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Le mariage de Fatma

 

 

 

Les bombes de l’aviation allemande ébranlaient notre ville qui jusqu'à présent n’avait jamais connue un seul avion. Je courrais et du coup  je me trouvais devant notre maison. Je grimpais hâtivement les escaliers. La porte de notre logement était grande ouverte. Personne n'était là. Il y avait des assiettes sur la table couverte de sa toile cirée. Une marmite se trouvait sur le feu de charbon de bois encore vif. Les pantoufles de ma sœur traînaient dans le couloir.

 

Tout me paraissait lugubre. Des idées sombres s'emparaient de moi. Je me voyais déjà orphelin et abandonné à mon triste sort. Instinctivement, je frappais à la porte entr'ouverte de nos voisins. Seul m'accueillit un chat dont le regard me fit comprendre qu'il était aussi abandonné. Je descendis dans la rue; c'était le vide et le silence. J'eus envie de pleurer et de crier à la fois. Mais cela ne m'aiderait en rien. Je ne savais que faire. Retourner à la maison? Aller à l'école? A la synagogue? A l'église? Je savais qu'il me fallait faire quelque chose mais j'ignorais quoi. Dans la ville désertée, je me décidai de me rendre à l’école, que je considérais comme ma deuxième demeure. Ce fut quand je me dirigeais vers l'école que brusquement l'air que je respirais m'était devenu agréable, odorant, humain, mais quelqu'un me suivait. Je me retournai et je devins soudain heureux, très heureux. Le gracieux visage de mon amie Fatma me souriait. Je sautai à son cou comme un chien qui retrouve son maître. Je la serrais fort, je ne voulais plus me détacher d'elle. Elle me laissa faire puis après un moment son regard noble et franc se fixa sur moi, je compris alors qu'il m'apportait la vie, qu'il renfermait le plus grand secret de l'univers. Fatma savait où se trouvait ma mère. «Va chez ta maman, me dit-elle, de sa voix caressante, elle est chez ta tante.»

 

Je me souviens du mariage de Fatma qui s'était déroulé suivant un rite bien établi, aujourd'hui bien différent; il a subi comme tant d'autres choses l'évolution rapide des temps présents. Les fiançailles étaient décidées par les parents; les futurs époux ne se connaissaient pas jusqu'à la nuit de noces; les différences d'âge étaient fréquentes; les parents n'y attachaient pas d'importance; seul l'intérêt primait.

Quelques mois avant que la guerre n'éclate, Fatma et moi jouions dans la cour. Elle portait une robe imprimée de feuilles vertes qui ajoutait un quelque chose à sa charmante silhouette. Son visage était rond comme un bouton de rose prêt à s'épanouir. Ses bras étaient charnus. Ses longs cheveux tressés étaient noirs comme les nuits des mois d'hiver. Elle respirait la santé. Elle était insouciante. Elle était le type de l'enfance innocente. Alors que nous jouions, sa mère l'appela pour lui annoncer ses fiançailles qui venaient d'être décidées par son père et celui de son futur mari. Elle me revint toute bouleversée, prête à pleurer, un voile de larmes commençait à envelopper son beau regard.

 

Elle garda cependant son calme pour me dire: «Nous devons cesser de jouer.» Elle devait dire adieu à nos jeux et à l'école aussi. Toute sa vie devait changer. Elle me quitta brusquement en courant vers sa chambre. Je la suivis. Elle pleurait déjà. J'essayais de la consoler sans savoir pourquoi je le faisais. «C'est fini nous deux, nous ne pourrons plus jouer. Je dois devenir une femme et plus tard une maman.» Je ne réalisais pas pourquoi son mariage devait interrompre nos relations. Et puis je ne voyais guère Fatma maman. Elle caressait sa poupée comme pour lui dire adieu. Demain, ce sera son mari qu'elle devra caresser avec soumission. Comment s'opposer à la décision de son père? Il fallait qu'elle lui obéisse. Elle ne pouvait même pas donner son avis. C'était conclu entre les pères, c'était donc définitif et sans appel. Elle devait aimer son mari malgré tout et malgré son jeune âge qui avait encore besoin de tendresse qu'elle devait déjà dispenser à son tour. On l'arrachait brutalement, sans étape intermédiaire, à sa vie d'enfant.

 

Je souffrais pour elle et avec elle. Je ne pouvais rien faire pour l'aider, pour la défendre. Etait-il possible de ne plus revoir Fatma, ma compagne de jeux et ma compagne tout court ? Une fois mariée, c'était une vie cloîtrée qui l'attendait, isolée de tous, sauf des femmes bien plus âgées qu'elle et avec lesquelles elle ne pouvait avoir quoi que ce soit de commun. «Toi, me dit-elle, tu as de la chance, d'abord tu es un garçon et puis tu es juif, tu pourras donc plus tard voir, parler et fréquenter celle qui partagera ta vie.» On l'enviait mais elle était prête à céder ce fiancé qu'elle n'avait jamais vu ni connu. J'entendais les aînés dire: «Elle apprendra à aimer son mari.» Comme si ce ne pouvait être autrement.  Comme si l'amour s'apprenait ; comme si l'amour et les sentiments étaient deux choses différentes.

 

Notre rue avait vécu dans la joie et la gaieté pendant les sept jours qui précédèrent le mariage. Des caravanes de chevaux apportaient le trousseau de Fatma, commandé par son père. Le degré social de la mariée s'évaluait d'après le nombre de chevaux. De grands plateaux de couscous et des moutons entiers défilaient pour nourrir les familles venues de loin pour assister au mariage. Toutes les couturières de la ville avaient été mobilisées et travaillaient depuis des mois à préparer les robes de la mariée et celles des invitées. Les mariages étaient pour la jeune féminité les rares occasions pour exhiber de longues belles robes garnies de broderies. Les femmes se faisaient épiler le visage et les jambes avec un genre de pâte préparée avec de l'eau chaude, du sucre et du citron; elle était le meilleur produit cosmétique que les familles arabes connaissaient et utilisaient Les femmes teintaient leurs cheveux avec du henné; elles vernissaient leurs ongles des mains et des pieds. Les fillettes profitaient de cette agitation esthétique pour se faire percer les lobes des oreilles.

 

Avant le mariage, il y avait la journée du bain turc. Le matin était réservé aux hommes et l'après-midi aux femmes. Tous les invités accompagnaient le nouveau couple à cette cérémonie hygiénique.

Les enfants de moins de dix ans, et j'en étais, étaient tolérés parmi les femmes. C'était là que l'on chuchotait pour la première fois aux oreilles de la jeune mariée comment se pratiquait l'acte physique de l'amour. Les femmes, expérimentées elles, se disputaient l'honneur de donner les meilleurs conseils à Fatma qui rougissait de honte. Elle était nue comme tout le monde; son corps était potelé; sa peau semblait douce comme celle d'un bébé. Les femmes ne prêtaient pas attention aux jeunes garçons alors que prenant des attitudes innocentes, nous écoutions ce qui se disait; et nous ne nous privions pas de temps à autre de jeter des regards furtifs à tous ces corps nus. C'est ainsi que nous devenions les espions des hommes qui ne manquaient pas de nous interroger sur ce que nous avions vu et entendu.

 

Dès l'âge de dix ans, nous perdions l'avantage du spectacle que les femmes nous offraient Nous devions alors aller au bain avec les hommes qui se couvraient avec de grandes serviettes appelées "Fouta". Là, l'atmosphère était plus sérieuse, plus sévère, du moins pour nous. Quand ils se racontaient des histoires, les hommes prenaient soin de nous éloigner. Ils se croyaient seuls détenteurs des secrets de la vie que nous connaissions grâce aux femmes. Evidemment nous faisions en sorte de ne rien comprendre à ces choses alors que nous en savions plus que les hommes pouvaient imaginer. Ils nous savaient au courant ou pas, il n'en est pas moins vrai qu'ils préféraient être dans le doute. En nous éloignant, les hommes se trompaient sur notre compte mais ils nous trompaient aussi. Et c'est ainsi que le mensonge entrait dans notre vie dès notre puberté. Nous aussi avions nos secrets que nous échangions après les avoir connus soit chez nous, soit chez les voisins, soit ailleurs. Nous étions des témoins qu'on négligeait et c'est ainsi que nous savions tout ce qui se passait partout. Nous étions comme les tout vieux arbres, témoins de tant de générations. S'ils pouvaient parler, ils nous apprendraient tant de choses sur nos ancêtres. Comme eux, nous nous taisions, nous ne dévoilions rien, pour ne pas créer des situations tragiques dans les familles.

 

Différentes coutumes précédaient la cérémonie religieuse, entre autres, celle du henné qui consistait à plaquer sur la main gauche de la mariée une pièce d'or enduite de henné; toutes étaient des présages de bonheur et de félicité. Les gens qui connaissaient de près ou de loin les familles des époux aspiraient d'être invités à la réception finale. Pour le mariage de Fatma, nous l'étions, ainsi d'ailleurs que tous les voisins de l'immeuble. Cette réception eut lieu chez les parents du marié qui possédaient une villa somptueuse. Suivant la coutume, les hommes occupaient une salle, les femmes une autre. Mon jeune âge m'autorisait à circuler ici et là. Ma mère me conduisit avec elle dans celle des femmes dont les murs étaient décorés de fleurs et de toiles brodées. Les invitées étaient assises sur de magnifiques tapis qui recouvraient toute la surface de la salle; elles s'accoudaient sur des coussins de soie ou de velours et se laissaient aller à leurs commérages. On servait sur des petites tables basses des plateaux de verres de thé à la menthe, des gâteaux au miel et toutes sortes de boissons et friandises. Richement habillée de soie et de tulle, Fatma circulait de groupe en groupe, telle une maîtresse de maison, et recevait des flots de compliments et de "youyou" Elle était très belle avec ses grands yeux noirs dont l'expression trahissait à la fois sa joie et son angoisse.

 

Qu'allait-elle devenir? Quel sera son destin? Sera-t-elle heureuse? Elle avait à peine quinze ans, encore une enfant et son mari dépassait la cinquantaine. Usant de mon droit, je me rendis dans la salle des hommes qui bavardaient les uns debout, les autres assis, tous sirotant leur thé et grignotant des petits fours ou autres pâtisseries. M'apercevant, le marié qui ne connaissait pas encore sa femme me pressa de la lui décrire. «Est-elle belle? grande? petite? blonde? brune?» Les questions me gênaient; mais la vérité ne pouvait le décevoir et je répondis: «Elle est très belle, d'une taille majestueuse et blanche comme lait

 

Plus tard les attractions se déroulèrent dans le vaste jardin illuminé où seuls étaient admis les hommes et les femmes âgées; les jeunes femmes et les jeunes filles y assistaient de loin à travers les fenêtres grillagées de la villa. Un orchestre accompagnait bruyamment les voix langoureuses des chanteuses orientales. Mais les danseuses du ventre avaient la vedette; elles étaient habillées d'un rien, elles étaient presque nues et les ondulations de leur corps ajoutaient à leur charme. Les yeux des hommes étaient éblouis par cette abondance de chair femelle.

 

C'était elle, Fatma, que j'avais serrée si fort dans mes bras le jour du bombardement. Sa silhouette avait changé depuis, mais son regard était le même, à la fois doux et profond; il exprimait cependant la résignation. La guerre n'avait pas réussi à l'émouvoir. Elle était devenue plus sage et remplissait ses devoirs comme toutes les femmes arabes. Elle était fidèle à son mari et aux usages. Elle avait gardé le même sourire que j'avais connu alors. Ses pupilles brillaient comme l'eau immobile d'un puits. Sa vie se poursuivait comme si rien d'important ne s'était passé. Elle avait trouvé dans son isolement d'épouse le calme et la sérénité. Son comportement m'avait inspiré la sécurité et la confiance. Depuis, je ne l'ai plus revue comme tant d'autres filles arabes que j'avais connues dans mon enfance.

 

Bien heureusement aujourd'hui les mœurs ont changé. Les jeunes filles peuvent avoir le visage découvert. Elles bénéficient d'une évolution que Fatma aurait appréciée en son temps.

 

EmileTubiana

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