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 Qu’est-ce qu’un «bon» juif ?

 

Peut-être faut-il être un juif franco-israélien originaire d’Afrique du Nord, ayant grandi en banlieue parisienne et habitant à New York pour prendre la mesure du miracle qu’incarne la République française. Il y a vingt ans, on pouvait grandir à l’école de la République avec une forte identité juive au milieu de camarades musulmans, tout en assumant ce lien particulier avec l’Etat d’Israël. On pouvait même être en total désaccord sur le conflit israélo-palestinien sans que cela ne remette en cause une amitié et encore moins son intégrité physique. Aujourd’hui pour être «heureux comme un juif en France», certains pensent qu’il faudrait que les juifs français choisissent le «bon camp». Ce n’est bien sûr pas la République qui le demande, ce sont quelques intellectuels qui ne semblent pas comprendre qu’ils fournissent un vernis de légitimité à une violence antisémite qui ne cesse de s’étendre.

Lorsque l’écologiste Pierre Minnaert a jugé«pas étonnant» que des synagogues«subissent des attaques» lorsqu’elles soutiennent la politique d’Israël, il a au moins eu le courage de Twitter tout haut ce que ce que beaucoup pensent tout bas.

D’autres ont suivi, comme le sociologue Farhad Khosrokhavar, qui nous a expliqué dans les pages du Monde que, pour que la situation de la communauté juive de France s’améliore, il faudrait qu’elle change d’attitude vis-à-vis d’Israël sans quoi elle ne peut s’étonner de ce «qu’une partie des musulmans la prenne au mot et dirigent leur ire contre elle».

Edwy Plenel, lui, nous a rassurés en nous disant qu’«évidemment, on peut être juif et antisioniste, juif et résolument diasporique plutôt qu’aveuglément nationaliste».

Le journaliste Dominique Vidal s’est fendu d’un article dans le Monde Diplomatique fort bien résumé par son titre : «Sur l’antisémitisme. Qui sème le vent récolte la tempête…»

Alain Soral, lui, aime parler des «juifs du quotidien», une sorte de figure diasporique disparue, un joyeux mélange entre les juifs polonais qui peuplaient le quartier du Marais avant leur déportation et les juifs des mellahs d’Afrique du Nord qui ne devaient leur survie qu’à l’humeur du sultan du coin.

Il semble qu’un «marché» soit donc possible ici et maintenant, un marché qui pourrait satisfaire ces intellectuels ; mais aussi cette foule qui a pris la mauvaise habitude de finir les manifs pour Gaza devant des synagogues. Il nous suffirait d’être de «bons juifs», des juifs «antisionistes». Il faut dire ici que si la majorité des manifestants de ces derniers jours récuse l’accusation d’antisémitisme, ils revendiquent volontiers le qualificatif d’antisioniste. Si les mots ont encore un sens, être «antisioniste», c’est être opposé à l’existence d’un Etat juif sur la terre d’Israël.

La communauté juive de France a dû faire un bien mauvais travail de pédagogie ces dernières années pour qu’il y ait une telle incompréhension de la nature du lien qui existe entre le peuple juif, et plus particulièrement les juifs de France, et Israël.

Continuer de présenter Israël comme la dernière entreprise coloniale, et donc les juifs de France comme les derniers suppôts du colonialisme occidental, c’est travestir l’histoire. L’attachement de la communauté juive à Israël est un attachement religieux, culturel et politique et il ne date pas de la guerre des Six Jours ou même de 1948. Il a 2 000 ans. On voudrait nous convaincre que l’idée d’une souveraineté juive sur la terre d’Israël n’est qu’une «invention» du sionisme politique, au mépris de la réalité historique de la présence juive millénaire sur cette terre et, surtout, au mépris de la conscience collective des juifs en France et dans le monde.

On peut choisir de balayer la centralité d’Israël dans l’identité juive d’un revers de la main mais on ferait alors le jeu de ceux qui veulent que ce conflit tragique ne finisse jamais. Les juifs observants de France se tournent trois fois par jour vers Jérusalem et prient pour l’arrivée du messie et d’une paix universelle. Les moins religieux se réunissent pour le Seder de Pâques, le nouvel an juif et le jour de Kippour où le lien indéfectible du peuple juif à cette terre est partout affirmé. Et même les juifs laïques, qui ne célèbrent rien de tout cela, célèbrent tout de même l’existence politique d’un Etat juif souverain qui structure une identité juive meurtrie par des siècles de persécutions en Europe et au Moyen-Orient.

Pour être clair, il existe évidemment des sensibilités politiques différentes dans la communauté juive française, comme dans le reste de la diaspora, mais ceux qui attendent de voir les juifs de France brûler des drapeaux israéliens place de la République attendront encore longtemps. On a bien vu quelques rabbins vêtus de noir et un peu agités en fin de cortège mais ils appartiennent à une secte minuscule qui s’est illustrée en envoyant une délégation à la conférence négationniste de Mahmoud Ahmadinejad. Quant aux groupuscules marxistes qui ne revendiquent leur appartenance au peuple juif que les jours de manifs, ils ne représentent qu’eux-mêmes et ils le savent pertinemment.

Plutôt que de s’essouffler à trouver des «juifs de service», comme d’autres à l’extrême droite cherchent aujourd’hui leurs «Arabes de service», les organisateurs des manifestations de ces dernières semaines devraient se demander pourquoi des organisations progressistes comme «La paix maintenant» ou bien «JCall» se tiennent à l’écart. Peut-être est-ce parce que ces manifestations, même lorsqu’elles ne sombrent pas dans la violence, condamnent moins la politique d’Israël que son existence même ?

L’idée selon laquelle le soutient des juifs a l’Etat d’Israël conduirait à l’attaque de synagogues est un contresens historique. C’est bien entendu l’attaque de synagogues et le meurtre de juifs qui a fini par rendre l’existence de l’Etat d’Israël indispensable.

Au Proche-Orient comme place de la République, il faudra bien apprendre à vivre ensemble mais les juifs Français n’ont pas à se renier pour avoir le droit de vivre paisiblement, chez eux.

Noam Ohana écrit sur le conflit israélo-arabe depuis 2005 et a publié «Journal de guerre», Editions Denoël, 2007.

Noam OHANA Diplômé de Sciences-Po et de Stanford en relations internationales

  

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