé son jeu en profitant de l’ouverture de la Turquie à la démocratie pour miner la démocratie et effacer l’héritage laïque d’Atatürk.

Ces dernières années, Erdogan a subi maints revers et il fait appel au nationalisme religieux des Turcs et à la souvenance de l’Empire ottoman conquérant. L’économie se porte mal et a empiré avec la pandémie de la Covid. Deux nouveaux partis d’opposition issus de son propre parti AKP se sont manifestés. Son parti islamiste a perdu les élections à Istanbul. Il n’a pas réussi à extrader son opposant Fethullah Gülen des États-Unis, ni même à éloigner les soupçons de corruption des membres de sa famille.

La revanche sur l’histoire

La victoire ottomane de 1453 en est venue à symboliser la supériorité de l’islam sur le christianisme et la prise de Constantinople est fêtée avec grand faste par la Turquie d’Erdogan. La date du 24 juillet qui a été choisie pour célébrer la prière à Hagia Sophia est l’anniversaire du traité de Lausanne qui confirma la reconnaissance de la Turquie dans ses frontières actuelles alors que l’Empire ottoman assujettissait le Proche-Orient, une partie de l’Europe orientale et de la Méditerranée méridionale. Désormais, la visite d’Hagia Sophia ne sera permise qu’en dehors de l’horaire des cinq prières quotidiennes qui s’y tiendront, heures durant lesquelles les icônes chrétiennes seront couvertes.

La Turquie compte 82 693 mosquées, dont 3113 à Istanbul. D’anciennes églises sont transformées en mosquées (Istanbul fut peuplée majoritairement de chrétiens au XIXe siècle). La mosquée Camlica érigée en 2019 est la plus grande mosquée de Turquie et l’érection d’une gigantesque mosquée à la place Taksim au centre d’Istanbul va faire partie du legs historique d’Erdogan qui veut ajouter à son tableau de chasse le titre de « libérateur » de la mosquée d’Al-Aqça à Jérusalem.

Sa déclaration visant à libérer la mosquée hiérosolymite est une remise en question de la maîtrise des lieux saints sunnites : l’Arabie saoudite est le pays qui contrôle les lieux saints de la Mecque et Médine. L’ancienne dynastie qui précéda la dynastie saoudienne règne en Jordanie et est responsable du mont du Temple à Jérusalem où se trouvent le dôme du rocher et la mosquée d’Al-Aqça.

En 1916, les Ottomans ont été chassés d’Arabie non sans avoir causé des destructions majeures à la Mecque. L’Angleterre joua un rôle important dans le démantèlement de l’Empire ottoman par l’intermédiaire de Laurence d’Arabie. Erdogan n’a jamais admis cette réalité. Il est opposé tant à l’Occident qu’au symbole de la croix représentée par l’Angleterre et plus encore par la domination des lieux saints musulmans (sous contrôle ottoman depuis le XVIe siècle) par des dynasties sunnites d’Arabie.

Il veut prendre sa revanche sur l’histoire. Il vit en 1917.

Les réactions internationales

Au plan international, la réaction a été une déception et de condamnation. Bien des médias arabes ont réagi négativement à la transformation d’Hagia Sophia en mosquée visant à plaire aux groupements extrémistes islamistes, dont les Frères musulmans. L’UNESCO a condamné cette initiative prise sans coordination. Le pape s’est déclaré très affligé et les chefs de l’Église orthodoxe grecque et russe l’ont également désapprouvée. Le Patriarche de Constantinople a déclaré que le changement de statut d’Hagia Sophia risque de déclencher l’animosité des millions de chrétiens contre l’islam. Pour le gouvernement grec, il s’agit d’une provocation envers le monde civilisé et la ministre de la Culture grecque déplore le nationalisme d’Erdogan qui ramène son pays six siècles en arrière.

La leçon d’Isaïe

Bien des lieux saints ont changé de mains au cours de l’histoire. Ainsi, la Mezquita de Cordoue qui fut une église visigothe bâtie en 572 et convertie en mosquée en 784 puis en église en 1236.  Le mont du Temple à Jérusalem fut l’emplacement du Premier Temple de Salomon (de 930 à 556 avant l’ère courante, puis du Second Temple (de 516 AEC à 70 EC), servit de temple païen sous l’empereur Hadrien et fut délaissé lorsque l’Empire romain adopta le christianisme.  Après la conquête arabe, la mosquée d’Omar y fut bâtie en 637. Pendant les Croisades, le dôme du Richer fut transformé en Templum domini et la mosquée d’Al-Aqça fut remise aux Templiers. En 1187, ces deux édifices furent reprirent leur statut de mosquée.

Ben que la ville de Jérusalem soit sous juridiction israélienne depuis 1967, l’administration du mont du Temple a continué d’être confiée au Waqf jordanien. Des travaux au bulldozer dans l’enceinte du mont du Temple sont effectués sous prétexte d’agrandir la mosquée, mais il s’agit avant tout d’effacer toute trace du Temple israélite. Le Waqf limite l’accès au mont du Temple et cherche à monter en épingle toute mesure relative à la sécurité et à l’accès au mont du Temple aux non-musulmans. Les Juifs ne sont pas autorisés à y prier. Le mur des Lamentations (mur occidental du mont du Temple) est le lieu de recueillement des juifs.

Et pourtant, le monde serait bien avisé de pondérer les paroles du prophète Isaïe à propos du Temple de Jérusalem qui pourrait s’appliquer à l’ensemble des lieux saints : « Ma Maison sera une maison de prières pour toutes les nations (Isaïe 56-7 ). »

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