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Ibtissame l’effrontée rêve d’un Maroc laïc

Ibtissame l'effrontée rêve d'un Maroc laïc

 

Le Maroc a-t-il changé depuis l'avènement du roi Mohammed VI en 1999 ? Non, répond une partie de la jeunesse, qui aspire à davantage de liberté et de démocratie. Ibtissame Lachgar milite dans le Mouvement du 20-Février (1), qui boycotte les élections organisées aujourd'hui. Tempérament de feu, esprit libertaire, la jeune femme refuse ce Maroc gouverné par l'islam.

Rabat. de notre envoyé spécial

La scène se passe le dimanche 13 septembre 2009 à la gare de Mohammedia, ville de taille moyenne entre Casablanca et Rabat. Ils sont une demi-douzaine, garçons et filles, entre 20 et 25 ans. Certains se connaissent, d'autres pas. Ils viennent de descendre du train et, stupéfaction ! Ça grouille d'uniformes. Des gendarmes, des policiers par dizaines. Il y a même le maire de la ville.

La petite bande est arrêtée. Les insultes fusent : « Mécréants, connards, vous n'êtes pas dignes d'être marocains ». « On a été molestés. Ils ont pris nos noms, nous ont interrogés puis nous ont remis dans le train », raconte Ibtissame Lachgar. Leur crime ? Avoir organisé un pique-nique en plein ramadan.

L'invitation a été lancée la veille sur Facebook. Les autorités l'ont vue et ont déployé une débauche de moyens pour tuer la subversion dans l'oeuf.

Mais le lendemain, l'affaire est dans les journaux avant d'être amplement relayée par la presse internationale. « Au Maroc, une loi datant de Lyautey (maréchal chargé du protectorat français 1854-1934) punit de un à six mois de prison toute personne ' notoirement connue pour son appartenance à l'islam ' et qui rompt ' ostensiblement ' le jeûne pendant le ramadan. C'est intolérable ! Je ne suis pas contre la religion ou contre le ramadan, mais de quel droit nous les impose-t-on ? », s'insurge la jeune femme, à l'origine de cette « action symbolique » avec la journaliste Zineb El Rhazoui (ancienne de L'Hebdomadaire, fermé depuis deux ans.)

Haute comme trois clémentines, Ibtissame, 36 ans, que ses amis appellent Betty, a un tempérament de feu et un esprit libertaire hérité de son père, qui fut opposant au régime d'Hassan II. À l'âge de 20 ans, elle étudie en France, à la Sorbonne. Elle découvre ce qu'est la liberté au quotidien. « La laïcité. Pouvoir dire : je suis athée. Chez nous, on naît musulman, l'islam est religion d'État. »

En cette fin d'année 1990, elle défile pour les sans-papiers ou contre Le Pen. Prend goût à une presse sans censure. De retour au pays, le contraste est rude. « Au Maroc, on peut parler de tout, mais il existe des lignes rouges à ne pas franchir : la personne du roi, la religion et le Sahara occidental. »

« Les Marocaines, mineures éternelles »

Avec son amie journaliste Zineb, elle lance sur Facebook le Mali (Mouvement pour les libertés individuelles). Mali est aussi un mot arabe signifiant : qu'ai-je de différent ? Si le Makhzen (réseau opaque d'intérêts, proche du roi) verrouille une partie de la presse, Internet reste un espace de liberté dont elle use et abuse.

Jusqu'à cet appel au pique-nique, qui lui vaudra de recevoir des menaces de mort ainsi que quelques embêtements avec la police. « Mes ennuis ne sont pas allés très loin. Maintenant, je ne risque plus grand chose, car j'ai été très médiatisée. Des ONG m'ont soutenue. Mais le rappeur El Haked, qui milite au 20-Février, est depuis des mois en prison. Soi-disant pour une agression, alors qu'il a été frappé par un batalji (homme de main officieux du pouvoir) », dénonce la jeune femme, psychologue dans une maison de retraite.

Avec ce Mali, Ibtissame poursuit inlassablement son combat contre les atteintes aux libertés individuelles, l'interdiction faite aux femmes d'épouser un non-musulman « car le mariage civil n'existe pas. Nous sommes obligés de passer devant un adoul, une sorte de notaire religieux. » Ces Marocaines qu'elle appelle des « mineures éternelles », toute leur vie soumises à l'autorité d'un père, d'un frère, d'un mari, et qui ne peuvent recevoir que des demi-parts d'héritage.

Elle dénonce la corruption, la grande, celle des proches du palais. Et la petite, qui commence par un billet de 20 dirhams (1,70 €) glissé au fonctionnaire pour avoir son « certificat de vie » (équivalent de notre extrait de naissance) sans devoir attendre trois jours.

Au mouvement du 20-Février, Ibtissame fait partie de la coordination de Rabat. Cette semaine encore, elle a défilé pour dire non aux élections qui ont lieu aujourd'hui vendredi. Les islamistes sont favoris. Les gens du « 20 » considèrent ce scrutin comme une « mascarade ». « La nouvelle constitution ne change rien. Le roi va continuer de gouverner au lieu de se contenter de régner, comme en Espagne. »

Elle rêve d'un Maroc républicain, mais se contenterait d'une monarchie constitutionnelle. Et avoue que certains soirs, il lui arrive de perdre espoir.

 

Marc MAHUZIER.

 

(1) Mouvement du printemps arabe lancé le 20 février au Maroc.

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