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Salut le Mensch

Salut le Mensch ! (info # 010901/19) [Hommage]

Par Raphaël Delpard © Metula News Agency

 

Georges Loinger, le dernier Mensch de la Résistance juive en France, vient de nous quitter à l’âge de 108 ans.

 

Georges Loinger naquit à Strasbourg en 1910 dans une famille juive légèrement teintée à gauche tout en étant observante. Une de ces familles attachées aux valeurs humaines, comme les dépeint Léon Bloy dans son admirable ouvrage : "Le salut par les Juifs". Cet humanisme sera le credo de Loinger, sa ligne de conduite ; son fanal.

 

Son entrée dans la résistance est liée à la terrible Rafle du Vél'-d’Hiv'. Le docteur Joseph Weill, président de l’Œuvre de Secours aux Enfants, réfugié à Lyon, réunit à l’hôtel Victoria l’état-major de l’Œuvre. Loinger est présent. Il a trente-trois ans. Il se souvient. Joseph Weill informe le groupe de femmes et d’hommes qui l’entoure, qu’il sait de source sûre que déportation signifie assassinat. Weill comprend qu’il y a urgence à mettre les enfants à l’abri. Avec Georges Garel, il met sur pied un plan de sauvetage unique, et qui jamais n’avait eu lieu auparavant dans l’histoire de la France et de l’Europe : cacher les enfants juifs dans les milieux non-juifs. Il échoit à Georges Loinger la délicate mission de créer une filière de passages d’enfants vers la Suisse.

 

A ce propos, Georges Garel dira plus tard : "C’était de loin la tâche la plus risquée et la plus difficile".

 

Joseph Weill connaissait cet homme intrépide de trente-trois ans, né comme lui à Strasbourg. Il le savait capable de repousser les limites de l’impossible, il n’ignorait rien de son attachement aux valeurs humaines, de son indéfectible amour pour les Juifs, de la permanence de sa foi au sionisme.

Après la réunion de Lyon, Loinger se rendit à Annemasse.

 

- "Annemasse était une petite ville qui convenait à nos projets, parce qu’elle est située en bordure de la frontière suisse".

 

Avant de se lancer dans l’action, il se promena longuement dans les rues. Il avait besoin de sentir la ville, d’être à son écoute, de comprendre la psychologie des habitants - de faire en quelque sorte un état des lieux.

 

- "Pour ne pas me tromper, je suis allé voir le maire, Monsieur Jean Deffaugt, et je lui ai demandé de me désigner un passeur sérieux et honnête".

 

La première expérience se révéla un échec. Les gardes-frontières suisses refoulaient les adolescents âgés de plus de seize ans. Loinger ignorait la loi. Nullement découragé, il mit au point la technique qui allait assurer le succès de son entreprise :

 

- "L’engagement d’un passeur différent par passage. L’accompagner, attendre sur place, dans le cas où les enfants seraient refoulés".

 

- "A quel moment aviez-vous la certitude que le groupe était arrivé en Suisse ?"

 

- "Lorsque nous arrivions en bordure de la frontière, les enfants continuaient seuls. Ils traversaient alors un no man’s land où tout pouvait encore arriver. Le guide ne les quittait pas du regard et j’attendais qu’il annonce : "Maintenant, ils sont en Suisse"."

 

Georges Loinger réceptionnait chaque groupe directement dans le train à la gare d’Aix-les-Bains.

 

- "Pendant le trajet d’Aix-les-Bains à Annemasse commençait alors un travail psychologique. Il fallait les habituer au changement de nom, leur expliquer qu’ils auraient une frontière à traverser clandestinement, que c’était dangereux. Ils étaient extraordinaires, ils se montraient très attentifs".

 

Georges Loinger a croisé le chemin de Marianne Cohn, une jeune Allemande juive, qui organisait également des passages d’enfants vers la Suisse. Elle sera trahie, enfermée à la prison le Pax [hôtel Pax, à Annemasse, transformé en prison par la Gestapo. Ndlr.] et, les mains liées au dos, exécutée à coups de pelle.

 

Un jour un maquisard du groupe Bourgogne, auquel appartenait Loinger, lui fait savoir qu’il est recherché par la police.

 

- "Il m’a dit : "Fais attention, mec, t’es recherché". Sans plus attendre, il a fallu que je prenne des dispositions".

 

Il décida alors de mettre sa femme et ses deux fils en sécurité en leur faisant passer la frontière à leur tour.

 

- "On raconte que vous avez mis le plus jeune de vos enfants, qui avait juste un an, dans un sac à dos ?"

 

- "C’est exact. Nous avons débarqué en pleine nuit dans une maison. Le propriétaire, bleu de trouille, ne voulait pas nous garder. Je lui ai montré des pièces d’or, que je tenais dans la main droite ; dans la gauche, je tenais un couteau. Il a fini par se calmer".

 

- "Pendant la période des passages, aviez-vous peur ?"

 

- "Non. J’étais inquiet ou angoissé, selon les circonstances. C’est maintenant que j’ai peur. Depuis des années, je me réveille la nuit. Je me dis : et s’il m’était arrivé un pépin avec les enfants ? C’est cinquante ans après que je vis le cauchemar".

 

Il est crédité d’avoir fait passer 350 enfants.

 

Georges Loinger a été le responsable en France de la préparation et de l’organisation de l’Exodus. Après la guerre il fut directeur en France de la compagnie maritime israélienne Zim. Jusqu’à sa mort, il est allé chaque semaine à la piscine.

 

J’ai eu l’honneur de le fréquenter pour la préparation de mes deux ouvrages : "Les enfants cachés" et "L’armée juive clandestine en France".

 

L’extrait que vous venez de lire vient de la réédition de "L’armée juive clandestine en France" parue en 2002 aux éditions Page après Page. [Un livre de Raphaël Delpard, témoignage inédit sur un aspect méconnu de la Seconde Guerre Mondiale, cette enquête dénoue, enfin, la contrevérité qui consiste, depuis des années, à dire que les Juifs se sont laissé traîner aux abattoirs. ...]

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