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L’œuvre d’Edmond Amran El Maleh saluée dans une revue

L’œuvre d’Edmond Amran El Maleh saluée dans une revue

 

Outre un très substantiel dossier consacré à Edmond Amran El Maleh dont Abdellah Beida écrit joliment qu’il « a choisi les premières heures du lundi 15 novembre 2010 pour tirer sa révérence et comme pour commencer une semaine ailleurs », la revue toulousaine Horizons maghrébins traite dans son numéro 64, en cette fin 2011, des expressions artistiques et littéraires métisses au Maghreb et en milieu postmigratoire. Cette expression chère aux sociologues « milieu postmigratoire » semble renvoyer à quelque chimie ! On s’en amuserait presque en la rapportant à un destin singulier, non évoqué par Horizons maghrébins, celui de Daniel Ifla, juif marocain auquel Isabelle de Montvert-Chaussy vient de consacrer un beau livre paru chez Elytis. Sous la IIIe République, Ifla qui choisit de se faire appeler Osiris, tel le dieu de l’Agriculture dans l’Ancienne Egypte, fut le principal bienfaiteur de l’Institut Pasteur !

à Bordeaux, il inventa le bateau-soupe, ancêtre des restos du cœur dont on doit la naissance à ce comédien au génie généreux qu’était Coluche. Iflah, dont une école viticole porte le nom, fit don à l’État d’un grand cru du Sauternais. Coluche, quant à lui, ne rechignait pas à lever le coude et sans doute goûta-t-il du « Château La Tour Blanche », ce vin liquoreux de grande réputation.L’École viticole fondée par M. Osiris se perpétue de nos jours au lycée professionnel du Château la Tour Blanche.

Cette belle histoire contée par Isabelle de Montvert-Chaussy dans La Tour Blanche, une histoire singulière aurait pu prendre place au sommaire d’Horizons maghrébins». Edmond avait précisément la passion de la mémoire spirituelle, intellectuelle, artistique et politique. Cette passion se retrouve dans le texte de Mohammed Habib Samrakandi La liberté des peuples arabes et la revendication du pluralisme culturel et linguistique. L’hommage à Edmond Amran El Maleh rendu par les habitants du quartier Sidi Ben Slimane al Jazouli, la veille du funeste attentat contre le café Argana au cœur de la place Jamaa El Fna, est raconté par Anouar Ben Msila qui évoque Lumière de l’ombre : périple autour de Sidi Ben Slimane al Jazouli (Eddif, 2003) dont je veux rappeler qu’il se composait aussi des envoûtantes photographies d’Ahmed Ben Smaïl. Le plus grand mystique marocain, mort en 1465, « descendait du Prophète par une filiation directe de vingt-deux ancêtres », rappelait H. de Castries dans son étude consacrée aux Sept Patrons de Marrakech, il y a quatre-vingts ans. Juan Goytisolo, le romancier espagnol qui a choisi de devenir marrakchi, note avec justesse que « romancier en français, Edmond n’écrit pas, comme beaucoup des écrivains maghrébins, pour le lecteur de l’ancienne métropole. Son destinataire mental est le lecteur d’ici. Pour cette raison il a soumis la langue adoptive à un procès de déstabilisation en la pliant à la syntaxe et à la prosodie de son judéo-marocain maternel. (…) il instille dans la langue du colonisateur cet élément subversif à la fois narratif, idéologique et sémantique qui vertèbre la totalité de son œuvre de romancier.»

Tahar Ben Jelloun apporte son témoignage en rappelant qu’Edmond Amran El Maleh « ne se voyait pas autrement que citoyen marocain, refusant énergiquement de prendre la nationalité française [qui était celle de sa chère épouse Marie-Cécile avec laquelle il vécut en France à partir de 1965 avant son retour au pays natal. n.d.l.r], allant chaque année tôt le matin faire la queue devant la préfecture de l’île de la Cité pour renouveler son titre de séjour. »

Le poète espagnol Andrés Sanchez Robayna nous restitue Edmond tel qu’en lui-même : « Edmond marche, oui, d’une lenteur inhabituelle, tout comme Marie-Cécile d’ailleurs. Se joindre à leur marche est une opération où le temps est suspendu. (…) Un pas, dirait-on, fait pour la voix, pour le dialogue incessant, pour un rire soudain ou un tendre sourire. »

Mais il y a aussi les moments de gravité. Ainsi, en 2003, lors d’une causerie au Salon du Livre de Tanger, lorsque Edmond Amran El Maleh parle de son pays dans la réalité duquel battent, vives, les racines juives, berbères et arabes avant de dire : « La communauté juive a été détruite au Maroc. Nous vivons une période tragique. » Alors, chacun qui l’avait lu pouvait se remémorer les premières phrases de Parcours immobile : « En 1966 mourait un certain Nahon, le dernier juif d’Asilah. Dans ce petit cimetière marin, le cimetière juif d’Asilah, sa tombe, la dernière tombe juive en date, simplement maçonnée, sans revêtement de marbre. »

Edmond Amran El Maleh n’écrivait pas dans le marbre ; il écrivait dans les cœurs. On saura gré à la revue Horizons maghrébins (hélas, si peu présente dans les librairies) de le rappeler sous les plumes inspirées de divers auteurs qui furent ses amis. On n’oubliera pas de citer en conclusion Edmond Amran El Maleh dont Lucette Goldenberg rapporte le propos : « Il y a peut être des textes essentiels qui sont tombés dans les mains de gens qui mangeaient des cacahouètes. Mohamed M’Rabet, un conteur de Tanger, s’est plaint que beaucoup de ses manuscrits, transcrits par Paul Bowles, auraient disparu : on lui a expliqué que régulièrement le domestique de Bowles (…) prenait des piles de papiers qu’il allait vendre à ces vendeurs de pépites pour qu’ils les utilisent pour leurs carnets. »
Fasse le ciel que tel soit aussi le destin de cette chronique, une fois lue par vous…

Salim Jay

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