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Veillée de guerre au Proche-Orient. Ce qu’il faut savoir

Veillée de guerre au Proche-Orient. Ce qu’il faut savoir (011104/18) [Breaking News]

Par Jean Tsadik et Stéphane Juffa © Metula News Agency

 

Malgré de fortes pluies durant ces derniers jours et un temps automnal, la température des esprits est élevée autour de Métula, et l’ambiance est celle qui précède habituellement les guerres.

 

Témoin ce Tweet du Président Donald Trump qui, en réponse à une déclaration russe selon laquelle le corps expéditionnaire de Moscou abattrait tout missile qui serait tiré sur la Syrie, était rédigé ainsi : "La Russie jure de descendre chacun et tous les missiles tirés sur la Syrie. Prépare-toi Russie, parce qu’ils vont arriver, beaux et neufs et "intelligents". Vous ne devriez pas vous associer avec un animal qui tue son peuple au gaz et qui y prend du plaisir !".

 

La porte-parole de Lavrov [le ministre russe des Affaires Etrangères], Maria Zakharova, a bien tenté de rétorquer : "Les missiles intelligents devraient voler en direction des terroristes, et non vers un gouvernement légal qui s’est battu contre le terrorisme international sur son territoire pendant plusieurs années". Mais cette réponse timide et diplomatique ne fait pas le poids face à la menace du chef de la plus grande puissance mondiale.

 

Ceci dit, à notre avis, le feu d’artifice n’est pas pour tout de suite. La raison en étant, qu’actuellement, les USA ne disposent d’aucun porte-avions sur zone, tel que la carte de leur déploiement reproduite ci-après, empruntée à l’Institut Naval Américain, l’indique.

 

Le USS Harry S. Truman (CVN-75) et ses 90 chasseurs bombardiers quitte ce mercredi le chantier naval de Norfolk en Virginie [carte], où il a subi un entretien programmé, à destination de l’est de la Méditerranée, mais, même à plein régime, soit un peu plus de 55km/h, il mettra 7 à 8 jours pour couvrir les 9 500km qui l’en séparent.

 

Trump pourrait également ordonner au Théodore Roosevelt, qui se trouve quelque part dans le Golfe de Thaïlande et qui transporte la même quantité d’appareils, de faire également mouvement vers la Syrie, mais ce serait mentir de vous dire que nous possédons des informations à ce sujet.

 

Les deux bâtiments sont des forteresses flottantes de la classe Nimitz, et leur présence à l’est de l’île de Chypre ôterait toute raison de tergiverser à Vladimir Poutine concernant une éventuelle opposition armée. Et c’est un peu cela que l’on vise, lorsque l’on prépare, sans raison de brûler les étapes, une confrontation sous le nez des Russes : leur enlever matière à réfléchir.

 

Il existe bien un autre porte-avions plus proche, l’USS Iwo Jima, qui se trouverait au large du Yémen, mais qui n’a à son bord que sept Harrier (il vient d’en perdre un le 3 avril dernier à Djibouti) et n’est pas adapté au genre d’affrontement prévisible.

 

Les alliés français et britanniques, qui ont déclaré leur intention d’intervenir aux côtés de l’Amérique, disposent bien de la capacité d’utiliser des aéroports dans la région, mais cela resterait une solution un peu "légère" face à l’hypothèse d’une réaction russe.

 

Les Français, privés du Charles De Gaulle en cale sèche, peuvent lancer des Rafales à partir de deux bases françaises, l’une en Jordanie, l’autre dans les Emirats Arabes Unis, et tirer des missiles de croisière Scalp, d’une portée de 250km, mais ce n’est toujours pas une "solution satisfaisante" en attendant l’Oncle Sam.

 

Des experts français envisagent aussi de faire décoller des Rafales de Saint-Dizier, dans l’est de l’Hexagone, et de les avitailler deux ou trois fois en vol avant qu’ils ne frappent des objectifs en Syrie. C’est ce qui avait été réalisé pour leur entrée en scène au Mali ; mais ceux qui proposent une solution de ce genre ne savent pas ce que cela implique, au niveau des pilotes, d’intervenir dans un conflit après 5 heures dans un cockpit exigu et trois avitaillements, et de devoir réaliser le même exploit au retour. C’est évidemment techniquement faisable, et les pilotes sont entraînés pour des missions de ce genre, mais les islamistes du nord du Mali ne possédaient pas de Soukhoï et de Mig, même s’il ne devait s’agir que de ceux de Bashar al Assad et non ceux du Tsarévitch.

 

Et, s’ils le décidaient, les Russes pourraient s’attaquer à des cibles françaises, à l’instar de la frégate multimissions (FREMM) Aquitaine, que l’on a aperçue à Chypre il n’y a pas longtemps, et qui serait privée de protection aérienne… française, à tout le moins.

 

Les Anglais sont mieux lotis, puisqu’ils disposent de deux importantes bases aéronavales à Akrotiri et à Dhekelia, sur l’île de Chypre, idéalement placées relativement à la Syrie. Les pilotes de Sa Majesté ont déjà conduit plus de 1 600 sorties contre l’Etat islamique en décollant d’Akrotiri. Mais la douzaine de Tornados et de Typhoons qui y sont rattachés, même s’ils peuvent recevoir des renforts, auraient du mal à protéger leurs sites en cas de contre-attaque des Russes.

 

Une autre option consisterait à commencer l’attaque des bases syriennes en lançant des missiles de croisières à partir des frégates alliées déjà présentes dans le bassin oriental de la Méditerranée, mais cette hypothèse se heurte aux mêmes considérations que celles que nous venons d’évoquer.

 

A ce propos, il nous incombe de citer la déclaration inquiétante de l’un des principaux généraux russes, qui vient de nous parvenir (soirée de mercredi) : "Si l’Armée d’Assad est attaquée, nous ouvrirons le feu et coulerons des navires de guerre américains. Nous n’hésiterons pas à riposter contre les USA. Nous défendrons notre allié Assad comme nous l’avons promis". Le général de Poutine ponctuant pas ces propos apocalyptiques : "Une attaque de leur part en Syrie engendrera notre entrée en guerre contre eux et conduira à une guerre mondiale globale !".

 

Michaël Béhé, le chef de la Ména au Liban, nous apprend également à l’instant que la flotte russe est en train de quitter son port d’attache de Tartous en Syrie. Soit elle se déploie en ordre de bataille afin de faire face aux flottilles occidentales, soit elle se disperse pour ne pas servir de cible facile aux forces ennemies (en cas de confrontation militaire).

 

Quoi qu’il en soit, et particulièrement à la suite de ces derniers développements, la sagesse voudrait que l’on attende la fin de la semaine prochaine pour ouvrir le feu, et qu’on utilise le temps à disposition afin de s’entendre précisément entre alliés – pas comme lors de l’intervention en Libye – sur les objectifs stratégiques et politiques que l’on entend atteindre. En gardant à l’esprit que rien n’était préparé dans ce sens, et que l’on réagit à l’emploi imprévu de gaz de combat par le régime alaouite principalement sur des civils dans la ville de Douma.

 

Ledit régime, qui est en train de parquer son matériel le plus sophistiqué, ainsi que d’envoyer ses troupes d’élites dans les bases russes, sachant que les Occidentaux éviteront de les viser.

 

Israël est également sur le qui-vive, vu que, d’une part, elle ne saurait laisser les Russes et les Américains jouer à la guerre à sa porte sans être prête à toute éventualité (c’est un vieux dicton mais qui pèse toujours son pesant d’or chez les analystes stratégiques : on sait toujours comment une guerre commence mais jamais comment elle s’achève). La Censure militaire nous interdisant de publier le moindre détail quant aux mesures conservatoires prises par Tsahal, nous n’en parlerons évidemment pas.

 

D’autre part, Jérusalem doit se méfier de deux situations : premièrement, de représailles de la part de l’Iran ou du Hezbollah au raid aérien de lundi matin sur l’aéroport T4 en Syrie, qui a causé de nombreux morts dans les rangs des Gardiens de la Révolution, et qui a fait crier vengeance les ayatollahs de la théocratie chiite.

 

Téhéran pourrait décider du bombardement d’un village israélien ou d’une brève incursion dans l’un d’entre eux par ses supplétifs libanais du Hezbollah, pourquoi pas à Métula ? Ou de faire pareil à partir du Golan.

 

Ils ne se hasarderont pas à tirer des missiles sur l’Etat hébreu, car la riposte pourrait les dévaster. En fait, une réplique de leur part à moindre risque consisterait à s’en prendre à une base de Tsahal, mais dans cette éventualité aussi, le ciel risquerait de leur tomber sur la tête.

 

Notre correspondant au Liban, Michaël Béhé, d’ordinaire bien informé, nous indique que le gouvernement libanais aurait reçu un message selon lequel "si le territoire israélien était touché ou des civils ou des soldats blessées, Tsahal oblitérerait simultanément toutes les positions des armées libanaise et syrienne, ainsi que celle du Hezbollah et des Iraniens, au Liban-Sud et dans le Golan".

 

Nous n’obtiendrons évidemment pas confirmation de l’authenticité de ce "signal", mais il est à la fois très plausible et parfaitement dans les cordes de Tsahal.

 

Ce message semble encore plus vraisemblable après avoir prêté l’oreille à l’annonce faite ce mercredi par des officiels de premier rang de l’establishment de la Défense israélien. Lesquels ont déclaré qu’ "Assad et son régime, et Assad en personne, disparaîtront de la carte du monde si les Iraniens tentent de frapper Israël ou ses intérêts à partir du territoire syrien.

 

Notre recommandation à l’Iran", poursuit la même source, "est de ne pas tenter d’agir, car Israël est déterminée à poursuivre sur ce sujet jusqu’au bout".

 

La mise en garde semi-officielle a été étendue au Hezbollah en ces termes : "Nous n’avons aucun intérêt à élargir le front mais, si celait arrivait, Nasrallah [le secrétaire général de l’organisation terroriste chiite] doit comprendre que son destin ne serait pas différent de celui d’Assad, et qu’il paiera un prix extrêmement élevé".

 

Le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, avait déjà répété hier (mardi) qu’Israël prendra toutes les mesures nécessaires afin d’empêcher l’Iran d’établir une base militaire permanente en Syrie. Lieberman précisant, sans doute à l’attention des Russes : "Le prix n’importe pas, nous ne permettrons pas à l’Iran d’avoir une présence permanente en Syrie. Nous n’avons pas d’autre choix", a conclu le ministre.

 

La seconde chose à laquelle l’Etat hébreu doit prendre garde consiste en cela qu’au moment présent, et pour quelques jours selon les calculs que nous venons de vous livrer, Israël est, sans doute pour la première fois de son histoire, le garant militaire du maintien du statu quo pour l’alliance occidentale, au moins jusqu’à ce qu’elle se mette en place.

 

Forte de ses quelques 340 appareils de combat hautement opérationnels, dont 85 F-15, 9 F-35I furtifs, et le reste de F-16, c’est à elle qu’il incombe de s’assurer que les Russes et leur alliés ne commettent pas un mauvais coup avant les frappes attendues de la part des alliés.

 

Lorsque l’on sait – ce n’est pas un secret, cela s’étale dans tous les journaux russes, syriens et iraniens – que Moscou considère la frappe sur T4 comme le coup d’envoi parfaitement intégré de l’offensive occidentale, on réalise aussitôt que la tâche attribuée au Khe’l Avir n’est pas une sinécure.

 

On l’a déjà dit et on ne craint pas de le répéter, en considération des forces en présence, si un soldat russe tire sur un objectif hébreu, Jérusalem détient la capacité d’éradiquer le corps expéditionnaire de Poutine en l’espace d’une heure. Mais à l’état-major à la Kirya [le QG de Tsahal], à Tel-Aviv, on compte surtout sur la jugeote de Vladimir Poutine, qui ne prendrait pas un tel risque susceptible de plonger la Terre dans une Troisième Guerre Mondiale. Reste que la tension existe et qu’elle est palpable. Et si les navires russes s’égaillent dans la nature, la tâche de nos aviateurs ne serait pas aussi facile et largement plus périlleuse pour nos arrières.

 

De toute façon, si un duel avec l’Iran ne se déclenche pas avant cela, Israël servira de réserve de combat et de soldats à l’alliance occidentale, elle interviendra également pour secourir d’éventuels pilotes abattus et pour mettre ses aéroports à disposition des avions ou des pilotes en difficulté.

 

Nous sommes actuellement sur l’urgence de l’information, avec des dépêches, plus bellicistes les unes que les autres, qui nous parviennent plusieurs fois par heure. Ceci dit, il faudra tout de même, dès que l’opportunité d’une accalmie nous sera donnée, analyser d’autres éléments.

 

Par exemple, l’observation de ce que l’usage du gaz toxique à Douma était totalement inutile à l’Armée d’Assad, qui avait de toute façon partie gagnée face aux rebelles. On ne saurait parler que d’une décision absurde de la part des Alaouites, qui met désormais la survie de leur régime sur la sellette ainsi que la paix du monde.

 

Cette décision ne va pas sans rappeler celle d’abattre Rafic Hariri, le 14 février 2005, alors qu’il n’était plus chef de l’Etat libanais et ne possédait plus aucun pouvoir qui gênât les al Assad. Jusqu’alors, les Occidentaux, France en tête, tentaient de s’approcher de Damas, le Quai d’Orsay y entretenait même un centre de formation pour ses futurs diplomates, et les génies du Monde Diplomatique voyaient en Bashar le grand réformateur qui mènerait la Syrie vers la démocratie et la région vers la paix. L’assassinat d’Hariri a assurément marqué le début de la fin pour la prééminence alaouite à la tête de l’Etat syrien. Et de manière totalement évitable.

 

Une autre question que nous serons amenés à développer concerne le déclencheur de la décision de Washington, de Londres et de Paris de prendre les armes contre le régime de Bashar al Assad : la Guerre Civile en Syrie a déjà causé la mort de 700 000 personnes, dont au moins 500 000 du fait de la responsabilité directe de Bashar al Assad. Lequel a fait torturer à mort – pour rien, une nouvelle fois, sans avoir d’aveux ou d’informations à soutirer aux suppliciés – au moins 70 000 personnes, dont une bonne moitié d’enfants et de vieillards. Et cela n’a pas justifié de recourir à la force pour l’évincer du pouvoir.

 

Mais la mort d’une centaine de personnes à Douma, parce qu’elles ont été tuées par des gaz de combat, justifierait une entrée en guerre et de prendre le risque d’aboutir à une guerre mondiale ? Les morts de Douma sont-ils "plus morts" que les 700 000 autres ? Ont-ils plus souffert que les 700 000 autres, parce qu’ils ont été soumis à un bombardement toxique ?

 

Est-ce que l’on se met à faire la guerre pour de pseudo causes humanitaires, ou parce que le public a vu les images – certes insoutenables – sur ses écrans de télévision ou les réseaux sociaux ? C’est délirant et surtout terriblement périlleux ! Et le monde libre choisit les causes humanitaires et le sort des peuples justifiant une intervention armée ? L’écrasement tout récent des Kurdes d’Afrin par Erdogan n’en était donc pas une valable ?

 

Et maintenant va-t-il s’agir de punir al Assad en détruisant deux ou trois de ses bases militaires et en le laissant tout de suite après poursuivre son carnage ? Ou Madame May, Messieurs Trump et Macron ont-ils des objectifs stratégiques et politiques à confier à leurs militaires avant d’engager le combat ? Parce que s’ils n’ont pas d’objectifs de ce genre, la bataille est simplement perdue avant d’avoir commencé !

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