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Ces Mormons qui convertissent votre grand-mère

Ces Mormons qui convertissent votre grand-mère

 

Vous l’ignorez sans doute, mais vos grands parents ont peut-être changé de religion. Après leur décès. Mais ne vous inquiétez pas, on peut les ramener… Retour sur une histoire qui ne fait pas (mourir de) rire tout le monde.

On feuillette (c’est une image) la presse anglo-saxonne sur son PC. Ce titre : « Les mormons convertissent le père d’Elie Wiesel ». On tique. Le célèbre écrivain a tout de même 84 ans. Shlomo, son père, est donc plus que centenaire. Et il change de religion à son âge ?

En lisant, on comprend - quoique ce ne soit pas beaucoup plus clair : comme on pensait bien l’avoir lu dans le remarquable « La nuit* », Shlomo Wiesel est mort à Buchenwald. Et son fils se plaint en fait qu’on l’ait baptisé après sa mort.

Qui peut bien avoir eu une idée aussi absurde ? Les Mormons. Voyons… Que sait-on de ces gens-là ? Ce sont des sortes de Témoins de Jéhovah, non ? Ils sont polygames. Et, ah oui, le favori républicain à la présidentielle, Mitt Romney en est un. Un peu court…

On se renseigne sur Internet : en fait, les mormons appartiennent à « l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », une branche dissidente du protestantisme. Ah, une déception pour les amateurs : ils ne sont plus polygames depuis 1889.

Mais ils pratiquent effectivement le baptême des morts. C’est même fondamental pour eux : être baptisé est à leurs yeux le seul moyen de « se présenter devant la justice et la miséricorde de Dieu ».

Il s’agit donc de permettre à tous ceux qui n’ont pas connu (ou pas accepté) Jésus d’accéder au Paradis. Et pour cela, les Mormons ne mégotent pas. Dans le monde entier, ils ratissent villes et villages, copient les registres d’état-civil, les actes notariaux, les archives des paroisses, etc.

Tout cela est répertorié, microfilmé, numérisé et rangé dans une sorte d’abri antiatomique qui contient déjà 2 millions de microfilms (deux milliards de noms tout de même) et qui est conçu pour en contenir 26 millions…

Mais le processus ne s’arrête pas là : il faut aussi qu’un baptême par « procuration » ait réellement lieu : un Mormon vivant doit donc se faire rebaptiser au nom d’un mort (voire d’une dizaine, pour accélérer quelque peu le processus).

En théorie, les « Saints des derniers jours » doivent d’abord retrouver et convertir leurs défunts sur les quatre dernières générations. Mais le processus s’étend à des gens qui auraient pu être de leur famille, qui habitaient dans la région, etc. Bref, à tout mort qui leur passe sous les yeux.

Y compris des célébrités (bien que cela soit, en théorie, interdit) : Jeanne d’Arc, Charlie Chaplin, Humphrey Bogart, Marilyn Monroe… et la défunte mère de Barak Obama sont ainsi devenus mormons à l’insu de leur plein gré.

Parce que, si bonne soit l’intention, l’idée d’être ainsi « sauvé » post mortem ne plait pas à tout le monde. Et moins encore aux croyants d’autre religions : en 2008, le Vatican a, par exemple, interdit aux diocèses catholiques de laisser les Mormons accéder à leurs registres.

Adolf Hitler et Anne Frank, même religion

Et voilà donc qu’on découvre que les Mormons s’en sont pris au père d’Elie Wiesel. Ce qui l’a aussi choqué, et avec lui nombre d’organisation juives américaines, c’est que ce phénomène qui n’est pas neuf, ne devait plus se produire.

En 1994 déjà, Simon Wiesenthal, le « chasseur de nazis », avait découvert que ses parents avaient été baptisés. Du coup, les Juifs ont commencé à éplucher « l’Index généalogique international » des Mormons.

Pour constater qu’ils avaient « récupéré » les noms -et les âmes- de 380.000 Juifs assassinés dans les camps nazis. (Le fait que les Mormons, non sans œcuménisme, aient aussi « converti » Adolf Hitler et les principaux dirigeants nazis n’a pas dû apaiser leur ire).

Les dirigeants de l'Eglise s’étaient alors excusés en expliquant qu’il s’agissait d’initiatives personnelles. Et en 1995, un accord avait été conclu : les Mormons ne sauveraient plus d’âmes juives (sauf celles des familles de Juifs convertis à leur foi).

Et ils retireraient de leurs registres les noms des victimes de la Shoah. Le souci, c’est qu’en 2002, de petits curieux ont découvert 20.000 nouveaux noms de Juifs, dont Maïmonide, Albert Einstein, Anne Frank, mais aussi David Ben Gourion et Menahem Begin...

Nouvelles excuses, nouvelles « initiatives personnelles »… Lesquelles ont dû se poursuivre, à preuve Elie Wiesel, lequel a directement interpellé Mitt Romney en l’appelant à désavouer ces pratiques de son Eglise.

Celui-ci n’a pas encore répondu, ce qui n’est guère étonnant : en 1992, il avait lui-même converti l’âme de son beau-père. A ce stade, on se gratte tout de même la tête avec perplexité. Certes, d’une part, le procédé est des plus déplaisants.

Votre grand-mère, que plus juive qu’elle depuis son accent jusqu’à son bouillon, tu meurs, est peut-être devenue mormone, sans même que vous le sachiez. L’idée est pénible. Vous l’imaginez, elle qui n’allait déjà pas souvent à la synagogue, perdue dans un temple étranger ?

D’autre part, tout cela n’a aucun sens. Qu’est-ce que le fait que ces gens bizarres écrivent son nom quelque part, voire mettent quelqu’un à tremper pour elle, peut bien changer ? Elle n’est plus là, hélas, et même Monsieur Mormon ne peut rien changer à cela.

La nôtre n’était pas croyante, mais même si. Quelle importance ? Quelqu’un croit-il que lorsqu’on l’a inscrite dans le Grand Registre, elle a été transférée du Jardin d’Eden juif au paradis mormon ? Et ramenée lorsque l’Eglise des Saints l’en a effacée ?

Ceci dit, vous avez raison, c’est tout de même très arbitraire de baptiser les défunts « de force ». Sauf que les Mormons eux-mêmes admettent que le mort est libre d’accepter ou non sa conversion. Et ça, cela règle ce non-problème.

Car si un brave homme venait annoncer à ma grand-mère qu’après 94 ans de vie juive, elle allait devenir une sorte de chrétienne bizarre, il aurait intérêt à le dire vite. Morte ou non, elle n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, ma « boubbè »…

*Elie Wiesel, La nuit, Ed. de Minuit, 1955

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