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Vashti et Esther
Par Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France

Les deux femmes du livre d’Esther, Vashti et Esther, misent sur le risque pour arriver à
leurs fins. Toutes deux ont une forte personnalité. Toutes deux sont courageuses et jouent le tout pour le tout. Pourtant, Vashti perd et Esther gagne. Pourquoi l’une plutôt que l’autre?

La reine Vashti n’a pas le beau rôle et pas de chance. Nul ne vient à son secours, nul
ne défend son honneur. Pourquoi? Relisons le texte:

Le roi ordonne de lui amener la reine Vashti en tenue d’apparat. C’était une coutume
de faire venir des femmes, des danseuses, à la fin des banquets. Mais pour convoquer une reine, exhiber sa beauté aux yeux des dignitaires pris de boisson, il fallait avoir perdu le sens des convenances. Le roi traite Vashti comme une danseuse.
Vashti sait ce qu’elle risque en refusant de satisfaire le caprice du roi. Pourtant, elle ne
cède pas. Elle n’accepte pas le rôle d’objet érotique exigé d’elle. Assuérus souhaite divertir ses invités? Elle ne plie pas. Mais pour avoir osé défier l’autorité des hommes, Vashti sera détrônée et oubliée. En effet, sa désobéissance est un crime contre l’ordre politique et social, qui menace les fondements de l’autorité (Esth. 1, 16-17). Un décret est donc promulgué:

Vashti sera bannie, une autre «meilleure qu’elle» sera couronnée à sa place, l’honneur du roi et de tous les hommes de l’empire sera ainsi sauvé. Car le roi et ses hôtes partagent une vision des relations homme-femme fondée sur la supériorité de l’homme et le rapport de forces.

L’intransigeante Vashti disparaît. Désormais, c’est Esther qui occupera le premier
plan. Elle fait son entrée au harem – qui sait pourquoi, dans le silence du texte: enlevée par les hommes du roi? Poussée par une prudence inspirée de Mardochée? La tournure employée (Esth 2, 8: «elle fut prise») encourage plutôt la première interprétation. Elle ne sait pas ce qui arrivera. Sera-t-elle élue ou oubliée? Dans l’incertitude, elle choisit d’être attentive aux événements. Son caractère aimable et son intelligence lui permettent d’agir avec discernement. Elle renonce momentanément à ses idéaux, met en réserve ses atouts pour les jouer au moment opportun. Savoir attendre est la force de cette femme qui, dès le début de sa vie – elle est orpheline –, avait toutes les raisons de désespérer.

Lorsqu’elle est choisie par le roi, puis comblée de bienfaits et d’amour, cela n’entraîne
pas de privilèges pour les siens. Il était pourtant courant, à cette époque et dans les sociétés de ce genre, que les épouses royales fussent gratifiées d’avantages et de privilèges pour leur famille, leur religion ou leur peuple et c’est ce qu’elles attendaient de leur statut. Rien de tel avec Esther. Elle ne fait connaître ni son peuple, ni son origine, ni les liens qui l’unissent à Mardochée. Dès le départ, Esther manifeste une grande capacité à savoir attendre le moment  juste. Elle cache son origine jusqu’au repas décisif avec Assuérus et Haman. Sa révélation devient alors un élément essentiel de l’intrigue. Lorsque Haman s’en est pris aux Juifs, y compris à Mardochée, il ne lui est pas venu à l’idée d’agir contre Esther car il ignorait qu’elle était juive. Au moment où, pris par surprise, il découvre son identité, il est déjà trop tard. Et quand, le moment venu, elle et son peuple prennent finalement le dessus, Esther renonce, dans la personne de ses compatriotes, à piller les biens des ennemis (9, 10, 15 et 16). Elle les met en réserve pour que Mardochée devenu grand vizir, les fasse fructifier.

Elle ne cède jamais à l’impulsion du moment, ce qui ne signifie pas qu’elle ne sait pas
risquer. Car Esther n’est pas devenue reine pour son plaisir. Elle a accepté de l’être au risque de sa vie. Aucune promesse n’a accompagné non plus les paroles de Mardochée lui demandant d’intervenir (4, 8 et 4, 13-14). Elle n’avait nulle garantie de la réussite de cette mission. Esther n’a pas entendu une voix surnaturelle, semblable à celle qu’ont perçue les prophètes, qui lui aurait dit: «Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi» (Jér. 1, 19). Tout ce qu’elle a reçu comme aval fut un simple «Qui sait?» (4, 14). Et à cette parole de doute, elle a acquiescé.

Marcher dans le doute, sans savoir si elle atteindrait son but, sans savoir ce qui
arriverait, ce fut pour Esther, c’est pour chacun de nous, la plus grande des aventures, celle de cheminer avec le D-ieu qui n’est pas nommé. Car ce qui est évident pour nous qui lisons aujourd’hui cette belle histoire et qui connaissons la fin, l’était moins pour les acteurs qui participèrent aux événements. Eux vivaient dans l’incertitude de leur quotidien dans un pays étranger, sous la menace constante du génocide. Marcher avec D-ieu dans ces circonstances, c’était cheminer avec un D-ieu qui n’est présent que par ses non-dits. Dans le livre d’Esther, ces non-dits sont plus puissants que tous les mots qu’on peut tisser ensemble. Dans le livre de nos vies, ces non-dits sont omniprésents. Savons-nous les lire ?

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