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Antisémitisme : les incitateurs et les détonateurs

Antisémitisme : les incitateurs et les détonateurs (info # 011001/14) [Analyse]

Par Patricia La Mosca ©Metula News Agency

 

Je me trouvais hier devant le Zénith de Nantes. J’avais fait le voyage en Loire-Atlantique afin d’assister au spectacle de Dieudonné à un moment où la polémique enflait ; histoire de tâter l’ambiance, de voir le "comique" sur scène, de tout entendre par mes propres oreilles, y compris les autres choses qu’il dit sur des sujets qui n’ont rien à voir avec l’antisémitisme. Histoire aussi de scruter le public, de me renseigner sur sa composition et d’observer ses réactions.

 

Le spectacle n’a pas eu lieu, comme vous le savez tous. Dans la salle s’entend, parce que ce qui s’est déroulé à l’extérieur, la réaction du public, a comblé mon attente au-delà des mes espérances. Au point de me faire comprendre que M’bala M’bala n’est pas l’élément principal du puzzle de la tragédie en cours. Il n’est rien qu’un artiste empli de haine et pas très intelligent, qui fait son beurre sur l’un des réflexes les plus sales de la société : Dieudonné utilise les Juifs comme Jean-Marie Bigard exploite le sexisme des Français, sauf que parler de bites est moins nocif que raviver la haine des Israélites.

 

Quant à l’aspect juridique de la question, je suis gênée que l’on puisse en discuter autant. Outrée que l’on ait pu laisser aussi longtemps quelqu’un exprimer en public à propos de la Deuxième Guerre Mondiale : "je sais pas, j'y étais pas, je suis neutre. Entre les juifs et les nazis, lequel a volé l'autre, je ne sais pas, mais j'ai ma petite idée".

 

Ces juristes et notamment ceux de la Licra, qui s’opposent à l’interdiction du show au prétexte qu’il s’agit d’une "interdiction a priori", soit avant que la faute n’ait été commise, m’interpellent : ignorent-ils que le bonhomme a déjà fait l’objet de neuf condamnations pénales, dont sept sont définitives, pour des déclarations du même genre ?

 

J’accepte le principe qu’il existe une "discussion juridique" à ce sujet, mais peut-on sérieusement imaginer qu’il ne récidiverait pas, ou qu’il n’existe pas une énorme probabilité qu’il le fasse ? Au sens le plus légal de l’interrogation, faut-il attendre la dixième, la vingtième condamnation pour l’empêcher de nuire ? Si le Conseil d’Etat n’avait pas décidé ce qu’il a décidé, il aurait fallu, chaque fois, attendre que Dieudonné commette le même délit avant de sévir ; cette réflexion justifie bien une nouvelle jurisprudence et cela me semble aller de soi.

 

Quant à l’argument retenu par le tribunal administratif de Nantes, selon lequel l’antisémitisme dans le discours du comique ne serait pas caractérisé parce qu’il ne constitue pas l’entièreté de son show, il me laisse pantoise. Imaginons un instant un professeur de botanique qui effectuerait une conférence de trois heures sur les cèpes, et qui terminerait en faisant, trois minutes durant, l’apologie d’Adolf Hitler et de la Solution finale, cela ne justifierait-il pas, d’un strict point de vue légal, de lui interdire de s’exprimer et de le sanctionner ?

 

Et puis il y a ces intellos qui balancent sur les plateaux TV des leçons sur le refrain "il est interdit d’interdire", confondant anarchie et démocratie. En démocratie, il n’est pas uniquement permis d’interdire, c’est aussi nécessaire, et de multiples interdictions s’inscrivent dans notre vie quotidienne. En 68, plusieurs leaders qui clamaient qu’il est interdit d’interdire ont imposé leurs pulsions sexuelles à des enfants. Voilà où peut mener la confusion. Cela participe-t-il du modèle sociétaire que nous désirons ?

 

Ce retard au démarrage de l’Etat et de la justice provoque ma sympathie et ma honte vis-à-vis des Juifs de France. A leur place, je me demanderais légitimement si je désire continuer à vivre dans un système qui se nourrit des hésitations du genre que je viens d’énoncer et qui m’apparaissent insupportables. D’ailleurs je sais que nombre d’entre eux envisagent ce questionnement et c’est bien naturel. L’on sait, d’autre part, ce qu’il est advenu des nations que cette communauté a dû fuir.

 

Or ce qui est réellement inquiétant dans l’affaire M’bala, ce n’est pas le personnage, c’est la foule et les préjugés qu’elle entretient. Car hier, au Zénith, toutes les 6 000 places étaient vendues, et, parce que je côtoie souvent ce public dans mon cadre professionnel, et que je suis consciente de son nombre et de ses convictions, je n’ai aucune peine à affirmer que si on permettait à l’ "humoriste" de se produire pendant une semaine au Stade de France, toutes ses représentations se dérouleraient à guichets fermés.

 

Ce n’est pas la faute de Valls, d’Hollande et de Jean-Marc Ayrault, il faut que cela soit dit. Pour la première fois depuis très longtemps, les principaux animateurs d’un gouvernement français ne présentent aucune trace, si infime soit-elle, d’antijuivisme. On a même d’excellentes raisons d’affirmer qu’ils sont carrément philosémites et proches de l’Etat d’Israël, et qu’ils n’hésitent pas à le montrer. On en veut pour preuve le clip volé de la réception intime de François Hollande chez les Netanyahu : les marques d’émotion et d’amitié du président français étaient sincères et personne ne peut s’y tromper.

 

Et cette constatation heureuse nous amène à nous intéresser à nouveau à la relation existant entre antisionisme et antisémitisme. Ce, alors qu’aujourd’hui tout le centre-gauche et le centre-droit se mobilisent quasi-unanimement contre l’antisémitisme de Dieudonné. Tous ont oublié que l’énergumène s’était présenté aux élections européennes de 2004 sur la liste d’Euro-Palestine, un mouvement qui prétendait que l’on peut être opposé à Israël sans être antijuif.

 

A l’époque, personne n’avait souligné l’instrumentalisation de cette confusion, personne n’avait songé à souligner sa vénénosité. Or hier, devant les portes closes du Zénith, derrière les "quenelles" et quelques saluts nazis, en quatre heures, j’ai à peine entendu le nom de l’Etat hébreu. Il se disait beaucoup que ce sont les Juifs qui contrôlent l’Etat, la justice, le spectacle et l’argent, pas Israël. Le monstre a enfin retiré son masque, les cache-pots n’ont plus cours.

 

Comme cela fut souvent dit dans les colonnes de la Ména, les évènements actuels démontrent que ce n’était pas Israël qui était visée par les attaques contre les Juifs de France, mais les Juifs, par les accusations qui fusaient contre Israël. Il va être désormais de plus en plus difficile de se prétendre antisioniste sans faire immédiatement comprendre qu’on est antijuif. Pour cela, on peut au moins remercier M. Dieudonné.

 

Probablement sans le vouloir, il participe également à démasquer les alliances contre-nature, en recadrant la gauche dans sa traditionnelle doxa anti-anti-sémite. Ouf, il était temps ! Au parti socialiste, on était divisé en deux clans immiscibles depuis deux ou trois décennies : les anti et les pro ; et les pro n’étaient pas souvent les plus nombreux. L’offensive engagée par le gouvernement pour interdire M’bala, chez qui il est impossible de discerner l’antisémitisme de l’antisionisme, rapproche l’image d’Israël du cœur des socialistes et des Français modérés.

 

Ils sont aidés en cela par les images des décapitations en provenance de Syrie et des violences égyptiennes : voilà la sauvagerie que l’on reprochait aux Juifs d’Israël depuis quarante ans et qui n’existait pas. On se rend compte du coup que l’on a accusé en vain, et que la démocratie israélienne, au milieu de cette jungle, ce n’est pas si évident que cela, et surtout, qu’à l’inverse de ce qui se déroule dans les pays arabes, on peut sans effort s’identifier à elle.

 

Mais ces constatations ne font que renforcer la responsabilité de tous les gouvernements précédents et de la plupart des journalistes français dans le désastre que nous affrontons : ils avaient rendu licite – et même encouragé – la haine d’Israël et par conséquent des Juifs. Dieudonné n’a pas inventé ni même suscité l’antisémitisme, il surfe dessus.

 

Cette observation saute aux yeux en écoutant la foule du Zénith : son antisémitisme est totalement décomplexé. Les amis du comique s‘expriment avec le sentiment affiché et ressenti de se trouver du côté du bien et de la justice immanente, contre le système, qui lui est manipulé, soumis à des intérêts et inique.

 

Le problème est qu’ils n’ont pas honte ! Parce que la génération M’bala s’est vue rabattre les oreilles par des journalistes plus haineux encore que lui, qui prétendaient que les Juifs d’Israël prenaient du plaisir à massacre les enfants arabes, et que les Juifs français les soutenaient dans cet assassinat sadique.

 

Un confrère du service public, de l’émission "Un Œil sur la Planète", n’a-t-il pas écrit dans un grand quotidien que le président du CRIF était en fait le second ambassadeur d’Israël ? Simplement parce que le Dr. Prasquier avait osé demander des éclaircissements à France 2, qui avait diffusé un commentaire dans lequel on entendait que les soldats de Tsahal tiraient quotidiennement sur les agriculteurs de Gaza à "tirs tendus", c’est-à-dire avec l’intention de les tuer. Ce, alors qu’aucun soldat israélien n’a jamais tiré sur un paysan de Gaza. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-il fait, à moins d’être un être malfaisant et satanique. Et si un Juif-soldat est vicieux au point de prendre plaisir à abattre quotidiennement des cultivateurs de Gaza, alors tous les Israélites…

 

Cela aussi, les rédacteurs de notre agence n’ont pas cessé de l’écrire : la plupart des journaleux tricolores, inconscients des conséquences de leurs actes, ont incité, jour après jour, JT après JT, à la haine des Juifs. Et ce, sans que les pouvoirs publics, pourtant alertés par la Ména et par des rapports qu’ils avaient eux-mêmes commandés, ne prennent les moindres mesures, n’appellent à la réserve, au respect des chartes éthiques "même quand il est question d’Israël".

 

Il fallait un révélateur au droit de haïr qu’on avait suscité, et ce révélateur, ce détonateur, c’est Dieudonné. Les "jeunes" que j’ai écoutés à Nantes sont les produits de l’imposture de Mohamed Dura, des "tirs tendus" de Fr2, des rédacteurs du Monde, de l’Obs et de ses "soldats juifs violeurs" ou de Marianne, et des théories foireuses de Boniface, se demandant, dans un livre, si ce n’est pas un hasard que l’apartheid et l’Etat d’Israël soient nés le même jour.

 

Ce dont nous vous avions aussi prévenus est que l’antisémitisme ne sévit jamais seul ; lorsqu’on lui ouvre la porte, il délite l’ensemble des valeurs. Témoins ces consœurs des chaînes de télévision, devant le Zénith, régionales obscures propulsées par l’évènement sur le devant de la scène nationale. Tenaillées non pas par la crainte de la racaille qui les bouscule, mais par la crainte de déroger au politiquement correct.

 

J’ai visionné les enregistrements d’I-télé et de LCI : l’antenne revenait sans cesse à Nantes. Mais au lieu de laisser s’exprimer la foule qui n’attendait que cela, et qui constituait le sujet de ces directs répétitifs, la caméra se fixait sur elles, et elles prenaient le plus grand soin pour rester le plus insipides possibles et proposer un narratif qui n’avait pas grand-chose à voir avec ce qui se passait directement autour d’elles.

 

Hier, on a pu ainsi mesurer en années lumières la distance séparant les débatteurs et les politiciens parisiens de la France. Simple question : le courant Dieudonné, ceux dont on a pu palper un échantillonnage représentatif devant le Zénith, sont-ils de gauche ou de droite ? Plus proches de Mélenchon ou de Marine Le Pen ? Ou sont-ils en train d’échapper au "système", comme ils disent, pour devenir les mutants agressifs et incultes de la République ?

 

Beaucoup sont issus de l’immigration, je dirais un peu plus de la moitié, et je base cette estimation autant sur mon expérience dans les banlieues que sur ma soirée nantaise. On compte cinq à dix pour cent de vieux et de jeunes cons – dont certains brandissaient hier le drapeau français - tout contents que quelqu’un de connu scande, avec plus de talent qu’ils n’en possèderont jamais, la haine du Juif qui leur étreint le cœur. Trente pour cent de gens venus "pour se marrer", qui viendront voir Bigard à son prochain passage, qui aiment bien le pied-de-nez qu’M’bala fait au "système" qui ne les favorise pas, et qui n’ont pas la moindre idée de qui était Adolf Eichmann, mais que la détestation des Feuj ne dérange absolument pas. Ils ne comprennent d’ailleurs pas que l’on puisse les prendre pour des antisémites simplement parce qu’ils rient quand M’bala affirme que le judaïsme et le mensonge sont presque des synonymes.

 

Peu de femmes ; j’en ai difficilement comptées une pour six ou sept personnes devant la salle de concerts.

 

J’ai vu que nos élites se posaient ce matin la question de savoir si l’interdiction de Dieudonné ne risquait pas de dégénérer en censure généralisée du pouvoir contre tous ceux qui le gênent. La question ne se poserait pas dans un climat de stabilité et de confiance minimale. Tout le monde saisirait qu’il s’agit d’un cas extraordinaire et qu’il n’existe aucun danger à interdire ce qui doit l’être.

 

Mais le grand problème du phénomène Dieudonné-antisémitisme consiste en ce qu’il révèle un pays en plein doute. Doute identitaire, doute sur l’avenir, sur l’Europe ; perte totale de confiance en l’Etat et en ceux qui le dirigent ; pour la politique : ils ne croient plus qu’aucun parti, aucun bord n’est capable d’apporter de solution à leurs problèmes. Ils sont convaincus que leur vote ne sert à rien, reprenant à leur manière l’antienne de Coluche, qui affirmait que si les élections servaient à quelque chose, cela ferait longtemps qu’elles seraient interdites.

 

Puis il y a la crise économique, avec la France qui continue de plonger alors que l’Europe reprend du poil de la bête. Sept mille emplois perdus dans la seule journée d’hier, entre les licenciements prévus à la Redoute et chez Mory Ducros.

 

Ca va mal, le doute dont je parle frappe des millions et des millions de Français de plein fouet ; l’on sait, pour avoir étudié l’histoire, que l’antisémitisme est, en Europe, un corollaire coutumier de ce genre de crises, mais pas forcément sa manifestation principale.

 

La marge de manœuvre du gouvernement n’est pas large : il y a tous ces gens qu’il ne veut pas voir parce qu’il ne sait pas qu’en faire. Dans les banlieues, surtout. Dans un état de désespérance qu’il faut toucher du doigt pour apprécier ; de sous-éducation flagrante, qui les pénalise énormément et hypothèque leur survivance sur le marché du travail. Je parle d’un autre peuple que vous ne voyez pas car il évolue derrière un mur – le mur est le titre du spectacle annulé de Dieudonné – de séparation aussi impalpable qu’infranchissable. Il ne parle ni n’écrit la même langue que vous et il ne vous aime pas.

 

Nous nous trouvons sous la menace d’une dislocation – le terme largage convient mieux – entre l’Etat visible et ce peuple inculte et grossissant. Des gens qui ne pigent rien au dialogue d’intellectuels, de politiciens et de juristes qui s’est ouvert sur Dieudonné. Lui, ils le comprennent, parce qu’il s’adresse à eux plus ou moins dans leur langue, et parce qu’il désigne des causes et des coupables à leur malheur. Et peu leur importe de vérifier ces accusations, du moment qu’elles justifient leur misère intellectuelle, spirituelle et matérielle. A la clé de ce drame une accumulation d’amertume et de violence. A la recherche de détonateurs…

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