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Une Pierre de Goulimine

Une Pierre de Goulimine

 

 

 

Il s’en va vers le Nord. Il rêve déjà du sud. Il est en train d’émigrer ; il marche doucement. Il aimerait parler à sa femme, à sa fille, qu’il a laissées au pays. Il est grand et fort ; il sait que dès qu’il aura du travail elles mangeront à leur faim ; c’est ce qu’il a promis à sa fille quand il est parti. Elle pleurait. Il voudrait aller en Angleterre, où, pense-t-il, il y a plus de possibilités. Gare du Nord il attend à côté du camion de l’Armée du Salut avec d’autres affamés comme lui. Il rencontre un écrivain public. Ensemble ils parlent de la Mauritanie ; ils partagent un thé a la menthe ; ils écrivent une lettre. Il paie avec une pierre de Goulimine, ces rouleaux de pâtes de verre bariolées qui servaient de monnaie dans le Sahara et une partie de l’Afrique sub-saharienne. Celle qu’il donne a l’écrivain public est à fond rouge avec des motifs jaunes et bleu foncé.

C’est le bruit qui l’étonne, et cette cohue fantastique qui l’emporte. Il vient du désert, un pays infiniment pur où le vent lui-même semble se taire quand il déplace le sable à la crête des dunes. Dès le début de son long voyage, il a été secoué par le hurlement des camions au fond desquels il s’est caché. Maintenant, dans cette ville chaotique, c’est un tonnerre de voitures, des nuées de poussière et de voix. Pourtant, comme il a toujours fait, il avance à grands pas tranquilles.

Il est seul. C’est un homme maigre et grand. Il n’a pas peur, il sait qu’il est fort. Il vient chercher du travail, quand il en aura trouvé, tout ira bien. Il a faim. Là bas, si loin dans le sud, Aïcha et Samia, sa femme et sa fille ont faim, elles aussi. Quand il aura trouvé du travail... Elles lui manquent. Penser à elles est douloureux.

Personne n’a su lui dire où trouver le vieil oncle dont il a l’adresse écrite sur un bout de papier : «  rue-myrha-métro-barbès ». Il parle mal le français. Des Marocains lui ont expliqué en arabe qu’il pourrait manger sans argent… par-là… C’est par-là qu’il va. Il ne souffre pas de la faim, il est habitué, mais c’est la première fois que les êtres qu’il aime le plus au monde lui manquent, et c’est lancinant. À chaque pas il pense à elles. Samia pleurait quand il les a quittées, Aïcha le regardait gravement. Il voudrait pouvoir leur parler maintenant, faire rire Samia, rassurer Aïcha. Maintenant, leur dire que tout va bien, qu’il est fort, qu’il n’a pas peur, dès qu’il aura trouvé du travail...

Il rejoint le groupe de pauvres, rassemblés devant cette gare dont les Marocains lui ont parlé. Des hommes, debout comme lui, qui attendent la distribution de nourriture. Peu de paroles, peu de regards ; l’évidence de la misère, le calme du désespoir. Quand la camionnette arrive, ils se rangent lentement devant elle. Un à un, ils reçoivent un bol de soupe fumante, du pain, du fromage. Les hommes parlent maintenant.

Le conducteur de la camionnette lui pose une question. Il fait signe qu’il ne comprend pas. L’autre reprend en arabe « La paix soit avec toi. D’où viens-tu ? ». Il y a longtemps qu’il n’a pas parlé. Avec de longs silences et des phrases brèves, il dit beaucoup, il dit tout. Son pays, la Mauritanie, qu’il a quitté, la solitude du désert, celle de son voyage en clandestin, ce qu’il vient chercher, sa fille qui pleurait, les yeux tristes d’Aïcha. Il dit tout. L’autre l’écoute en lui souriant. Il se trouve que l’homme connaît la Mauritanie, qu’il a marché dans le désert lui aussi. Il sait, lui aussi, la douleur des exils. Ils sont ensemble sur ce trottoir, devant la Gare du Nord à Paris.

L’autre, le chauffeur, est bénévole à l’Armée du Salut pour distribuer des repas gratuits aux sans-abris. De métier il est écrivain public, il invite Amar dans son local situé tout près, rue du faubourg Saint Denis. Amar peut s’asseoir pendant qu’il préparera un thé à la menthe qui ne sera pas aussi bon que là-bas, bien sûr. Mais non, mais non, Amar sait qu’il sera bon. Ils rient. Amar s’assied dans le fauteuil, devant le bureau, et c’est alors qu’il s’aperçoit combien ses jambes sont raides et douloureuses. Le thé est bouillant, fort, très sucré, délicieux. Du miel dans le corps et le cœur d’Amar. Ils rient encore, sans raison.

Ils parlent et se taisent pendant un bon moment dans un mélange d’arabe, de français et d’espagnol. Les mots n’ont pas tant d’importance. Ils pourraient se taire complètement, mais l’autre propose d’écrire une lettre au pays, à Samia et Aïcha, c’est son métier après tout.

C’est une bousculade de phrases pour Amar. Il a tant à dire, tant à raconter. Le long voyage à travers le Maroc et l’Espagne, non il n’a pas vu l’oncle de Paris, qu’elles ne s’inquiètent pas il est fort, il n’a pas peur, il va trouver du travail, tout ira bien. L’écrivain note tout. Amar est épuisé, brusquement, il se met à pleurer. Il pleure doucement comme il fait toutes choses. Il n’a pas de honte car il ne montre pas de faiblesse et l’autre le comprend.

L’autre va refaire du thé, puis il tape la lettre sur une machine. Il écrit en français parce qu’il ne sait pas écrire l’arabe et que c’est assez difficile comme ça. Il s’applique, il ahane, il fait son métier, mais aujourd’hui, il ne sait pas pourquoi, c’est une lettre différente.

Amar s’est assoupi dans le fauteuil. Il a étendu ses longues jambes au milieu du petit local. L’autre ne le réveille pas. Il a fini de taper et il relit cette lettre étrange où se mêlent les mots d’Amar et les siens, où les sentiments d’Amar font écho aux siens. Si différents, si proches, si lointains, étrangers et frères, ensemble pendant que la nuit vient.

Amar est ravi quand il voit les deux pages dactylographiées. Le papier est beau, bien lisse, les lignes d’écriture sont bien alignées. Il trouve cela vraiment magnifique. Cela le fait rire. Il tient à payer, d’une de ses poches il tire un grand mouchoir plié en quatre ; il l’ouvre et en sort fièrement trois petits rouleaux de pâte de verre bariolés. Il explique que ce sont des « pierres de Goulimine » qui servaient, il y a longtemps, au temps des ancêtres, à acheter le sel et les troupeaux et tout ce dont on pouvait avoir besoin. C’était comme ça dans tout le désert, il y a vraiment longtemps, avant les Français et les Espagnols, quand on pouvait rester avec les siens, quand cela suffisait ; c’était avant l’argent et la misère ; ça ne vaut plus rien aujourd’hui. Celles-ci sont vieilles, elles appartenaient au père de son père, peut-être même au père du père de son père. Ils choisissent longuement. Ils les regardent avec soin, en les tournant entre leurs doigts. Amar aimerait donner la rouge sombre avec des motifs jaune et vermillon, l’autre préfèrerait celle qui est bleu-marine avec du vert émeraude et du bleu ciel... Elles sont belles toutes les trois. Ils n’ont pas envie de se quitter. Mais il est tard, maintenant, Amar est sûr qu’il va enfin trouver son oncle, «  rue-myrha-métro-barbès ». Il donne la pierre que l’autre avait choisie. Dans la rue vide, devant la boutique, ils s’étreignent par les épaules, joue contre joue. Amar repart de son long pas lent, comme il a toujours marché.

Son oncle va l’aider pour le travail et les papiers, tout va bien. Il pourra leur envoyer de l’argent, elles n’auront plus faim. Contre sa poitrine, dans la poche de son long manteau, il a rangé sa lettre. Il la gardera toujours là. De toutes façons elles ne savent pas lire le français.

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