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Decryptage de la loi permettant aux Séfarades de revenir sur leur terre ancestrale.

Decryptage de la loi permettant aux Séfarades de revenir sur leur terre ancestrale. 

 

 

Le gouvernement espagnol adopte une loi permettant aux Séfarades de revenir sur leur terre ancestrale. Décryptage d’une annonce pour le moins surprenante.

Il n’est jamais trop tard… Le 10 janvier dernier, les autorités de Madrid ont annoncé la promulgation d’une loi qui facilitera la naturalisation des descendants de juifs séfarades expulsés du pays en 1492 par les rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, à la suite de la célèbre Reconquista. Le projet de loi adopté le 15 janvier par le gouvernement devrait cependant encore « prendre du temps » avant d’être transmis au Parlement pour être voté. Cependant, le parti au pouvoir ayant la majorité parlementaire absolue, il n’est pas prématuré de s’attendre prochainement à la ratification de ce texte législatif.

 

Le projet de loi vise à modifier le code civil pour faciliter l’obtention de la nationalité espagnole, quel que soit le pays d’origine, dès lors que la personne peut prouver être issue de la communauté séfarade, notamment par un certificat de l’état-civil ou d’un rabbin. La maîtrise du ladino (dialecte judéo-espagnol) étant elle aussi une preuve probante. Une liste de plus de 5 000 patronymes séfarades sera également employée par les autorités ibériques pour faciliter la reconnaissance des personnes éligibles. Ces preuves de liens avec le séfaradisme espagnol devront être entérinées par une attestation qui sera émise par la Fédération des communautés juives d’Espagne. Le fait d’être Séfarade sera donc reconnu comme une « circonstance exceptionnelle de lien avec l’Espagne », donnant droit à une naturalisation. Dernier point important : toute personne concernée pourra conserver sa nationalité d’origine, alors que l’Espagne prohibe pourtant la binationalité.

 

Des précédents boudés par la communauté séfarade

Cette annonce, qui a suscité un grand intérêt des médias israéliens, n’est pourtant pas vraiment une première.

En 1887, le Parlement de Madrid vote une résolution affirmant que les Juifs d’origine espagnole pouvaient revenir en Espagne avec la garantie de tous leurs droits. Cet appel s’avère être un véritable échec.

En 1924, le gouvernement issu de la dictature instaurée par Miguel Primo de Rivera promulgue un décret juridique octroyant la nationalité aux Séfarades désireux de quitter des contrées ravagées par la guerre. Plusieurs milliers de Juifs turcs bénéficient de cette disposition à la chute de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale. Ce décret a néanmoins peu de retentissement, faute de publicité, mais aussi en l’absence de réelles opportunités offertes par l’Espagne à cette époque [. ..]
En 1935, la reconnaissance des Séfarades est confirmée par la république espagnole qui célébra le 8e centenaire de la naissance de Maïmonide par un discours du représentant du gouvernement, plus qu’évocateur : « Revenez en Espagne mes chers frères, […] et dites au monde entier que l’Espagne vous a accueillis en toute sympathie. Dites à tous que l’Espagne a effacé les derniers vestiges d’un passé obscur… »

Aujourd’hui, alors que le projet de loi est de nouveau sur la sellette, nombreux sont ceux qui dénoncent une arrière-pensée « intéressée ».

En effet, l’Espagne accueille actuellement une communauté juive extrêmement faible numériquement, de l’ordre d’à peine 40 000 membres [ ...] Cette loi pouvant être une opportunité en or pour l’Etat espagnol, considérablement affaibli par la crise économique. Actuellement, plus de trois millions de personnes vivent avec moins de 307 euros par mois dans le pays …[ …]  ce retour aux sources serait donc une véritable manne pour le gouvernement espagnol, qui pourrait voir d’un très bon œil l’arrivée sur son territoire d’immigrants instruits, pour la plupart en provenance d’Israël, de France et des Etats-Unis. Cette expatriation massive pouvant être l’occasion de considérablement augmenter les ressources fiscales du pays, en raison des épargnes, souvent élevées de cette population, une hausse dans l’investissement et la consommation à la clef.

Isaac Querub Caro, président de la Fédération regroupant les 13 communautés juives d’Espagne estime d’ailleurs ouvertement qu’il « serait très bénéfique pour ce pays et son économie que des juifs des quatre coins du monde s’établissent en Espagne et apportent avec eux des capitaux ». Il reste cependant peu probable que les Séfarades français se ruent vers cette nouveauté législative, sachant qu’ils bénéficient d’ores et déjà de la libre circulation en Europe grâce à l’espace Schengen, l’Espagne étant de surcroît un pays peu attractif économiquement parlant.

Les Israéliens risquent d’être beaucoup plus intéressés, cette population étant connue pour son intérêt croissant à l’égard des « doubles passeports ».

 

Un antisionisme criant

Mais cette nouvelle législation symbolise également une rédemption historique pour l’Espagne, ce pays ayant pendant longtemps refusé de reconnaître sa faute passée à l’égard de sa communauté juive.

C’est au XIXe siècle que les Espagnols, qui s’établissent alors au Maroc, réalisent pour la première fois que les Juifs séfarades sont restés profondément marqués par la culture espagnole. Lors de la prise de Tétouan en 1860, les troupes espagnoles sont accueillies en héros par la communauté juive locale, qui parle alors couramment castillan et vient de subir un pogrom.

En novembre 1992, quelques mois après la commémoration du 500e anniversaire de l’expulsion des Juifs d’Espagne, le Parlement espagnol promulgue une loi historique, qui considère, pour la première fois dans l’Histoire du pays, le judaïsme comme « une religion à part entière », devant bénéficier des mêmes droits accordés au catholicisme, la religion officielle de l’Espagne.

Reconnaissance gravée dans le marbre en 1992, lors de la visite mémorable à la synagogue de Madrid du roi Juan Carlos Ier, celui-ci ayant déclaré à cette occasion que les Juifs séfarades devaient se sentir en Espagne comme chez eux parce que « l’Espagne est leur maison ». Pour la première fois depuis cinq siècles, le passé juif du pays n’était plus essentiellement symbolisé par des ruines et des vestiges d’un autre temps, mais bel et bien comme étant une frange reconnue de son identité.

Cependant, malgré ces déclarations, l’Espagne est loin d’être un pays où le philosémitisme et l’amour d’Israël règnent en maître.

En janvier 2009, des manifestations très importantes sont organisées dans les principales villes d’Espagne, pour protester et condamner l’intervention israélienne à Gaza. 200 000 personnes à Madrid et 150 000 à Barcelone crient leur solidarité avec les Palestiniens et dénoncent les actions d’Israël. Le ministre de l’Intérieur du gouvernement autonome de la Catalogne n’hésite pas à manifester en tête de cortège.

Le 27 janvier 2009, le même gouvernement autonome de Catalogne va jusqu’à annuler la journée de l’Holocauste en réaction à l’opération Plomb durci.

La mairie deCiempozuelos (ville située non loin de Madrid) remplace, quant à elle, la journée de l’Holocauste par une journée de commémoration du génocide palestinien… La même année, le gouvernement Zapatero exige, en vain, que l’Europe demande la fin du blocus de Gaza aux Nations unies. L’ancien Premier ministre espagnol avait d’ailleurs laissé la porte entrouverte pour une négociation avec leHamas, ouvertement antisémite.

En 2010, l’Espagne continue sur sa lancée et annule la conférence des pays riverains de la Méditerranée qui devait se tenir à Barcelone au mois de novembre. Motif : la poursuite de la « colonisation » par Israël. Au vu de ces prises de position extrêmement biaisées, l’arrivée de plusieurs milliers d’Israéliens dans le pays semble donc être une éventualité plutôt hasardeuse (Israël compte la plus grande communauté séfarade du monde avec 1,4 million de personnes).

 

L’Espagne, un des pays les plus antisémites d’Europe

Mais bien pire que l’antisionisme, la haine antijuive semble elle aussi bien ancrée dans le pays.

Le « rapport sur l’antisémitisme en Espagne en 2010 », produit conjointement par la Fédération des communautés juives d’Espagne (FCJE) et l’organisation non gouvernementale « le Mouvement contre l’intolérance », était affligeant [….].

Selon un sondage commandé par le ministère espagnol des Affaires étrangères, 58,4 % des citoyens du pays estiment que « les juifs sont puissants parce qu’ils contrôlent l’économie et les médias de masse ». Ce nombre atteint 62,2 % parmi les étudiants universitaires. Plus de 60 % d’entre eux déclarant d’ailleurs qu’ils ne veulent pas de camarades juifs à leurs côtés. Ce qui équivaut au fait que plus d’un tiers des Espagnols ont une opinion défavorable ou totalement hostile aux juifs. Parmi ceux qui se reconnaissent comme ayant une « antipathie pour le peuple juif », seulement 17 % disent que c’est à cause du « conflit au Proche-Orient ».

Près de 30 % des personnes interrogées estiment que leur aversion des Juifs a à voir avec « leur religion », « leurs coutumes » et « leur mode de vie ». Près de 20 % des Espagnols déclarant même qu’ils n’aiment pas les Juifs sans savoir pourquoi. Une statistique qui marque l’Espagne comme l’un des pays les plus antisémites d’Europe. Cette nation est aussi la seule du Vieux Continent où les opinions négatives l’emportent sur les considérations positives à l’égard des Juifs. L’ADL (Anti-Diffamation League) a publié un rapport pour rappeler son inquiétude quant au niveau de l’antisémitisme dans le pays il y a quelques années. De quoi tempérer cette soudaine générosité de Madrid aujourd’hui.

Reste que si la loi était vraiment adoptée, ce serait un symbole fort pour les Séfarades israéliens qui pourraient en profiter sans pour autant quitter l’Etat hébreu. Car, au-delà des opportunités concrètes ouvertes par un passeport européen, cette reconnaissance tardive permet aussi à une communauté à l’histoire très riche de revendiquer, tout comme les populations ashkénazes, ses droits face à ses anciens bourreaux du Vieux Continent.

L’histoire ashkénaze a en effet longtemps dominé l’Histoire  israélienne officielle, ne laissant que peu de place aux autres ethnies. Et ce, alors que certains expulsés espagnols de 1492 sont montés directement en Palestine, constituant une base historique du Yishouv (la communauté juive qui vivait en Terre d’Israël avant la grande aliya de 1881 provoquée par les pogroms russes).

L’initiative de Madrid est donc l’occasion d’évoquer de nouveau une tragédie vieille de plus de 5 siècles. Mais pas pour autant oubliée.

NATHAN CAHN

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