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Israël: démocratie et judéité

 

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 Par Catherine Gouëset, envoyée spéciale, L'Express

 

 

L'adoption d'une loi faisant d'Israël le "foyer national du peuple juif" est l'objet d'un vaste débat. Reportage.

Soixante-dix-ans après sa fondation, la nature de l'Etat d'Israël fait une fois de plus débat, après le vote par la Knesset (Parlement), le 19 juillet, d'une loi faisant d'Israël le "foyer national du peuple juif". Validé avec une majorité simple de 62 voix contre 55 à la veille de la pause estivale, le texte fait l'objet d'une vive controverse dans le pays et dans la diaspora.  

L'Etat hébreu est-il un Etat pour les juifs ou un Etat juif ? Tel est le dilemme posé par la loi portée par la coalition de droite rassemblée autour du Premier ministre, Benyamin Netanyahu. Est-ce avant tout une démocratie, avec des règles et des institutions qui organisent la coexistence entre les communautés -en particulier la communauté majoritaire, les juifs, et la principale minorité, les Palestiniens, qui représentent près de 20 % de la population? Ou l'Etat d'Israël, en raison de son histoire si particulière, doit-il affirmer la primauté des juifs sur les autres? 

Déjà, en 1948, les pères fondateurs ont repoussé la rédaction d'une Constitution en raison des dissensions entre laïques et religieux. Depuis lors, la Déclaration d'indépendance tient lieu de texte de référence. S'y ajoutent plusieurs "lois fondamentales" rédigées plus tard par la Knesset, relatives à l'organisation de l'Etat et aux droits fondamentaux. Ces textes doivent en principe constituer les différents chapitres de la future Constitution.  

Aujourd'hui plus nombreux, les religieux cherchent à peser sur les institutions. Benyamin Netanyahu, membre du Likoud, la droite classique israélienne, doit son maintien au pouvoir depuis neuf ans à son alliance avec plusieurs des petites formations de la droite religieuse. Les intérêts partagés de ces différents courants sont à l'origine du récent tournant institutionnel. 

En chantier depuis des mois, le projet de loi ravive l'omniprésente controverse sur la relation du pays à la religion. "Tout le monde ne s'accorde pas sur ce que signifie être juif, relève Suzie Navot, professeure de droit constitutionnel à Tel-Aviv. Est-ce une culture, une nation, une religion ?" Ou encore, peut-être, tout cela à la fois? 

Pour les fondateurs de l'Etat, Ashkénazes laïques pour la plupart, la religion était secondaire dans le projet sioniste: trois ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, la Shoah avait rendu indispensable, dans leur esprit, la création d'un Etat capable, en cas d'attaque, d'assurer la protection des juifs. D'emblée, cependant, ils ont composé avec les hommes en noir, en acceptant, par exemple, que les lois rabbiniques prévalent en matière de mariage et de divorce. La loi adoptée le 19 juillet est le dernier épisode en date de cet incessaant dialogue, souvent conflictuel, entre laïques et religieux.  

La "démocratie" à la trappe

L'un des points disputés du texte relève que "le droit d'exercer l'autodétermination au sein de l'Etat d'Israël est réservé uniquement au peuple juif", excluant de facto les Arabes israéliens et les Druzes. "Avait-ont besoin d'une telle loi ?" interroge Suzie Navot. Le caractère juif de l'Etat d'Israël, son drapeau à l'étoile de David, son hymne, son emblème, le chandelier à sept branches, énoncés dans ce nouveau texte, sont déjà inscrits dans la Déclaration d'indépendance. Des millions de juifs dans le monde reconnaissent cet Etat comme l'Etat des juifs, même s'ils n'approuvent pas toujours sa politique.  

"Il était plus que temps d'affirmer qu'Israël est un Etat juif", plaide d'une voix sourde Abraham Diskin, professeur de sciences politiques à l'Université hébraïque de Jérusalem, l'un des promoteurs de la loi. "La Déclaration d'indépendance n'a pas de statut formel", insiste-t-il, installé à la terrasse d'un bistrot du quartier chic de la Colonie allemande, à Jérusalem. 

L'argument peine à convaincre Suzie Navot : "Le problème est moins ce que contient la loi que ses lacunes." La Déclaration d'indépendance définit le pays comme "Etat juif et démocratique". La loi du 19 juillet fait passer la "démocratie" à la trappe. "Ce texte, censé devenir le préambule de notre future Constitution, devrait proclamer les valeurs fondamentales de l'Etat d'Israël."  

L'absence du mot démocratie ne dérange pas Davidi Hermelin, candidat du Likoud à la Knesset aux prochaines législatives dans la banlieue de Tel-Aviv. "Les autres lois fondamentales mettent déjà en avant l'aspect démocratique de l'Etat. En revanche, les législateurs n'ont jamais mis l'énergie politique suffisante pour définir le caractère du pays comme Etat national des juifs", s'enflamme le trentenaire, dans un café du quartier animé de Yehuda Hamaccabi. "Il était temps de rétablir l'équilibre entre ces deux principes." 

La "raison d'être" d'Israël

Non loin du centre de Tel-Aviv, au-dessus d'un local où des réfugiés africains viennent chercher conseil, Sharon Abraham-Weiss, de l'Association pour les droits civils en Israël, est plus inquiète. "Cette loi ne réaffirme pas le respect des droits humains, elle ne prend pas en compte les droits d'un cinquième des citoyens. Ce texte signe un recul des valeurs libérales au profit de principes nationalistes et communautaristes", souligne l'avocate.  

Yohanan Plesner, ancien député du parti centriste Kadima, à la tête de l'Institut israélien pour la démocratie, se veut rassurant. "Cette loi est la raison d'être d'Israël. Elle ne contredit pas les autres lois fondamentales et ne devrait pas avoir de signification pratique." La constitutionnaliste Suzie Navot n'en est pas si sûre : "Les juges de la Cour suprême se basent sur les lois fondamentales pour interpréter les autres textes. Quelles décisions prendront-ils dans trois ans, dans cinq ans, à la lumière de cette loi ?"  

Cette controverse intervient dans un contexte d'attaques répétées contre la Haute Cour. D'abord lancées par la droite radicale, ces critiques sont désormais reprises par le Likoud. Selon les détracteurs de la Cour suprême, dans l'équilibre entre valeurs libérales et judéité, l'institution ne penche pas assez en faveur de l'identité juive. 

L'enjeu de la Cour suprême

L'affaire Kaadan, en 2000, est l'une des sources de leur courroux. Les résidents d'un lotissement avaient refusé d'accepter l'installation d'un couple de Palestiniens, parents de jeunes enfants, attirés par les infrastructures, bien supérieures à celles de leur bourgade, au motif qu'ils n'étaient pas juifs. "C'était légitime, professe Abraham Diskin, puisque la localité avait été bâtie avec les fonds de l'Agence juive." La Haute Cour a cassé cette décision, en s'appuyant sur la loi fondamentale de 1992 sur la dignité humaineadoptée vingt ans plus tôt. "Les juges ont outrepassé leur mandat", déplore le professeur. 

Le ressentiment de la droite envers la Cour suprême, considérée jusqu'à présent comme un rempart pour les droits des minorités, explique sa volonté d'en modifier l'équilibre. "C'est la raison pour laquelle le Foyer juif, le parti des colons, partenaire du Likoud, tenait tant à obtenir le ministère de la Justice", lors de la formation de la coalition en 2015, analyse Yossi Beilin, ancien négociateur des accords de paix d'Oslo, dans un quartier résidentiel du nord de Tel-Aviv. En nommant quatre juges conservateurs - sur 15 - en 2017, la ministre, Ayelet Shaked,estime avoir rééquilibré l'institution, longtemps dominée par des juges libéraux. 

L'article 7, l'un des passages les plus disputés de la loi du 19 juillet, prévoyait d'autoriser "une communauté de personnes ayant la même foi et la même nationalité à maintenir le caractère exclusif de cette communauté". Sous le feu des critiques, y compris à droite, il a été supprimé. L'ancien chef de l'Agence juive Natan Sharansky craignait qu'il ne sème "la discorde entre les juifs en Israël et dans la diaspora". La diaspora, américaine notamment, se montre de plus en plus critique envers la politique de Netanyahu à l'endroit des Palestiniens et des réfugiés. Le président Reuven Rivlin, pour sa part, y voyait "une arme (pour) nos ennemis", en référence au mouvement BDS(Boycott, désinvestissement, sanctions). Les partisans de ce mouvement sont favorables au boycottage de l'Etat juif pour dénoncer la politique de colonisation en Cisjordanie. 

Remanié, l'article 7 établit désormais que "l'Etat considère le développement de communautés juives comme une valeur nationale et fera en sorte d'encourager et de promouvoir leur établissement et leur consolidation". Pas de quoi rassurer Myssana Morany, jeune avocate de l'ONG Adalah, ("Justice", en arabe), établie près du port de Haïfa : "Ça pourrait être pire, craint-elle. La version initiale valait pour toutes les communautés. La nouvelle mouture ne concerne que les juifs. Nous étions des citoyens de seconde zone de fait. Désormais, c'est inscrit dans la loi fondamentale." 

Logique de séparation

Soixante-dix ans après la création de l'Etat hébreu, plusieurs vagues d'immigration (Séfarades, Mizrahim, Russes, juifs d'Ethiopie) ont fait décupler la population : de 800 000 en 1948, elle approche désormais les 9 millions d'âmes. D'innombrables villes nouvelles ont poussé sur les collines. Des quartiers sont sortis de terre à Tel-Aviv, Haïfa ou Jérusalem. Un vaste réseau de routes, de ponts et de tunnels relie ces localités. Mais ces infrastructures n'ont pas profité à tous. "Depuis 1948, quelque 700 villes ou villages ont été construits pour la population juive", observe Aviv Tatarsky, représentant d'Ir Amim ["Cité des nations"], une ONG qui milite pour la coexistence à Jérusalem. "Rien n'a été bâti pour les citoyens arabes." Leur nombre a pourtant augmenté dans les mêmes proportions.  

Sur le front de mer, à Nahariya, en Galilée, entre deux commandes, un jeune serveur de bistrot se dit satisfait de la nouvelle loi. "C'est juste. Israël est le seul pays offrant un refuge aux juifs dans le monde et il est tout petit !" Sur la jetée, promeneurs arabes des villages de l'intérieur et résidents juifs se croisent. Mais les échanges sont des plus limités. Les deux communautés vivent dans des localités séparées, à l'exception de quelques grandes villes, au sein desquelles ils résident dans des quartiers distincts. 

En dépit de sa portée symbolique, l'arrêt Kaadan n'a en effet guère renforcé la coexistence. En juin, à Afoula, près de Nazareth, des habitants ont protesté contre la vente d'une maison à une famille arabe. Deux mois plus tôt, à Kfar Vradim,en Galilée, le maire a suspendu un appel d'offres après que la moitié des 125 premières parcelles eut été achetée par des Arabes israéliens. Héritage des premières années de la création de l'Etat juif, dans de nombreux villages, des "comités d'admission" décident qui sera accueilli et qui doit passer son chemin. La loi prohibe un refus basé sur l'ethnie ou la religion, mais elle autorise à sélectionner les nouveaux venus au nom de la "stabilité sociale". Cette logique de séparation ne concerne pas que les Arabes, loin de là. Ces comités veillent souvent à préserver l'entre-soi, parfois des Ashkénazes, d'autres fois des Mizrahim (juifs orientaux) ou des Haredim (ultra-orthodoxes). La nouvelle loi renforcera-t-elle ces divisions ? 

Une démarche politicienne

Dans les locaux d'Ir Amim, à Jérusalem, Aviv Tatarsky s'interroge sur le timing de la loi, en gestation depuis 2010. Pourquoi a-t-elle abouti maintenant ? "L'occasion est trop belle pour le gouvernement le plus à droite qu'ait connu Israël", observe-t-il, songeur. "La gauche est en crise, les dirigeants palestiniens aussi." L'ancien président américain Barack Obama s'était opposé au projet de loi. "Avec Donald Trump, tous les signaux sont au vert pour Netanyahu."  

Faire vibrer la corde ethno-nationaliste permet peut-être aussi au Premier ministre de faire oublier ses ennuis judiciaires. Il fait l'objet de trois enquêtes, pour corruption, fraude et abus de confiance. "Lors de la prochaine campagne pour les législatives, prévues en 2019, augure Yossi Beilin, la corruption pourrait devenir le principal enjeu." A ce stade pourtant, d'après les sondages, la confiance de sa base reste solide. 

La nouvelle loi est également un moyen pour le patron du Likoud de se renforcer vis-à-vis de ses partenaires de coalition, les très droitiers Foyer juif, de Naftali Bennett, et Israel Beitenou, d'Avigdor Lieberman, ainsi que d'autres formations religieuses, le Shas et le Judaïsme unifié de la Torah. "En acceptant de gouverner avec Netanyahu, Bennett et Lieberman ont beaucoup gagné avec peu de voix [6,7% aux législatives de 2015 pour le premier, 5,1% pour le second], constate Ofer Zalzberg, de l'International Crisis Group, un centre d'analyse. Le Likoud n'avait pas de projet spécifique, celui sur l'Etat-nation lui apparaît comme efficace au point de vue électoral." 

"Comme tous les populistes à travers le monde, tranche Ilan Greilsammer, ancien professeur à l'université Bar-Ilan de Tel-Aviv, Netanyahu surfe sur les peurs. Il n'y avait pas besoin de ça pour renforcer le sentiment anti-israélien, déjà si répandu dans le monde." 

Une séparation croissante des communautés

Au-delà de la "loi sur l'Etat-nation", le camp libéral est inquiet de l'accumulation récente de mesures droitières. La Knesset vient d'adopter une loi pour empêcher les ONG critiquant la politique du gouvernement envers les Palestiniens de s'exprimer dans les lycées. Un autre texte dénie aux Palestiniens des Territoires occupés le droit de saisir la Cour suprême, limitant ainsi leurs possibilités de se défendre face aux abus des colons. 

"Nous faisons l'objet d'attaques de ce gouvernement depuis près de dix ans, témoigne Mickey Gitzin, directeur du New Israel Fund, une fondation qui finance la plupart des ONG de défense des droits humains dans le pays. L'objectif de la droite est de désigner un ennemi intérieur, d'en faire une cible pour unir le public contre cet adversaire. Tenaillée par la peur, la société israélienne est de plus en plus divisée. Une peur légitime, après le cycle des attentats de la seconde Intifada." Pourtant, rappelle le jeune directeur à la barbe soignée, il y a treize ans, Ariel Sharon a pu engager le retrait de Gaza avec 70 % de soutien. Cela prouve que les Israéliens tiennent davantage à la stabilité de leur société qu'au projet d'extension territorial cher à la droite." 

La séparation croissante entre les communautés ne rend pour autant guère optimiste le camp de la paix. "Entre le mythe d'une terre sans peuple pour un peuple sans terre et la réalité, regrette Aviv Tatarsky, le fossé ne cesse de se creuser." 

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