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Vidéo. "Le judéo-arabe, la langue des Juifs Marocains, se perd", explique le linguiste Jonas Sibony

Vidéo. "Le judéo-arabe, la langue des Juifs Marocains, se perd", explique le linguiste Jonas Sibony

Par Mehdi Heurteloup le 17/01/2021 à 14h05

 

Jonas Sibony, professeur et chercheur en linguistique sémitique.

Le 22 décembre dernier, le conseiller à la sécurité nationale de l'Etat d'Israël, Meir Ben-Shabbat, s’adressait au Roi Mohammed VI en darija, ou plus précisément en judéo-arabe, une façon de parler propre à l’histoire de la communauté juive marocaine. Explications avec Jonas Sibony, chercheur en linguistique sémitique, Franco-Marocain.

 

Dans cet entretien à distance depuis Paris où il vit, enseigne, et mène ses travaux de recherches, Jonas Sibony, Franco-Marocain, professeur et spécialiste en linguistique sémitique, relate, pour Le360, l’histoire du judéo-arabe, ses spécificités et ce qui le différencie de la darija.

 

Qu'est ce que la langue judéo-arabe?


Ce qu'on appelle le judéo-arabe, aujourd'hui, c'est la manière de parler l'arabe marocain des juifs au Maroc, donc c'est, en fait, une sorte de darija. L'expression judéo-arabe est assez récente. Au Maroc, dans les années 50-60, c'est à dire dans les dernières décennies dans lesquelles il y avait une très importante communauté juive, les juifs eux-mêmes disaient plutôt qu'ils parlaient "el arbia", c’est à dire l'arabe, ou alors "el arbia dlmellah", l'arabe du quartier juif, le mellah ou "el arbia dlihoud", ou, entre juifs, on disait "el arbia dialna", c'est à dire "notre arabe". 

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Techniquement, il n'y a aucun problème d'intercompréhension entre un musulman et un juif, quand le juif va parler judéo-arabe et que le musulman va parler l’arabe de Marrakech ou l'arabe de Fès.

 

Depuis quand existe le judéo-arabe? Est-il spécifique au Maroc?

Concernant la date de son apparition, c'est aussi loin que l’on puisse remonter. Depuis que les juifs sont arabophones, il ya des parlers judéo-arabes, donc concrètement depuis l’arabisation du Maghreb.

 

Il n'y a pas une manière de parler le judéo-arabe, il y en a quasiment une par ville, donc ça n'est pas quelque chose qui est spécifique au Maroc, vous retrouviez exactement la même chose en Tunisie, en Libye, en Egypte, en Irak, et dans tout le monde arabe... Dans tous les pays où vous avez une communauté juive.

 

Quelles sont les différences entre le judéo-arabe et la "darija"?

Premièrement il y a des éléments de prononciation qui sont parfois un peu spécifique. Il y a ce qu'on appelle les zézaiement, les «se», les «che», c’est des sons que prononce beaucoup les juifs du Maroc, mais qui, en fait, historiquement, correspondent à différentes manières de parler l'arabe marocain, qu'on ne retrouvait pas uniquement auprès des communautés juives, mais aussi à Fès, chez les "ahl fass" ["les tenants de Fès", Ndlr], ou dans la médina de Rabat au XIXe siècle, ce sont de vieilles manière de parler la "darija".

 

Deuxième chose, plus singulière, c'est que nous avons certains mots de vocabulaire qui sont empruntés à l'hébreu, souvent les mots qui ont un rapport avec la religion juive ou avec la vie au quartier juif. Par exemple on parle de "lmilla", pour dire la circoncision, c'est un mot hébreu, il y a certains verbes aussi, on dit "kesher" pour rendre cacher, soit rendre halal, une nourriture.

 

Une autre chose qui va être assez particulière sur le judéo arabe, c'est que c’est une langue qui s'écrit, et elle s'écrit depuis longtemps. Depuis des siècles, les juifs écrivent le dialecte, on écrivait "el arbia lihoudia", notre arabe marocain, avec des lettres hébraïques. C'est de la "darija", donc de l’arabe marocain, écrite avec l'alphabet hébreu. A l'écrit, l’influence de la langue hébraïque est plus importante, les mots hébreux sont un peu plus nombreux.

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Dernière particularité, c'est qu’il y a certaines expressions qui sont toutes en arabe, mais qui font référence à des concepts du judaïsme. Par exemple, une phrase que disent beaucoup de grand-mères juives à leurs petits enfants, c'est "naabi bassek", qui veut dire que je porte ton mal, tout est en arabe dialectal, mais le sens est particulier, il fait référence à une fête juive, la fête de Yom Kippour.

 

Le judéo-arabe est-il encore utilisé ? Si oui, dans quels pays ?

Ce dialecte, cette manière de parler l'arabe marocain est en train de mourir. Concrètement, il s'agissait surtout de la langue telle qu'elle était parlée dans le quartier juif au Maroc. C'était une langue populaire, et pour qu'elle vive, il fallait qu'il y ait une communauté vivante et nombreuse. Dans les années 50, 60 et 70, ils étaient des centaines de milliers, aujourd'hui, la quasi-totalité ou une grande partie des juifs du Maroc ont quitté le Royaume, ils ne sont plus que quelques milliers.

 

Donc au Maroc, les juifs qui y vivent encore, ne parlent plus ce dialecte, ils se mettent petit à petit à petit à parler la darija comme tous les autres Marocains. Par contre, chez les gens qui sont partis, qui sont en France, au Canada, en Espagne, mais surtout en Israël, il y a des petites poches de gens qui continuent à s'exprimer dans ce dialecte spécifique, souvent des personnes âgées. Parfois les jeunes parlent également un petit peu le judéo-arabe, mais c'est quand même quelque chose qui est en train de se perdre.

 

 

 

 

Par Mehdi Heurteloup

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