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Le judaïsme ne bannit pas l’érotisme

‘Le judaïsme ne bannit pas l’érotisme’

 

 

Elias Levy, Reporter

 

Pourquoi le sexe et l’érotisme finissent-ils par s’éteindre, même dans les plus grandes histoires d’amour? Comment conjuguer la flamme passionnée du désir et le confort rassurant du foyer? Pourquoi les jeunes couples d’aujourd’hui font-ils de moins en moins l’amour? Quelle place occupe l’érotisme dans la tradition juive…?

L’auteure de l’excellent best-seller international, traduit en vingt-trois langues, L’intelligence érotique. Faire vivre le désir dans le couple (Éditions Robert Laffont) -traduction française de Mating in captivity- sera l’invitée de la Campagne sépharade des Femmes de l’Appel Juif Unifié de la FÉDÉRATION CJA. Thème de sa conférence: “Parent, amant: faire vivre le désir dans le couple”.

Née en Belgique dans une famille de survivants de la Shoah, Esther Perel, qui parle couramment neuf langues, est diplômée de l’Université Hébraïque de Jérusalem et du Lesley College. Elle vit à New York depuis une vingtaine d’années, où elle dirige un cabinet de consultation.

Dans L’intelligence érotique, faisant fi du politiquement correct, Esther Perel propose de cultiver la distance au sein du couple, mais aussi d’explorer une sexualité plus libérée afin de faire (re)naître l’étincelle du désir. Elle en appelle au jeu et à l’imagination -pour réintroduire du risque dans la sécurité-, et même à la poésie, qui ont cimenté tant de couples à leurs débuts!

Entretien avec une thérapeute chevronnée du mal de vivre sexuel, briseuse de tabous.

Canadian Jewish News: Vous aborderez dans quelques jours, devant un parterre majoritairement constitué de femmes juives, deux sujets tabous dans les Communautés juives traditionalistes: la sexualité et l’érotisme. Comment comptez-vous vous y prendre?

Esther Perel: Dans la religion juive, la sexualité et l’érotisme ne sont pas des sujets tabous. En tout cas, ces thèmes sont moins tabous dans le judaïsme que dans d’autres religions. Cependant, on retrouve dans la culture juive les mêmes phénomènes de répression, d’inhibition et de silence qui ont cours dans les Communautés plus patriarcales et plus traditionnelles. Le sujet de la sexualité chez soi est un sujet qui est assez tabou partout. Pourtant, autant il y a un exhibitionnisme, un excès de sexe presque partout -sur les affiches, les murs…-, autant le désir chez soi est toujours un sujet tabou, même dans des Communautés plus émancipées et plus libérales.

C.J.N.: Donc, d’après vous, l’érotisme et le judaïsme ne sont pas antinomiques mais, au contraire, complémentaires.

E. Perel: Absolument. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas uniquement la sexualité, c’était la dimension érotique du couple. Or, cette dimension, je l’ai retrouvée dans le Zohar, au sens mystique du terme, bien avant que la modernité y ait attribué un sens exclusivement sexuel à l’érotisme. L’érotisme, c’est l’élan vital, c’est comment se maintenir en vie, comment vibrer, comment avoir une vitalité, une exubérance, comment transcender ce sentiment mortel qu’on a parfois en soi. L’érotisme, c’est un antidote contre la mort. Pour moi, le peuple juif est un exemple érotique. Quand je regarde les survivants de la Shoah à Anvers, à Montréal, à Sydney - on retrouve dans les Communautés juives de ces trois villes le plus grand nombre de survivants de la Shoah-, je constate qu’il y a deux groupes: ceux qui ne sont pas morts et ceux qui se sont remis à vivre après avoir vécu cette tragédie effroyable et indicible.

Quand des couples se plaignent de manque de désir, de panne de sexualité, ce n’est pas la quantité qu’ils recherchent, ce qu’ils souhaitent ardemment c’est de se reconnecter avec cette vitalité, cette transcendance, cette intensité qu’ils ont parfois ressenti à travers le rapport sexuel. C’est l’érotisme du sexe qu’ils ont envie de retrouver, la poésie du sexe, pas l’acte sexuel. Ça, les femmes savent très bien qu’elles l’ont fait pendant des millénaires sans aucun plaisir. Le faire, ce n’est pas compliqué, ressentir quelque chose, ça c’est plus difficile!

C.J.N.: Quelle place occupe l’érotisme dans le judaïsme, une religion qui a structuré, par le biais d’un cycle très rigoureux, les rapports sexuels dans le couple?

E. Perel: Le judaïsme n’est pas une religion prônant la chasteté. La religion juive a codifié le corps, mais elle ne l’a jamais banni. Elle n’a pas non plus banni le plaisir du corps. Elle a mis le corps dans un contexte de reproduction, elle lui a trouvé une bonne fonction, mais elle ne l’a jamais banni, ni trahi. Comme je pense que le désir est fondé sur un certain mouvement d’anticipation, je me suis demandée dans quelle mesure une religion qui structure des absences et des intermittences peut-elle aider à l’augmentation de cette anticipation?

Il est vrai qu’un modèle fonctionne pour certaines personnes et n’a aucune influence sur d’autres. Pour les personnes qui pratiquent la Nida, ce qu’il y a de fondamentalement différent avec les Occidentaux modernes d’aujourd’hui, c’est que le rapport sexuel n’est pas uniquement dans le domaine du désir et du vouloir individuel. C’est pourquoi les gens qui ont le plus de rapports sexuels -ça ne veut pas dire que ce sont des bons rapports sexuels, désirés et satisfaisants, certainement pas pour la femme!- sont les mormons et les Juifs orthodoxes. Ces derniers se disent, avec une assurance inébranlable: “Ça ne dépend pas de moi, ce n’est pas une question de savoir si j’ai envie ou si je n’ai pas envie, c’est ce que je dois faire. Ça fait partie des choses que je dois faire, donc je le fais. Ça ne veut pas dire que je le fais bien ni que je le fais avec plaisir, mais ça doit être fait.”

C.J.N.: Selon vous, l’intimité n’assure pas toujours une vie sexuelle épanouissante. Pourquoi?

E. Perel: Il y a un paradoxe. On nous dit tout le temps que plus de rapprochement, plus de proximité, va nous garantir plus de désir sexuel. Or, je pense que l’amour et le désir sont liés parfois dans une relation tendue, une relation paradoxale. Autant dans l’intimité on recherche le familier, le prévisible, la stabilité, la sécurité, on recherche le fait qu’il n’y ait plus de surprises quelque part pour qu’on soit à l’aise et confortable, autant le désir et l’érotisme se nourrissent de l’inverse, c’est-à-dire de l’inconnu, du mystère, de la surprise, du nouveau, de l’anticipation… Les ingrédients érotiques sont très souvent la transgression et non le devoir. En fait, ce qui nourrit l’amour, ce n’est pas nécessairement ce qui alimente le désir. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas avoir d’intimité, ça veut simplement dire que quelque part il y a une sorte de tension et de paradoxe à gérer: permettre l’inconnu et l’incertitude au milieu de la sécurité.

C.J.N.: Vous racontez dans votre livre que des “couples heureux” vous consultent régulièrement parce qu’en dépit de l’“amour profond” qui les unit, leur vie sexuelle est d’un “ennui mortel”. Comment expliquer ce paradoxe?

E.Perel: Aujourd’hui, dans la psychologie moderne, on nous dit toujours que les problèmes de sexualité sont reliés au problèmes du couple. Donc, si on améliore la relation du couple, la sexualité s’améliorera automatiquement. C’est vrai que quand on améliore la communication, l’humour et la complicité, quand on atténue les conflits au sein d’un couple… la relation s’améliore. C’est évident. Mais ce qui m’a toujours fascinée, c’est le nombre de couples dont la relation s’améliorait exponentiellement, mais il n’y avait aucun changement au niveau du désir sexuel. Ils s’entendaient mieux, se disputaient moins, ils s’appréciaient plus, mais ça ne changeait rien dans la chambre à coucher!

Je pense que la sexualité n’est pas qu’une métaphore de la relation du couple, elle est aussi une sorte de narratif parallèle, une histoire complémentaire régie selon ses propres règles. C’est pour cette raison qu’une bonne intimité ne garantit pas nécessairement un regain du désir sexuel.

Je le constate souvent auprès des couples qui viennent me consulter. Ces derniers me disent: “Nous formons un super couple, nous sommes très heureux, mais nous ne faisons plus l’amour depuis deux, trois, cinq, huit… ans. Nous sommes devenus des amis, presque frère et soeur. On a “déérotisé” notre couple.” Des jeunes femmes me confient: “Je sais qu’il m’aime, mais ça fait des années que je ne me suis pas sentie désirée. Pourquoi s’il m’aime ne me désire-t-il pas?”

Il ne s’agit pas de couples qui ne s’entendent pas du tout, qui ne se supportent plus… Il y a beaucoup de gens qui ne s’entendent pas mais qui continuent à avoir un rapport sexuel assez animé et intense.

Qu’est-ce que c’est que ce paradoxe: parfois plus d’intimité mène à une certaine diminution du désir sexuel. “Ce n’était pas censé être comme ça, on nous a toujours dit que les deux vont ensemble et dans la même direction”, me disent souvent des couples qui viennent me voir.

C.J.N.: La “panne de désir sexuel” n’est-elle pas aujourd’hui un mal typique des “couples modernes”?

E. Perel: C’est terrible pour certains couples mais ce n’est pas du tout important pour d’autres. Certains couples ne peuvent pas vivre sans cette énergie vitale, cet élan érotique, cet antidote à la mort. Par contre, pour d’autres couples, le calme plat au niveau sexuel, ça leur convient parfaitement.

Je vois de plus en plus de couples jeunes en âge et jeunes en années de couple qui sont en panne de désir. Je pense que ce phénomène est la résultante du fait qu’on a élevé une génération à laquelle on n’a jamais permis d’être trop frustrée. Une génération qui ne connaît pas le manque. Et, quand on ne connaît pas le manque, on a peut-être plus de mal à connaître le désir.

Author and renowned family and sexual therapist Esther Perel will be the guest speaker of the Combined Jewish Appeal’s Sephardi Women’s Campaign, March 4 at the Gelber Centre

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