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Le bonsaï et l’arbre de vie, par Bob Oré Abitbol

 

Le bonsaï et l’arbre de vie

 

Bob Oré Abitbol

 

 

 

 

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve

 Jamais, jamais !

Baudelaire

 

 

Peut-on, doit-on tout oublier ?

 

Etranger parmi les étrangers sommes nous encore plus étrangers que d’autres étrangers  parce qu’à la fois Marocains, Juifs, Français, Israéliens, Canadiens, Américains ?

 

Nos nationalités, notre religion se battent, se confondent, se superposent, ne font qu’une ou bien plusieurs à la fois selon nos humeurs, nos passions, le lieu où l’on se trouve, les gens que l’on côtoie !

Faut-il mettre de coté tout ce qui était nous pour passer enfin à autre chose sans renier pour autant qui nous sommes, qui nous étions ?

 

Doit-on oui ou non, arrêter une fois pour toutes de pleurer sur un passé dépassé et révolu ?

 

Les jeunes ne veulent plus en entendre parler!

C’est comme du poil à gratter ! Nous avons déjà, disent-ils, les mains pleines avec notre pays d’accueil, Israël, nos enfants, notre carrière, les mille et un soucis de la vie quotidienne !

Les vieux ne veulent parler que de cela !

-Ah cette époque, cette époque bénie des Dieux! Répètent-ils, nostalgiques.

 

Alors !  non aux pièces de théâtre à la Marocaine en Judéo-Arabe ?

Non aux nouvelles qui évoquent ce passé ?

Non au soleil de notre enfance ?

Nos amitiés fugaces mais tenaces ?

Non à la côte d’Anfa ?

Non à l’évocation de nos baisers d’adolescents ?

Non à la Rue Blaise Pascal, Fedala, la kémia, le thé à la menthe ?

Les soirées de ciné-club au Rialto ?

Les films américains au cinéma Arc ? 

 

Finish ! Terminé ! Adieu !

 

Bonjour la poutine, les pentes de neige,

Le moins quarante, le verglas, le froid,

La gadoue, le hockey sur glace,

Les Tabarnak et les  « maudit qui fait fret »,

Les bottes, les claques!!!

Les manifestations antisémites à Paris,

L’agressivité des Parisiens et des français

La pluie, le métro-boulot-dodo !

L’indifférence générale de Los Angeles

 

Notre passé  fait partie de nous, comme notre couscous et notre dafina !   Nous en soustraire serait comme ces bonsaï, dixit  mon ami Jaco, à qui on coupe systématiquement les racines pour en faire des arbres nains ! Sans racines nous ne sommes rien ! Sans souvenirs, aussi pénibles soient-ils, aussi joyeux soient-ils, nous ne sommes rien ! Sans passé, pas d’avenir et pas de présent non plus ! Nous ne sommes que la somme de ce que nous sommes et sans souvenirs nous ne sommes rien !

 

Notre passé plein d’expérience, de déchirements aussi, unique dans sa particularité,  « riche de nos seuls yeux tranquilles » fait partie de nous pour le meilleur et pour le pire ! Si nous nous incorporons complètement dans la société d’accueil comme certains semblent le souhaiter, nous fondrons comme du sucre dans du café, nous disparaitrons. Il ne  resterait, comme des bulles suspendues dans l’air léger mais têtu, que l’amertume, que la douleur et les regrets aussi! Pourquoi nous priver donc d’une telle joie qui n’est ni plus ni moins qu’une soupape  de nos vies et rien d’autre?

 

Je ne dis pas que certains ne puissent le faire, libre à eux, mais pourquoi critiquer ceux qui restent attachés  à ce passé si cher, si ensoleillé, si plein des êtres aimés aujourd’hui disparus de leur horizon immédiat!

 

Il a fallu des générations et des générations pour que s’estompe un peu, le souvenir de la douce Espagne de la mémoire endolorie et meurtrie de nos chers ancêtres Sépharades. Malgré les scories, malgré les aléas, malgré les malheurs qui les ont frappés  quels qu’ils soient, ce qui ne fut pas notre  cas heureusement, ils sont restés fidèles à leur mémoire, à leurs souvenirs, à leurs idéaux, à leur patrie aussi ingrate et cruelle fut-elle ! 

 

Après cinq siècles ils continuent de parler Ladino là où ils se trouvent car cela fait partie d’eux de façon indélébile et semble t-il définitive et permanente! Ce sont leurs racines profondes ! Ce sont « eux » finalement avec leur bagage et leur histoire, leurs défauts et leurs qualités! Contre le malheur, contre l’oubli, contre le froid et contre l’hiver.

Contre ceux qui nous aiment et contre ceux qui nous haïssent, nous n’avons que deux refuges: Israël qui rend notre exil acceptable et nos souvenirs qui rendent nos moments les plus tristes, supportables !

Thomas Wolfe dit « on ne quitte jamais chez soi, c’est comme un manteau ! » En oubliant c’est comme si on bradait toute une époque et la partie de nous-mêmes liée à cette époque !

 

Apres tout partir c’est mourir un peu comme on dit !

 

Je sais, je sais on ne peut pas faire renaître le passé, on ne peut pas retrouver sa famille, ses amis dispersés aux quatre coins de l’univers.

Je sais, je sais on ne peut pas pleurer sur la jarre cassée et l’eau versée !

Bien sûr il y a Facebook et le mariage des enfants, bien sûr il y a la mort qui en nous séparant, nous rapproche. Je sais, je sais tout cela mais n’est-ce pas une étrange et douloureuse solitude que celle qui nous laisse sur notre faim et nous fait languir toute notre vie les êtres aimés ? Car nous étions ensemble, en-sem-ble et aujourd’hui nous ne le sommes plus ! C’est cela notre réalité !

Notre diaspora a fait de nous des orphelins et des infirmes à qui il manque un membre ou un autre ! L’un à Montpellier , l’autre à Paris, l’un à Tel Aviv, l’autre à Montréal, à Los Angeles et ailleurs, partout ailleurs.

C’est cela et rien d’autre que nous pleurons. En évoquant ces moments de grâce, nous les retrouvons  et pour un peu de temps nous sommes un avec  cet univers et  les êtres aimés!

 

Les souvenirs nous lient les uns aux autres, créent des liens à travers l’espace et le temps et nous donnent l’illusion pour encore quelques jours, quelques semaines, quelques mois, quelques années d’être encore ensemble, malgré les apparences, malgré la réalité brutale, malgré la vie absurde et si belle, malgré tout, jusqu'à la séparation finale, jusqu‘a la mort!

Je me sens parfois comme ces paysans qui dans un geste large sèment leurs graines de blé, graines de vie !  Que deviendront ces semences ? Certaines, des épis de blé, d’autres des coquelicots, d’autres encore mangées par de grands oiseaux noirs ! Ainsi des souvenirs !  L’oubli est un sacré voleur !

 

Car comment imaginer justement  nos vies sans l’apport de notre identité  propre? Comment oublier deux mille ans d’habitudes, de coutumes, de communauté, de partage et plus dans ce pays qui fut le nôtre ? Tant que nous vivrons, que nous le voulions ou pas, nous serons des étrangers sous un ciel étranger, « au cœur de la ville indifférente » dans nos pays d’accueil : Une fois en tant que Juif, l’autre en tant que refugié ou en tant qu’immigré! Refuser de voir la réalité ne la changera pas ! Peut être nos enfants et encore ! Ils auront, qu’ils le veuillent ou non, longtemps dans la bouche et dans leur mémoire pour ne pas dire dans leurs gènes, le goût exquis, tellement délicieux, tellement sensuel et tellement présent  de la boulette aux tomates légèrement épicées de leur chère maman chérie ! S’adapteront ils jamais !? Pourront-ils oublier ? Devraient-ils le faire ?

 

Quand je vois les gens rire à gorge déployée, de tout leur cœur et de toute leur âme, aux répliques de mes pièces de théâtre tragi-comiques ou sourire gentiment à la lecture d’une de mes nouvelles, je sais que j’ai réussi quelque chose de formidable, je sais que j’ai gagné: Je leur ai rendu un peu de leur jeunesse, un peu de leur joie de vivre, un peu de leur douce folie, un peu de leur joli passé, qu’ils se retrouvent eux-mêmes dans chacune de mes lignes, et quelque part, peut être, un tout petit peu, sans le vouloir et sans le savoir vraiment, j’ai transformé leur tout petit bonsaï contraint et confiné en un grand et bel Arbre de Vie irrigué par  notre quotidien, nos amours, nos joies, nos peines, tout!

 

Ça ne vaut pas le coup d’essayer !!! Dis moi habibi, cher compatriote, cher coreligionnaire où que tu sois, doit-on absolument, nécessairement tout oublier ! Ça ne vaut pas le coup d’essayer de sauver un peu de nos souvenirs, un peu de notre mémoire, un peu de nous au fond,  même si cela dérangent quelques uns?

 

Boboreint@gmail.com

Commentaires

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Cela fait longtemps que je vous lis et cela fait longtemps que j'avais envie de vous écrire! Pour vous dire MERCI!! Cet article m'encourage à le faire! J'ai quitté moi-meme le Maroc à l'age de 17 ans pour venir à Montreal, avec une parenthese de 2 ans en Israel. Comment vous expliquer le bonheur que j'ai à vous lire? Chacun de vos mots m'apporte tant de bonheur et evoque tant de souvenirs communs que c'est à peine croyable. Vous faites revivre, le temps d'un article, le temps d'une histoire, un passé qui nous est cher, avec ces etres qui nous etaient chers. C'est comme un onguent que nous passons sur notre mémoire pour attenuer la douleur de l'oubli et de la separation, celle de notre pays, de nos etres aimes, de notre jeunesse, de notre insouciance. Vous avez toujours le mot juste, et en vous lisant on devient plus léger, juste à penser que nous ne sommes pas les seuls, que ce n'était pas un reve, que ce que nous avons vécu au Maroc était la réalité. Bref, n'arretez jamais!! Vous nous faites tant de bien!!!
Chantal O.

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