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Une bar-mitsva, par Jean-David Hamou

Une bar-mitsva

 

            L’aube se levait à peine quand je m’engageai, glacé par le vent rude de janvier, dans l’étroite rue du Colonel-Rabier où se dressait, modeste, entourée de pavillons particuliers et protégée de hautes grilles, la petite synagogue de mon enfance. Je la trouvai inchangée, avec sa façade de meulière, ses vitraux oblongs, représentant des scènes bibliques dans un style Art nouveau, Abraham et les trois anges, le rêve étoilé de Joseph, Moïse au mont Sinaï, les murailles de Jéricho vaincues par les fanfares de Josué… Tant d’images, auxquelles je ne pensais plus depuis fort longtemps, mais qui retrouvaient, intactes, leur place exacte dans ma mémoire, éveillant une prolifération de souvenirs. Je me revis, gamin de sept ans, dans les années 70, en calotte de velours bordeaux et culottes courtes, sur les bancs du Talmud-Torah, l’instruction religieuse du dimanche et du mercredi matin ; à treize ans, le jour de Kipour, dans mon châle frangé tout neuf, trop grand pour moi, si tendu dans mon oraison que je ne ressentais pas la faim ; à dix-sept ans, le mardi soir, au cours du rabbin Safran sur les psaumes. C’est ici, à Marigny-sur-Seine, que je connus Violette Nabet, petite clarinettiste aux tresses blondes et aux yeux rieurs, ici que nous nous abritâmes sous le dais nuptial, avant que, portés par des désirs d’aventure et de retour aux sources, nous ne nous établissions sur la terre promise.

            Si le lieu se dressait identique, les temps, eux, avaient changé : à l’entrée, il fallait à présent, pour pénétrer dans le temple, composer un code sur un clavier mécanique. Pour l’enfant du pays, revenir sur ses traces n’est pas une affaire simple. Mais un fidèle arriva, d’un pas pressé, la casquette vissée sur le chef et la sacoche de ses téphilines1 sous le bras. Je ne le reconnus pas : ce devait être un nouveau membre de la congrégation ; mais à ses yeux, c’est moi qui paraissais nouveau. J’entrai avec lui.

            Dans le hall, je jetai un coup d’œil au tableau d’affichage. On y voyait, prise lors de sa visite en France, la photographie du grand rabbin séfarade d’Israël, aux côtés du nouveau rabbin local, que je ne connaissais guère : Bernard Sebagh, roux et fluet, dont une affichette annonçait les deux cours hebdomadaires, de Pentateuque et de Talmud. Une autre annonce rappelait les horaires d’un bridge organisé par le club des anciens. Une troisième, en gros caractères sur fond jaune, appelait le public à rester vigilent et à signaler tout comportement suspect.

J’aperçus deux dames en grande toilette, chapeaux à rubans et sacs à main matelassés, qui montaient vers la galerie féminine ; leurs parfums capiteux, leur maquillage soutenu, faisaient avec cette heure matinale et l’austérité du lieu un contraste étrange. Puis un adolescent parut, à la démarche lente et grave, en costume lustré, nœud papillon noir et souliers vernis, suivi à quelques mètres d’un homme de cinquante ans, au teint bronzé, en tenue de soirée, qui marchait à petits pas rapides, un téléphone mobile en main, et paraissait préoccupé. Je reconnus à ces excès d’élégance et à ces visages contractés qu’une bar-mitsva devait se célébrer ce matin-là. Un caméraman équipé d’un grand caméscope et d’une torche électrique aveuglante, fixée sur perche, fermait la marche. Un gros homme à cheveux et à favoris blancs m’aborda, la mine importante : « Oui Monsieur ? C’est pourquoi ? » C’était le nouveau bedeau. Je lui expliquai que je venais participer à l’office, que j’étais un enfant de la communauté, ancien élève du rabbin Safran, trente ans plus tôt. Mais comme il continuait de me considérer avec méfiance, j’eus l’idée de lancer : « C’est bien ici, pour la bar-mitsva ? », ce qui le rassura tout à fait.

            Je pénétrai sous la voûte où j’ânonnais jadis mes premiers versets : Chir hachirim, acher li-Chlomo2 ; Achré yochevé veitekha3. Revoici le rideau de l’arche sainte, finement ouvragé, où deux lions, symboles de la dynastie davidique, entourent un chandelier à sept branches, surmonté d’une couronne. Derrière ce rideau, se dressent les rouleaux de la Torah ; c’est dans leurs majestueuses colonnes, encre noire sur parchemin blanc, que Rabbi Yaaqov Abensour, ministre-officiant, donnait, chaque Chabat, lecture de la loi, de sa voix modale aux beaux mélismes.

            Des visages se détachaient des livres de prière : on me reconnaissait, on hochait la tête d’un air pensif, accueillant et modeste. Et je reconnaissais, moi aussi, ces visages d’anciens d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, aujourd’hui bien ridés. « Comment i’ va, ton père ? », me demanda le docteur Melloul, avant toute salutation, avec un regard de vieil oncle bourru, amusé de rencontrer son neveu là où il ne l’attendait pas. « Tu lui passeras bien le bonjour de la part de Norbert. » 

« Son père, j’l’ai connu au pays, à Ghardaïa, dans le Mzab, où c’est qu’on habitait nous-aut’, ajouta l’épicier Roger Chicheportiche. C’est moi qu’je lui ai vendu sa première voitchure d’occasion, une Simca 5 ! 

– Et moi, j’l’ai connu à Mascara, pendant les événements, s’exclama Maurice Nataf, l’inspecteur des douanes. C’était un grand Monsieur, entention ! »

Près de la tribune de l’officiant, le garçon aux souliers vernis se couvrait de son talith4. Il portait une calotte satinée, blanche, où l’on avait imprimé un nom, Jonathan Bénicha, et la date du jour. Il entreprit de nouer les lanières de ses téphilines à son bras gauche et à sa tête, aidé en cela par son père, puis, successivement, par son grand-père, ses oncles et ses cousins, chacun enserrant l’avant-bras d’un tour supplémentaire, jusqu’à ce que sept tours fussent atteints, parallèles et équidistants. Chaque tour était l’occasion d’une nouvelle photographie, où le parent ainsi honoré lançait vers l’objectif un sourire radieux, conscient d’avoir participé à l’attachement même du jeune Juif au service divin, ou simplement ravi de s’être prêté à un rite ancestral. Seul l’oncle Mardochée ne regardait pas l’appareil, tout occupé qu’il était à la parfaite exécution du commandement, tandis que Jonathan prenait la pose. L’oncle Mardochée, c’était son précepteur, celui qui l’avait initié à la lecture de la Loi et des prières. Depuis son arrivée de Constantine, cinquante-trois ans plus tôt, ce petit homme maigre et chauve, pilier de synagogue, préparait les garçons à leur majorité religieuse. Ses lunettes à double foyer, par leur modèle, et son costume de velours vert, par sa coupe, témoignaient de leur ancienneté. Son teint avait pâli, son dos s’était voûté à force de rester penché sur des textes, se balançant comme un jonc. De ses services, il ne tirait ni gloire ni rémunération : « Ce qu’on fait, mon fils, disait-il, il faut le faire léchem Chamayim5. »

Près de moi, un grand gars de quinze ans tentait à son tour de nouer ses phylactères, mais il ne savait trop comment s’y prendre. Sans doute il ne les avait pas mises souvent depuis deux ans. J’appris qu’il s’agissait du frère aîné de Jonathan. Un de ses cousins lui vint en aide ; mais le boîtier de la tête, qui ne doit pas descendre plus bas que la racine des cheveux, tombait au milieu du front, et je pris la liberté de rectifier le réglage, en donnant à l’intéressé l’explication de ce que je faisais. Tandis que Mardochée entonnait les premières louanges de l’office matinal, de sa voix doucement nasillarde, le père du communiant, affairé, parcourait la synagogue à grandes enjambées. Il avait toujours l’air d’avoir à prévenir quelqu’un de quelque chose.

Ce fut au tour de Jonathan de chanter. Debout sur l’estrade de l’officiant, à la droite du rabbin, il exécuta d’une voix sourde et fausse, aux intervalles incertains et à la tonique mouvante, le psaume 145, Louange de David. De la galerie des dames, la mère enrubannée, les tantes enturbannées et les jeunes cousines aux beaux cheveux châtains, bouclés, photographiaient leur petit chanteur, l’air satisfait ou hilare ; à la fin du morceau, elles lancèrent des bonbons en entonnant des youyous.

            Un homme, qui pouvait bien avoir soixante-quinze ans et qui, d’après ses traits, devait appartenir à cette même famille, voulut, lui aussi, apporter sa pierre au déroulement de la cérémonie, et se mit en tête de réciter en solo le psaume 147. Mais il n’était pas habitué à la cantillation synagogale ; les versets, que d’autres finissent par connaître par cœur à force de répétitions quotidiennes, il lui fallait les déchiffrer avec peine, et le psaume qu’il avait choisi était le plus long de l’office. Or voici qu’il reconnut, dans le début du verset 12, des mots familiers, car une chanteuse israélienne en avait fait, quelques années plus tôt, un air populaire diffusé partout : « Célèbre, Jérusalem, l’Eternel, glorifie ton Dieu, ô Sion… » Il entonna la célèbre mélodie, soutenu bientôt par les autres fidèles qui la reprenaient en chœur. Mais quand il fallut revenir au rude déchiffrage des versets suivants, il fut pris d’une imparable émotion qui fit trembler sa voix et l’empêcha de poursuivre. Alors Mardochée, feignant de ne rien apercevoir, reprit la psalmodie là où l’autre l’avait laissée. D’où provenait cette émotion ? De la mélodie populaire où le vieil homme avait réussi à entraîner les autres, en ce jour de fête ? Ou de sa difficulté à lire le reste du texte, lui l’ancien, faute de l’avoir fait sien plus jeune ?

Elie Provençal chanta le psaume suivant, de sa voix mélodieuse, typique du Constantinois, avec ses maqâms, ses glissandi, ses gruppetti véloces, ses inflexions lyriques et précises. Cette voix m’étreignait par sa beauté, je la retrouvais inaltérée, elle qui avait bercé mon enfance d’un Chabat à l’autre.

            Le frêle rabbin roux conduisait à présent l’office, laissant au héros du jour ceux des paragraphes qu’il avait préparés. Lors du Chéma Israël, profession de foi du peuple juif – ou plutôt : exhortation à l’écoute et à la réflexion –, tous les fidèles joignirent leurs voix avec effusion. Puis on se leva pour la ‘Amida, les dix-huit bénédictions dites pieds joints, à voix basse. Enfin, plusieurs hommes s’avancèrent près de l’arche sainte et déclamèrent ensemble le Qaddich pour le repos de l’âme des disparus, dont les noms, pour certains, étaient inscrits sur un vaste tableau de cuivre vissé au mur.

            On en vint au discours de Jonathan. Il sortit de sa poche deux feuilles pliées dont il donna lecture, du ton chantant des écoliers d’antan, lorsqu’ils récitaient : « Maître corbeau sur un arbre perché… » La voix était à présent plus assurée, mieux articulée que durant le chant de tout à l’heure, mais le rythme rapide nuisait un peu à la clarté du propos.

« Je remercie mes parents et mes grands-parents, qui m’ont toujours éduqué dans l’amour de la Torah ; le rabbin Sebagh, pour ses judicieux conseils ; et tous ceux qui m’ont aidé à la préparation de ma majorité religieuse. Je vous aime à tous. Mes remerciements s’adressent tout particulièrement à tonton Mardochée, qui m’a appris les prières et m’a toujours conduit sur le chemin des commandements. Enfin, je remercie tous ceux qui sont venus, parfois de très loin, pour fêter avec moi cette bar-mitsva. J’ai une pensée affectueuse pour Papilou, qui est très fatigué, et n’a pu se joindre à nous aujourd’hui ; que le Saint béni soit-Il lui accorde force et santé, et qu’il nous apprenne encore longtemps les chansons de Blond-Blond et de Lili Boniche, les rois de la variété franco-orientale. »

Puis il s’élança dans un ambitieux commentaire biblique, écrit par le rabbin, qui abondait en références scripturaires, en questions inattendues et en réponses sophistiquées, tandis que des petites filles en robe de tulle blanc passaient dans les rangs pour distribuer aux fidèles des dragées et des calottes aux initiales de Jonathan.

Le discours du rabbin succéda à celui du jeune homme. Après avoir loué les époux Bénicha pour leur implication dans la vie de la communauté et félicité leur fils, il prit doucement celui-ci sous son châle, et, en appliquant ses deux fines mains sur sa tête, lui adressa l’antique bénédiction sacerdotale : « Que l’Eternel te bénisse et te garde ; que l’Eternel t’éclaire de Sa face et te soit gracieux ; que l’Eternel tourne Sa face vers toi et te donne la paix. » Il ajouta : « Tu as dit tout à l’heure que l’oncle Mardochée avait bien su te mener sur le chemin des mitsvot. Eh bien tu peux être sûr qu’avec lui, ce n’est pas un chemin qui s’ouvre devant toi, mais une autoroute ! » Toute la famille et les amis partirent d’un rire bon-enfant, et l’on invita les fidèles à prendre le petit-déjeuner offert en l’honneur du jeune homme, dans la salle communautaire attenante.

Sur les tables nappées de bleu, on avait disposé des harengs, des filets de saumon mariné, du poisson frit, des omelettes, des fruits nombreux et des pâtisseries orientales : makrouds, cornes de gazelle, roses des sables, cigares fourrés et zlabias rutilants de miel. Les plus pressés des fidèles, ceux qui devaient prendre le train de banlieue puis le métro pour se rendre à leur travail, n’eurent pas le temps de profiter du buffet ; les autres, retraités ou indépendants, causaient autour d’un jus de fruit, d’un soda ou d’une anisette, se tutoyant comme de vieux camarades. Salomon Hababou, l’ancien vendeur du BHV de Rosny 2, perpétuel blagueur, m’apostropha : « Qu’est-ce que tu viens faire ici, la’ziz6 ? Pourquoi tu viens manger l’pain des Français ? » Et il fit claquer dans ma main sa grosse paluche potelée, dont il porta l’index à ses lèvres pour le baiser, en signe d’affection. Il appelait cela « faire tape-cinq ».

Les plus anciens m’abordaient, les questions fusaient :

« Alors, Marco, toujours en Israël ? Comment elle est, la situation, là-bas ?

– Et pour les Français, c’est facile ?

– Dis, t’y es devenu religieux, mon fils ! À voir si tu vas pas te transformer en Loubavitch ! – Et alors ? toujours dans la musique ? Et la parnassa7 ?

– Et pourquoi qu’tu ferais pas Rabbin, main’nant qu’t’y es un vrai ‘hakham8 ?

– Arrête, Maurice ! Rabbin, c’est pas un métier pour un Juif ! 

– Y va cô-même pas faire archevêque, Gilbert, parole d’honneur ! Monseigneur Marco Bentata de la rue d’Arzew ! » 

Et tout ce petit peuple pittoresque parlait avec les mains, dans les rires et l’accent du pays perdu.

Le docteur Amoziegh se tenait près de notre groupe. Il semblait plongé dans un abîme de réflexion devant notre innocent babillage. Soudain, il aperçut la silhouette gracile du rabbin Sebagh qui s’en venait, et l’arrêta : « Monsieur le rabbin, vous avez dit tout à l’heure au jeune Bénicha qu’il avait devant lui, non un chemin, mais une autoroute. Or savez-vous ce qui différencie un chemin d’une autoroute ? Cette dernière est construite une fois pour toute, et l’on n’a plus qu’à s’y engager, à rouler dans une voie toute tracée. Tandis qu’un chemin se modifie au gré de notre cheminement. C’est le marcheur qui fait le chemin. Voilà pourquoi je préfère un chemin à une autoroute. » Alors Roger Chicheportiche lança au rabbin effaré : « Tché, il a bien parlé ! Aoua ja9, l’docteur Amoziegh ! »

« Vous rappelez-vous, demandai-je au vieux médecin à cheveux argentés, l’interprétation que vous m’avez une fois donnée du verset : “ Dieu créa l’homme à Son image ˮ ?

– J’ai dû vous parler de l’image créatrice ?

– C’est cela même : Dieu, disiez-vous, a placé en nous la capacité de créer de nouvelles formes, d’imaginer des sonates, des concertos, la Symphonie du nouveau monde, d’écrire Les Misérables… Il nous a créés à Son image créatrice. »

 

Derrière ses épaisses lunettes de myope, les yeux du vieillard contemplatif souriaient de plaisir, puis semblaient se perdre dans la vision de tout un monde lointain. L’oncle Mardochée, à qui rien n’avait échappé de notre conversation, hochait la tête, les yeux rivés au sol. « La Torah possède soixante-dix facettes », finit-il par murmurer. Et son visage exprimait une crainte révérentielle.

 

M. Hababou me tira par la manche pour m’entraîner à l’écart :

 

« J’ai un chidoukh10 à te proposer ; une fille très bien, de bonne famille. C’est la nièce à ma belle-sœur, une fille Tolédano ; gentille, pas compliquée. Elle fait opticienne, elle aussi elle veut monter en Israël.

– Mais, mon cher Hababou, vous oubliez que je suis déjà marié et père de deux fillettes ! En revanche, j’ai peut-être un ami qui… »

Menaces européennes sur la circoncision, agression d’un Israélite à Villeurbanne, visite à Paris d’un Rabbi hassidique, réputé pour sa piété : le rabbin Sebagh parlait avec les uns et les autres des dossiers juifs du jour. Il en oubliait de manger. Alors Mme Bénicha lui prépara une assiette bien garnie : « Tenez donc, M. le Rabbin, vous parlerez après. Vous devez prendre des forces… constamment à courir, que vous êtes ! Ah, mais c’est qu’on y tient, à notre rabbin ! » Bernard Sebagh considérait successivement sa nourricière d’un œil reconnaissant, et l’assiette d’un œil inquiet, comme s’il se fût demandé : « Comment pourrais-je avaler tout cela ? Et comment pourrais-je y échapper ? »

Jonathan traversait la salle en coup de vent pour se servir à boire, puis sortait dans la cour, échevelé, courant avec les quelques copains de classe venus pour l’occasion. « Il reprend ses fonctions ! », déclara son père dans un sourire. Quand l’adolescent revint pour se restaurer un peu, il fut accosté par un petit homme hagard, noiraud, à la barbe en bataille et à la casquette de travers : « Dis, Jo, puisque t’es un homme maintenant, tu veux que j’t’e donne une cigarette ? » Jonathan hésitait, vérifiait alentour si on le surveillait. Mais ses camarades le rappelèrent bien vite pour poursuivre avec lui leurs jeux de plein air. Voilà comment Bénicha junior ne fuma point sa première cigarette le jour de sa bar-mitsva.

J’entendis soudain des éclats de voix : le père Chicheportiche, en débouchant une bouteille de vin, en avait renversé sur la veste du bedeau.

« Tu peux pas faire entention, bovo11 de vrai ! qu’tu m’as esquinté mon costard, oh dis ! »

L’autre, ne sachant comment s’excuser, fit un geste d’impuissance et dit, philosophe :

« C’est la brakha12 !

Zarma13, c’est surtout la brakha pour mon teinturier ! »

Et tout le monde s’esclaffait de concert.

Avant de partir, j’ouvris un rituel Pata’h Elyahou à couverture rouge, le recueil même dans lequel j’avais appris mes prières. Mes doigts coururent instinctivement à la page 382, celle des actions de grâce qui suivent une collation. Je jetai un dernier regard sur le groupe des fidèles bigarrés et joviaux, puis retournai dans la synagogue à présent déserte, devant l’arche sainte dont je baisai le rideau, sachant bien que je laissais là mes années de jeunesse, et quelques-uns des rares souvenirs d’Algérie récoltés dès l’enfance, sans m’y être rendu jamais. Avec au cœur la nostalgie exaspérée des lieux dont les noms sonnaient merveilleusement à mes oreilles depuis le plus jeune âge, je m’engouffrai dans les allées ombragées de ma petite ville d’Ile-de-France.

 

 

1Phylactères.

2« Cantique des cantiques, de Salomon ».

3« Heureux, ceux qui s’assoient en Ta maison ». 

4Châle de prière.

5« Au nom du Ciel », de manière désintéressée.

6L’ami.

7Les moyens de subsistance.

8Sage, érudit.

9Littéralement : « voici, il est venu. » Se dit pour saluer la présence d’un hôte de marque.

10Rencontre organisée par un tiers, en vue d’un mariage.

11Lourdaud.

12Bénédiction. M. Chicheportiche s’excuse en prétendant que les gouttes de vin reçues par son interlocuteur sont un signe d’abondance.

13Tu m’en diras tant !

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