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L’Europe craint un regain d’antisémitisme

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis a suscité des actes de violences en Allemagne et en Suède.

LE MONDE  | Par Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède), correspondante régionale) et Thomas Wieder (Berlin, correspondant)

A vingt-quatre heures d’intervalle, les chefs des gouvernements allemand et suédois ont condamné les actes de violences antisémites perpétrés dans les deux pays après la décision du président américain, Donald Trump, annoncée mercredi 6 décembre, de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. « Nous nous opposons à toute forme de xénophobie et d’antisémitisme. Aucune différence d’opinion, y compris sur le statut de Jérusalem, ne peut justifier de telles actions. (…) L’Etat doit utiliser tous les moyens à sa disposition pour lutter contre ça », a déclaré la chancelière allemande, Angela Merkel, lundi 11 décembre.
« Il n’y a aucune place pour l’antisémitisme dans notre société », avait affirmé, la veille, le premier ministre suédois, Stefan Löfven, encourageant « toutes les forces démocratiques à travailler ensemble pour une société ouverte et tolérante où chacun se sent en sécurité ».

Les premiers incidents ont éclaté vendredi en début de soirée. A Berlin, trois drapeaux israéliens ont été brûlés au pied de la porte de Brandebourg, devant l’ambassade des Etats-Unis, lors d’une manifestation réunissant environ 1 200 personnes. Dix personnes ont été arrêtées. Au même moment, environ 200 personnes brandissant des drapeaux palestiniens étaient rassemblées sur une place de Malmö, la troisième ville de Suède. « Nous lançons l’intifada de Malmö », ont déclaré plusieurs manifestants, certains menaçant d’« égorger les juifs au couteau ».

« Amalgame »
En Suède, les incidents les plus graves se sont produits, samedi soir, à Göteborg, la deuxième ville du pays. Une vingtaine de jeunes s’étaient réunis dans la salle communautaire de la synagogue, pour célébrer l’approche de la fête juive de Hanoukka, qui commence le 12 décembre, quand, vers 22 heures, une dizaine d’hommes masqués ont lancé des cocktails Molotov contre les locaux. L’attaque n’a fait aucun blessé. Identifiés grâce aux caméras de surveillance, trois hommes ont été arrêtés quelques heures plus tard. Selon le magazine antiraciste Expo, il s’agirait de deux Syriens et d’un Palestinien, âgés de 18, 20 et 21 ans, tous trois arrivés en Suède cette année. Ils ont été placés en garde à vue pour « tentative d’incendie criminel ».

A Berlin, une autre manifestation a eu lieu, dimanche soir, dans le quartier de Neukölln. Environ 2 500 personnes étaient présentes, selon l’estimation de l’agence de presse DPA, agitant pour les unes des drapeaux turcs, pour d’autres des drapeaux palestiniens. Onze personnes ont été interpellées dont un homme ayant mis le feu à un drapeau israélien. Selon plusieurs médias, il s’agirait d’un Syrien âgé de 18 ans.

Ni en Suède ni en Allemagne, ces violences n’ont véritablement surpris. « Parmi les quelque 30 000 membres de la communauté arabe vivant à Neukölln, le conflit du Moyen-Orient est présent en permanence. Il est importé directement dans les appartements par Internet ou la télévision. C’est un sujet même dans les cours d’école », explique Franziska Giffey, la maire sociale-démocrate de ce quartier populaire du sud-est de Berlin.

« Beaucoup de musulmans semblent faire l’amalgame entre Israël et les juifs suédois. On nous déclare responsable de ce qui se passe au Moyen-Orient et dès que le conflit entre Israël et la Palestine s’enflamme, il se propage jusqu’ici, sans doute parce que beaucoup de ceux qui sont arrivés en Suède ces dernières années ont des racines au Moyen-Orient et se sentent concernés », raconte Freddy Gellberg, le président de la communauté juive de Malmö.

Dans les deux pays, la situation, en effet, n’est pas nouvelle, même si Freddy Gellberg a observé « une accalmie ces dernières années », après une période difficile, au moment de l’opération « Plomb durci » lancée par l’armée israélienne contre la bande de Gaza, en décembre 2008. A l’époque, de violentes manifestations avaient eu lieu à Malmö, une des villes les plus multiculturelles du pays, ainsi que des insultes et menaces fréquentes contre les juifs, pas toujours prises au sérieux par les autorités. Au printemps 2009, le maire social-démocrate de l’époque, Ilmar Reepalu, avait ainsi créé la polémique en comparant l’antisémitisme au sionisme et en appelant la communauté juive de la ville à « se distancer » de la politique d’Israël…

 

Enquête de fond
A Berlin, des manifestations analogues à celles des derniers jours avaient eu lieu en juillet 2014 pour protester contre l’opération « Bordure protectrice » lancée par Israël sur Gaza. A cette occasion, des slogans antisémites avaient été scandés (« Hamas ! Hamas ! Les juifs au gaz ! »). A l’époque, plusieurs représentants de la communauté juive s’étaient indignés du fait que les autorités n’interdisent pas de tels rassemblements.

Le 9 novembre, la ministre suédoise de la culture, Alice Bah-Kuhnke, a chargé le Conseil national pour la prévention de la délinquance de mener une enquête de fond sur l’antisémitisme en Suède, alors que les dernières statistiques, datant de 2015, montrent une augmentation des plaintes pour crime racial, avec un record de 6 980 plaintes enregistrées – dont 4 % pour des faits d’antisémitisme. Autre facteur d’inquiétude pour les juifs suédois : la mouvance néonazie, qui a gagné en visibilité et en cohésion ces dernières années, se rassemblant derrières les bannières du Mouvement de résistance nordique (NMR), interdit en Finlande depuis le 30 novembre.

En Allemagne, le nombre annuel d’infractions à caractère antisémite a légèrement augmenté ces dernières années. Selon les chiffres communiqués en septembre par le gouvernement, 681 délits ont été enregistrés par la police au premier semestre, soit une hausse de 6 % par rapport au premier semestre de 2016. Il s’agit pour l’essentiel d’un antisémitisme d’extrême droite dans 93 % des cas. Selon le ministère allemand de l’intérieur, seuls 23 des 681 délits à caractère antisémite commis au premier semestre de cette année seraient en effet liés, directement ou indirectement, aux conflits du Moyen-Orient.

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