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LES DEMONS ET LEUR GHOULA , par Ami Bouganim

LES DEMONS ET LEUR GHOULA , par Ami Bouganim

 

Les démons étaient partout. Dans les bâtisses en ruines bien sûr. Les maisons malheureuses qui avaient été le théâtre de drames et qui en étaient désormais les monuments. Les abords des fontaines et des égouts. Ils s’insinuaient partout. Dans les esprits mités par l’attente et l’ennui. Dans les ruelles obscures où l’on ne savait jamais qui l’on croisait. Dans les émanations et les exhalaisons de la cité empuantie par l’humidité qui rongeait les poutres et s’acharnait contre la pierre. Dans les parages des nombreux illuminés postés au seuil des synagogues et des mosquées qui vaticinaient contre les passants. La ville végétait, survivant à sa déchéance, et dans sa décomposition, elle émettait des miasmes où couvaient les cohortes des démons. Ils étaient malfaisants, ils embrouillaient l’esprit, ils communiquaient des troubles. Contre les démons, Nina avait ses bougies et ses incantations, Fils-du-Serpent ses prières.

De tous les monstres, la plus terrifiante était la Ghoula, connue comme Aïcha Qendisha. C'était une immense noire, les traits brouillés sur un visage recouvert d'une pellicule de barbe, les yeux béant de méchanceté ouverte, les lèvres si longues qu'elle les retroussait, la poitrine si pendante qu'elle la maintenait à l'aide d'un corset de couleur vive, les cheveux ébouriffés, les pieds en pales de canard, les dents noircies par l'herbe qu'elle ne cessait de mastiquer. Elle se posait en gardienne d'une fontaine publique à laquelle on ne se risquait pas à remplir ses seaux sans son consentement muet. Fils-du-Serpent le conduisait à elle à son insu, par toutes sortes de rues qui débouchaient sur la place qu’elle hantait de jour et de nuit, sans l'en avertir ou l'en menacer, à titre préventif, pour le dissuader de commettre il ne savait quelle incartade. D'un battement des cils, il l'invitait à se livrer à son manège. Elle s'arrachait à son banc, fronçait les sourcils, plissait les yeux et, laissant couler de la bave de ses lèvres serrées, elle le menaçait du doigt. Il était si épouvanté qu’il cherchait refuge auprès de… Fils-du-Serpent qui remettait une pièce à la Ghoula pour la remercier de sa prestation. Elle ne devait cesser de le poursuivre. De fantasme en fantasme et de bouge en bouge. Son père le lui avait livré, il n’allait plus s’en libérer. On ne se libère pas de l’emprise de la Ghoula, tous les possédés du Maroc vous l’attesteraient. Ceux qui rodent en Bouderbalas par les routes et les pistes, veillent au seuil des sanctuaires, raturent leurs jours d’encre incantatoire… s’en remettent à un démon pour rédiger leurs mémoires.

 

Un jour qu’il était malade et que sa mère s’inquiétait, elle remplit un panier de provisions, un pain de sucre et un bidon d’huile, des bougies aussi, et l’entraîna au mellah. C’était de l’autre côté de la casbah, de la médina, de l’humanité. Des portes, des boutiques, des silhouettes. Sa main dans la sienne en contrepoids du panier. Elle le croyait incurable ; il n’était que damné. Elle l’avait porté, elle continuerait de le porter toute sa vie. Il ne disait rien, elle savait tout, il ne s’en doutait pas. L’entrée au mellah était toujours pieuse. Peut-être parce qu’elle était née entre ses murs et qu’elle redevenait la gamine qu’elle avait été, dont elle ne parlait pas et qu’il n’avait pas connue. Ils cheminaient d’un mendiant à l’autre, d’un bedeau à un concierge, d’un œil brouillé à un œil trachomeux, d’une teigne à un bec-de-lièvre. C’était la cour de récréation de sa mère, son sanctuaire aussi. Il ne se risqua jamais à dire du mal du mellah.

Ils entrèrent dans une venelle, et dans cette venelle dans une bâtisse, et dans cette bâtisse dans une chambre où les attendait le Saint. Son descendant, son héritier, sa réincarnation – dépositaire de ses mérites. Un homme blême, marmonnant, le geste lent et délicat. Il lui donna sa bénédiction, au nom d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, il la garda tant bien que mal, malgré les abus de ses héritiers dans le trafic des indulgences, leurs détournements et leurs délits. Ils n’étaient plus saints, ni par leur mode de vie ni par leurs pratiques. Leurs homélies se tramaient de sottises sacrées. C’étaient des charlatans, par les vols transatlantiques et les palaces, dans leurs résidences luxueuses à Paris, Ashdod, Prague et New York. Il était immunisé contre leurs anathèmes et leurs malédictions, par l’ambiance pieuse du mellah et la bénédiction de leur père et grand-père. Il pouvait se permettre de les traiter de souteneurs de Dieu.

S’il arrêta de croire en les saints, il ne cessa de miser sur les démons. C’était le premier mot de la pathologie universelle, ce serait le dernier. Chacun son démon. C’est tellement patent que je n’ai pas de patience, démon chargé de ses mémoires, pour tous ceux qui raillent ces braves parasites des hommes, si insidieux et pernicieux qu’ils déterminent les meilleurs et les pires de leurs traits. Les démons ne se laissent pas raisonner. Ils sont malins et roués. Ils pratiquent volontiers le mensonge. Ils maquillent leurs intentions. On ne dialogue pas plus avec eux qu’avec les humains – ah ! toutes ces philosophies et théologies du dialogue ! On marchande avec eux. Leurs concessions ; leurs retraits ; leurs alliances. On les prie aussi, les entretient, les contente. Sinon, ils ne vous lâchent plus. On ne discute pas de démons avec de non-initiés et encore moins avec des intellectuels qui ne se doutent pas même de la grande leçon de démonisme donnée par Socrate. La psychanalyse mise sur les vertus thérapeutiques de la vérité. On doit la connaître pour guérir. On doit plonger dans l’abîme de l’inconscient, racler le fond et en remonter avec une version de son récit permettant de s’accommoder des mensonges autour desquels se nouent les vies. Les démons, eux, ne connaissent pas la vérité, ne la cherchent pas. Ils naissent de passions et végètent dans les passions : Stefan Zweig les assimile au « ferment qui met nos âmes en effervescence, qui nous invite aux expériences dangereuses, à tous les excès, à toutes les extases ». Ils ne se laissent chasser ni par la vérité – si tant est qu’il en est une – ni par les illuminations ou les éclaircies – si tant est qu’elles nous investissent. Ils persistent à démentir la conception, par trop simpliste, que les moralistes se font des hommes ; ils persistent à déjouer les conspirations, par trop stérilisantes, destinées à les chasser du monde. J’aurais tendance pour ma part à les croire bons joueurs. Ils abandonnent ceux qui n’ont plus de sens pour eux à leur sort, plutôt sordide, d’hommes exclusivement intelligents. Cela dit, ils ne les abandonnent pas sans les condamner à l’ennui.

 

Un jour qu’il était de retour dans la ville pour un colloque, il se laissa entraîner par une thérapeute chez une Muqqadama des Gnaouas. Elle ressemblait étrangement à la Qendisha de son enfance. Les Gnaouas n'étaient alors que de vulgaires ménestrels, plus dangereux que guérisseurs, plus assourdissants que musicaux, davantage porteurs de malédiction que de bénédiction. On les méprisait autant qu’on les craignait. Depuis, ils avaient acquis une envergure artistique dans une ville qui tentait de se reconvertir dans les arts. La Qendisha était redoutée par l'ensemble des confréries. On la nommait Aïcha Sudanniyya (la Soudanaise), Aïcha Hasnawiyya (la Goudronnée), Aïcha Gnawiyya. C’était la Grande Muqadamma, Grande Maîtresse, Grande Prêtresse. Certains chercheurs décèlent derrière elle Astarté, la déesse de l’amour de l’ancienne Méditerranée orientale ; d’autres la Quédésha, l’ancienne prostituée dans les « cultes cananéens ». Peut-être une sirène des marées ; peut-être une mère chthonienne de la boue. Comme Kali-Parvarti, elle apparaît en très belle femme ou en vieille sorcière. Elle passe pour avoir des pieds de chameau, de mule ou d’âne. On ne se protège contre elle qu’en plantant un couteau dans le sol pour la contenir. Sinon, on ne cède pas à ses avances sans contracter un contrat de mariage aux termes duquel on devient son serviteur lui obéissant au doigt et à l’œil – un Hammu Qiyu, avatar du dieu carthaginois Hammam. Elle ne soumet pas ses possédés sans les contraindre à se vêtir de haillons sales – derbalas – et à ne plus se couper les ongles et les cheveux – ils deviennent des Bouderbalas, interdits de toute relation sexuelle qui ne serait pas autorisée par elle.

 

Hassan Broumi

Ce jour-là, rien ne prédisait la démission de la Muqqadama des Gnaouas. Elle prépara son plateau sur lequel elle disposa des tessons de poterie et remua les braises dans le brasero. Soudain, elle arrêta son manège. Elle ne souhaitait plus lire son destin ni lui prédire l'avenir. Elle ne le pouvait pas, elle prétexta des migraines. Son accompagnatrice lui proposa une somme alléchante. En vain. Elle lui demanda de les laisser seules. Quand elle sortit de la chambre de la Muqqadama, elle se contenta de dire qu'elle n'était pas arrivée à la convaincre. Il n’a jamais su ce qu'elles s'étaient dites et il s’est souvent demandé ce que la sorcière avait vu ou senti pour qu'elle lui refuse ses divinations. Elle avait sûrement constaté l'ascendant de la Qendisha sur lui et ne souhaitait pas se l'aliéner. C’est qu’il vivait en miraculé. De jour en jour. De minute en minute. De prière du soir en miracle de l’aube. On lui donnait un an, il s’était donné une vie, et il était tellement pris par la perpétuation du miracle qu’il ne laissait rien passer sans l’investir de ses sens qui se chargeaient de beauté et de laideur, de vertu et de vice.

En définitive, la vie était passée comme un miracle, merveilleux et douloureux. Il n'a jamais cru qu’il tiendrait autant ni aussi bien. La mort guettant en permanence au détour du jour, il se souciait de moins en moins du lendemain. Cette perspective lui permettait de mieux dédramatiser la vie. S’il avait plus de chances de mourir d'une crise cardiaque que d'autre chose, dans son lit ou dans une rue, il n’avait pas à se soucier des menaces terroristes ou sismiques. Cela aura dissuadé chez lui toute velléité de s'illustrer dans quoi que ce soit. Il n'avait pas d'avenir, il ne pouvait miser sur une carrière. Il comblait ses attentes de mots. Le gueux ou le preux – moi-même n’ai jamais su, ce n’était qu’un homme parmi des milliards d’autres dans l’espace et dans le temps – aura passé sa vie à attendre une mort qui ne venait pas.

Il se découvrit très tôt une vocation exorciste, particulièrement doué pour déceler les démons de chacun. Il lisait les traits, les lignes, les sens de ses interlocuteurs et les investissait de l’intérieur. Il excellait en particulier dans la lecture des mains, les dos plutôt que les paumes. Elles étaient souvent plus éloquentes que les traits. De loin. Elles trahissaient les angoisses, les vertus et les vices. Elles restituaient le geste et le caractère. En revanche, c'était une tout autre histoire avec les orteils qui le révulsaient, chez les hommes autant que chez les femmes. Il ne pouvait les lire pour la simple raison qu’il ne pouvait les voir. Ils sont rarement réguliers, les ongles sont rarement soignés. Une femme n'avait aucune chance de lui plaire si elle ne les cachait pas. Sitôt qu’elle les dévoilait, révélant presque toujours des pieds de chamelle, le charme était rompu. C'était assurément une victime de la Qendisha et chez lui, cette possession avait pris une tournure particulièrement pernicieuse, malsaine et risible. Il l'entendait à la fois crier et rire, invectiver et sermonner. Il en était d’autant plus possédé qu’il ne cessait de la rechercher, la rengaine des Hmadchas aux lèvres :

Bienvenue, ô Fille de la Rivière. Allah ! Allah !

Lalla Aïcha !

Elle est venue ! Elle est venue ! Elle est venue !

Lalla Aïcha !

 

Dominique Labaume

Quand il était dans la ville, il ne manquait pas leur hadra. Les lumières s’éteignaient, la Qendisha surgissait de sous terre pour danser et inciter ses possédés à incarner toutes sortes de bêtes – des singes, des porcs, des chameaux. Elle incitait aussi les plus fervents à se taillader la tête. Il ne lui résistait qu’en invoquant la bénédiction du Saint relayé par sa mère. En définitive, il dut reconnaître que ce n’était pas tant elle qui le recherchait que lui qui la pistait…

Soixante ans plus tard, la ghoula était de retour. Elle était toujours aussi noire, grasse et effrayante, les yeux protubérants, les lèvres charnues, empaquetée dans plusieurs couches de robes, été comme hiver, serrées sous sa lourde poitrine par une ceinture rouge. Elle marchait d'un pas alerte et menaçant, à l'assaut de la mort, ramant contre ses robes, sous le soleil ou la pluie. Elle saluait les nouveaux immigrants éthiopiens qu'elle croisait sur le chemin asphalté qui ceinture le marécage autour duquel il se livrait à son siège quotidien depuis quarante ans. Ils s'inclinaient l'un vers l'autre et échangeaient trois bises. Il ne comprenait pas ce qu'ils se disaient mais il ne doutait qu'elle s’enquerrait des circonstances de leur arrivée, prenait des nouvelles du pays, leur souhaitait la bienvenue. Elle était du genre à s'improviser comité d'accueil à elle seule. Quand elle le sentait derrière elle, elle se retournait, le toisait de son méchant regard, l'œil noir, l'air de lui reprocher de ne pas s'annoncer. Elle n'avait changé en rien sinon que maintenant elle demandait :

– Comment ça va, grand-père ?

N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le dernier post :

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