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Compte-rendu de mes voyages en Israël, par Mouna Izzdine

 

Compte-rendu du voyage en Israël

J’ai laissé le Maroc en Israël et ramené celui-ci dans mon cœur.

Par Mouna Izddine, Journaliste

 

Quatre jours après notre retour d’Israël, je garde en moi de joyeux souvenirs et de belles émotions de cet inoubliable périple en terre d’Israël. J’ai fait pour ainsi dire le plein de sensations « cérébrales et cardiaques ». J’ai laissé le Maroc en Israël et ramené celui-ci dans mon cœur. Tous les mots ne seraient pas suffisants pour exprimer ma gratitude envers nos hôtes israéliens et tous nos compagnons de voyage. Un grand merci collectif aux membres et amis es associations APJM-Paris et de Zohar-Tel Aviv de nous avoir donné l’opportunité de (re)découvrir Israël et de partir à la très chaleureuse et fructueuse rencontre de ses citoyens d’origine marocaine.

 

 

Je pense à Arrik Delouya, à Moché Bar Hen et son  épouse Régine, présents à nos côtés du début jusqu’à la fin de notre voyage. Kol Ha’kavod pour votre organisation sans failles, votre sens du contact et du tact, et toda raba pour votre disponibilité, votre gentillesse et votre patience infinies. Mes remerciements vont également à Victor et Mimy Afflalo, qui nous ont offert le plus somptueux et le plus exquis des repas de Shabbat dans leur belle demeure. Partager ce dîner avec votre famille était un pur moment de bonheur et de complicité joyeuse.

 

 

Ce Maroc qu’on aime, hospitalier, gai et chaleureux, je l’ai retrouvé également chez la famille Bensoussan. Nitsan et la belle Etty au magnifique regard azur, mille mercis pour le copieux déjeuner que vous avez organisé en notre honneur dans votre Moshav et bravo pour votre courage gentelmen (and women) farmers. Voir flotter côte à côte au-dessus de cette opulente tablée le drapeau marocain et israélien, après la didactique visite guidée de Yad Mordechaï, a personnellement éveillé en moi une vive  émotion et une grande espérance. Celle de la reprise des relations diplomatiques entre nos deux nations. Car les autres liens, mémoriels et patrimoniaux, humains et humanistes, sont bel et bien existants, et fièrement maintenus. Comment douter un seul instant de ce legs historique et générationnel ?  Comment ne pas être bouleversé par Haïm Boghanim alignant une blague sur l’autre en darija, chantant Abdelhadi Belkhayat, préparant avec amour de la kefta machouia et servant le couscous berbère à ses invités marocains, gandoura sur les épaules et kippa sur la tête, sous le regard ébahi de son fils ? Comment ne pas être touché par le jeune guitariste Micha Bitton qui nous a fait danser sur les rythmes de tubes amazighs hérités de ses grands-parents ? Toda raba à vous pour ces instants de liesse au Moshav puis pour ce mémorable diner d’au-revoir dans la maison de la fille de Haïm.

 

Je remercie également Daniel Bensimon, le Jean Jaurès de la Knesset, pour son accueil et sa très enrichissante intervention sur la réalité des préoccupations actuelles de la société israélienne. Votre sagesse, votre lucidité et votre pondération sont d’une rareté précieuse et exemplaire. Cet espoir de paix entre Israéliens juifs, arabes et Palestiniens, que vous portez si brillamment et courageusement depuis de si longues années, j’ai vu ses graines dans les mots enthousiastes et l’optimisme serein du jeune Yoav Stern et Ella Bitton, du Centre Shimon Peres pour la Paix.

 

Yoav, t’entendre expliquer dans un arabe littéraire parfait le travail admirable de votre Centre, et toi Ella, la petite marrakchie à la bouille d’ange, t’écouter parler des étoiles dans les yeux de ton futur périple au Maroc tout de suite après ton service civil, vaut à mes yeux tous les discours politico-politiciens sur la paix entre les peuples et la cohabitation interconfessionnelle et se fait écrouler la propagande ridicule que l’on connait contre la supposée arabo-islamophobie de la jeunesse israélienne. Rien ne pourra éteindre les voix de la paix et de la raison. Ni les plumes, ni les caméras pacifistes. Mes pensées vont dans ce sens à Yosi Bar Moha et Merav Betito qui nous ont reçus à l’association des journalistes israéliens, Rehov Kaplan à Tel Aviv.

 

Un vif merci également à Alain Assouline, le Sefraoui au grand cœur, au calme apaisant et à l’impressionnante culture, ainsi qu’à Joe Toledano... Voir des Israéliens d’origine marocaine occupant de prestigieuses fonctions au sein d’institutions médiatiques, politiques et associatives de renom est source d’orgueil pour les Marocains que nous sommes. Comme l’a si bien dit feu Hassan II, avec le départ de nos Juifs, nous avons perdu une grande partie de notre élite. Mais rien n’est jamais définitivement perdu. Comme vous avez gardé le Maroc en vous, nous avons gardé nos Juifs en nous, et comme vous le savez, vous êtes infiniment les bienvenus sur votre terre natale et celle de vos aïeux. Votre histoire collective, vos histoires individuelles, notre Histoire commune, sont toujours là. A nous de les maintenir et de la transmettre aux générations futures, marocaine comme israélienne, européenne ou américaine. Afin de barrer la route aux intégrismes destructeurs et construire les ponts de l’amitié.

 

Je dédie aussi une pensée particulière aux Parisiens Manou Vacaint (Oiknine), l’expert-comptable jamais en déficit de provisions de sourires, et Michelle Lévi, charmants compagnons de ballades et de shopping, dont l’humour piquant et subtil a égayé nos journées et nos soirées. Sans oublier bien-sûr l’adorable photographe et artiste Babylone au sourire permanent ainsi que la très affable Yaffa. Rav todot pour votre compagnie agréable et les magnifiques photos et vidéos par lesquelles vous avez éternisé et sublimé notre séjour israélien. Enfin, merci à Amnon Verner le kibboutznique de fond et militant infatigable de la Paix pour sa visite guidée de Tel-Aviv et ses précieuses explications.

J’espère n’avoir omis personne et m’excuse auprès de tous ceux que je n’ai éventuellement pas cités, notamment toutes les personnes présentes au diner du lundi soir dernier.

 

Mes amis,grâce à vous, à ces merveilleuses rencontres, à la leçon conjuguée d’universalisme et de fierté identitaire offerte par votre pays, je me sens encore plus Marocaine, musulmane, juive, arabe et berbère à la fois. En me faisant mieux comprendre le réel, vous m’avez donné l’énergie de mieux m’acheminer vers mon idéal. Celui de m’atteler, en plus de mes écrits journalistes, à la sauvegarde et à la renaissance de la mémoire et du patrimoine judéo-marocain, ainsi qu’au rapprochement des peuples marocains et israéliens…

 

Leitraot vé neshikot a kol !

 

Mouna Izddine, Journaliste

Casablanca Maroc

Email:mouna.izd@gmail.com

 

 

 

Reportage réalisé pour l’Observateur du Maroc

 

 

Une semaine en Terre Sainte

Une terre, deux peuples, une lassitude…

 

De Notre envoyée spéciale  à Jérusalem

Mouna izddine

 

Tant de choses ont été dites, filmées et écrites sur ce bout de pays... Alors que les extrémismes politiques et religieux se renforcent dans les deux camps, alimentés par la peur ou la lassitude des populations, et l’instrumentalisation d’une cause au profit de calculs géostratégiques par des dirigeants extérieurs, une question se pose : l’Israël d’aujourd’hui serait-il le mouroir de tous les espoirs de paix, l’antichambre d’une future guerre civilisationnelle sanguinaire et éradicatrice ? La voix des pacifistes, celle de la raison et du pragmatisme, se fait-elle encore entendre dans ce brouhaha d’accusations et d’hostilités mutuelles ? Qui sont ces acteurs qui tentent de faire bouger les choses de l’intérieur, à leur échelle? Et quel regard porte la jeunesse israélienne sur son avenir dans ce pays à la fois entaché par son passé, déchiré dans son présent, et résolument tourné vers le futur? 

Reportage

La ville qui ne dort jamais, Irlelo afsaka, Tel Aviv by day, stress et nonchalance

17 bornes plus loin. Il est sept heures. Une lumière ocre éclaire la baie de Tel Aviv, «la petite New York», caressant les corps rougis des vieux joggeurs sur la plage de sable blanc, les façades des hôtels de luxe et l’asphalte rutilant des rues, qui se font côtoyer immeubles contemporains et petites villas anciennes. La plupart des restaurants et des magasins ont d’ores et déjà ouvert leurs portes pour accueillir les premiers clients.  Si ce n’était les panneaux en hébreu, langue officielle avec l’arabe, on se croirait dans n’importe quelle autre cité balnéaire méditerranéenne. Cosmopolite, bouillonnante, festive, hybride, colorée, Tel Aviv est le cœur battant de la modernité israélienne, la capitale du business, ville des jeunes et pour les jeunes. L’après-midi, tandis que les jeunes actifs terminent leur stressante journée derrière les bureaux de verre du centre ville, les artistes et les romantiques vont chiner dans les marchés de Carmel et de Bezalel. Ou se balader dans le quartier côté de Neve Tzedek (littéralement, l’oasis de justice), ses galeries d’art et ses rues provençales, le Montmartre  de Tel Aviv, pour fumer un narguilé au son d’une reprise en hébreu de Majda Roumi, siroter un « Lemonana » (citronnade à la menthe) en débattant septième art et littérature classique à l’ombre de ses coquettes villas. 

 

Tel Aviv by night, l’amie de tous les genres

Le soir venu, la jeunesse branchée se retrouve sur le chic boulevard Rotschild, ses boutiques distinguées et ses immeubles Bauhaus éclairés de lumières tamisées. Des bimbos en tee-shirt moulant, mini-short et rollers aux pieds, employées pour la promo d’une rave-party dans le désert d’Eilat, esquissent un pas de danse avec des jeunes religieux ultra-orthodoxes, venus quémander quelques shekels aux passants et aux automobilistes. Le tout sous les applaudissements enthousiastes d’une foule bigarrée, nichée dans les mille et un bars et discothèques essaimant le quartier du même nom. Plus underground, le Lima Lima au 42  Lilenblaum Street attire les adeptes de musique urbaine alternative « made in Tel Aviv », singulier mélange de rock et de métal américain, de reggae jamaïcain, de pop anglaise et de variété israélienne. Dehors, autour des bancs publics, bière à la main, des adolescentes en petite robe d’été se déhanchent, chantonnant avec un accent marqué des airs de la bombe anatomique libanaise Haïfa Wahbe. Soudainement, on se sent plus à Beyrouth ou Casablanca qu’à Paris. En Orient tout simplement…

LA SOCIÉTÉ ISRAÉLIENNE EST UNE SOCIÉTÉ TRÈS JEUNE ET OÙ LE CONFLIT MAINTIENT EN PERMANENCE VIGILANT ET ÉVEILLÉ. CE QUI  CONTRIBUE À SON HÉDONISME, SON DYNAMISME, SON HYPERACTIVITÉ,  SA CRÉATIVITÉ PROLIFIQUE ET SON PENCHANT RECONNU POUR L’INNOVATION ET LES DERNIÈRES TECHNOLOGIES.

 

Au café Evita, rendez-vous incontournable de la communauté gay, lesbienne et transsexuelle de la ville, l’ambiance se veut encore plus déjantée, entre tenues affriolantes, danses lascives et flirts osés. Tel Aviv, consacrée depuis quelques années métropole « gay friendly », au même titre que San Francisco, Berlin ou Amsterdam, est en fait l’amie de tous les genres. Yoni, 18 ans, étudiant en électronique est franco-israélien, son petit copain, Benjamin, 22 ans, professeur de fitness, est d’ascendance falasha et leur amie, Nelly, esthéticienne, est arrivée en 1994  de Bucarest avec ses parents. Tous les trois, échangeant blagues et rires complices avec le serveur, un jeune Guinéen venu chercher fortune à mille lieues de son Afrique natale, s’apprêtent à achever leur soirée au Clara, sur la plage Frishman, le temple de « l’IT attitude », où, chaque été, des DJ du monde entier, roi des platines, viennent mettre le feu parmi les noctambules.  A leur sortie, des snacks orientaux attendent les noceurs affamés par la piste, la vodka et autres edens artificiels. « Barouh’aba lé Ir lelo afsaka », bienvenu à la ville qui ne dort jamais…

Bulle dorée versus désespoir rouge sang ?

Tel Aviv est-elle donc vraiment cette «bulle» d’insouciance narrée par Eytan Fox dans son long métrage culte, libre et ivre, indifférente aux tensions alentour, et qui finit par éclater tragiquement sur ses protagonistes ? Sa jeunesse, obnubilée par la seule envie de «s’éclater», ne se réveille-t-elle qu’au sursaut des bombes humaines, venues depuis les territoires occupés faire exploser sa rage et son désespoir, la spoliation de sa terre et son exclusion du «miracle israélien» ? Ou bien cette même jeunesse, apeurée par les attentats kamikazes dans un passé récent, brandit ce goût immodéré pour la fête comme un défi à la mort, un hymne à la vie, une rébellion contre une scène politique sclérosée et un conflit interminable ? Pour Denis Charbit, directeur du département de Sciences politiques de l’Université Ouverte d’Israël, la réponse est loin d’être tranchée : «La société israélienne dans son ensemble est une société très jeune (les moins de 35 ans représentent 40% de la population), qui a commencé quasiment sans personnes âgées, et où le conflit maintient en permanence vigilant et éveillé. Ce qui contribue à son hédonisme, son dynamisme, son hyperactivité, sa créativité prolifique et son penchant reconnu pour l’innovation et les toutes dernières technologies. C’est aussi paradoxalement une jeunesse ultra patriotique dans toutes ses composantes. Ce nationalisme exacerbé, qui surprend, voire irrite l’extérieur, est auréolé d’une dimension très sécuritaire, martiale, imposant le service militaire à ses garçons comme à ses filles (3 ans pour les premiers et deux ans pour les secondes) et privilégiant le règlement des problèmes par la force. Même si la force ne fonctionne pas à tous les coups, comme on a pu le constater avec l’affaire de la flottille de la Liberté». 

 

L’ultrapatriotisme assumé des enfants d’Israël

Il serait erroné en effet de croire que la jeunesse israélienne, y compris celle habitant les grandes villes, même éloignées des territoires palestiniens, soit a-politisée et insensible aux évènements du genre agitant son pays. Car, aux yeux de tous les jeunes Israéliens que nous avons eu l’occasion de côtoyer, étudiants, cadres supérieurs, employés moyens, artistes en herbe, journalistes attitrés, chômeurs ou collectionneurs de petits boulots, sans exception aucune, il ne fait aucun doute qu’Israël est leur pays, leur Nation. La majorité parmi eux qui est née sur place après les guerres israélo-arabes,  ne connait pas d’autre pays et ne comprend pas qu’on veuille les chasser de la terre qui les a vus pousser leur premier cri. Ceux qui ont émigré quant à eux avec leur famille lors des deux dernières décennies, souvent issus de milieux modestes, Israël est ce pays qui les a accueillis à bras ouverts, leur a offert cours d’hébreu gratuits et aides diverses à l’intégration, pour le simple fait qu’ils soient israélites et qu’il est du devoir d’Israël de ne jamais abandonner un enfant juif ou qu’il se trouve dans le monde, en Ukraine, en Ethiopie, et jusqu’en Amazonie. Pour tous ces jeunes, biberonnés au « lait bleu et blanc » depuis leur tendre âge scolaire ou à leur Alyah (littéralement, ascension), Israël est la terre promise par l’Ancien Testament, le rêve devenu réalité du père du sionisme Théodore Herzl, et  d’où ils ne partiront jamais. La plupart ressentent même le devoir de protéger, par la parole, l’écrit, la musique ou les armes, un Etat qu’ils disent tous menacés par les  velléités éradicatrices des « nouveaux Hitler », alias Mahmoud Ahmadinejad et Ismael Hanniyeh. Cette fièvre nationaliste, cet amour inconditionnel au langage parfois dur et choquant à l’égard des détracteurs de la politique israélienne, à l’envi taxés de « gauchos antisémites » ou de « néo nazis islamistes » par les plus radicaux, est omniprésente parmi la jeunesse israélienne.  Et même si beaucoup ne sont pas pratiquants voire ardents défenseurs de la laïcité, les ultra-orthodoxes ne représentant que 8% de la population juive israélienne (35% à Jérusalem), la grande majorité revendiquent leur judéité comme partie intégrante de leur identité, arborant  fièrement sur leurs torses juvéniles Haï, Maguen David et Menoras d’or et d’argent. 

 

 

Juifs et Arabes, deux poids, deux mesures ?

Guilat ou Gaza ?

Un peu partout dans les villes et villages,  fleurissent également sur les balcons des maisons ou les terrasses verdoyantes des kibboutz du désert de Judée des drapeaux d’Israël et des portraits à l’effigie de Gilad Shalit, le caporal, alors âgé de 20 ans, enlevé par le Hamas le  25 juin 2006. Et pour lequel des manifestations impressionnantes appelant à sa libération ont été organisées dans tout le pays durant notre voyage. Une mobilisation jugée quelque peu démesurée par une fange de l’opinion publique internationale, notamment arabo-musulmane, comparativement à l’indifférence envers d’autres détenus, palestiniens eux, estimés à quelque 10 000 ( 8 200 en 2006 selon l’ONG israélienne B’Tselem ) dans les geôles israéliennes. Deux poids deux mesures ? Gilad ou Gaza ? «Personnellement, je ne considère pas qu’enlever un soldat soit du terrorisme, c’est davantage un problème de droit international. Cependant, à nos yeux, les soldats ne sont pas des mercenaires, pressés de « casser de l’Arabe » pour aller ensuite vivre à Caracas », tempère Denis Charbit. Rina, journaliste vedette de la seconde chaîne privée  israélienne, que nous avons eu l’occasion de rencontrer lors d’un débat à Tel Aviv, résume la vision de nombre de ses compatriotes :  « A nos yeux ce ne sont pas des soldats, mais des enfants qui viennent de quitter les jupons de leur mère, d’ailleurs nous les appelons dans notre jargon « lebanim », les fils ». Des « enfants » qui auraient dans la même optique agi « en légitime défense » lors de l’assaut de la flottille de la Liberté, obéissant aux ordres de leurs supérieurs et se défendant à balles réelles contre des «pacifistes » munis d’armes blanches.

Légitime défense, démocratie…et néo-apartheid ?  

Et même si l’élite de gauche israélienne reconnaît «la grave erreur» de son gouvernement et de son armée dans la gestion de cet incident, les mêmes intellectuels accordent la légitimité à ces derniers pour les protéger contre ce qu’ils estiment être de l’ingérence et de l’agression étrangère : «Quand les médias et les ONG étrangers parlent de droits de l’Homme, accusant Israël de se croire au dessus de la légalité internationale, ils semblent oublier que  cette « esthétique politique »  nous apparaît à nous comme un luxe par rapport aux dangers encourus par notre pays. Nous sommes en état d’urgence depuis 62 ans. Les Palestiniens sont certes des gens à genoux, ils souffrent énormément, mais ne sont pas menacés dans leur existence comme nous, Juifs et Israéliens.  Ce sentiment vire parfois à la paranoïa. A l’origine de certaines lois dictatoriales (dont quelques unes datent du mandat britannique), il se mêle à une grande velléité d’ultralibéralisme et de démocratie, créant  une sorte de schizophrénie au sein des sphères politiques et judiciaires israéliennes. Une des preuves de cette coexistence difficile entre sécurité nationale et nécessité démocratique est la décision prise par la Cour Suprême israélienne en septembre 2007, l’une des plus interventionnistes au monde, annulant sur 30 kilomètres le tracé du mur (séparant Israël de la Cisjordanie) à proximité du village palestinien de Bil’in, pour cause de préjudice subi (grande surface de terres isolées et oliviers arrachés) supérieur à l’avantage tiré en terme de protection des populations israéliennes avoisinantes. Cette décision judiciaire très controversée est un cas d’école, tant on a rarement vu dans l’histoire contemporaine le tribunal d’une force occupante accepter les doléances d’une population occupée », soutient Claude Klein, professeur émérite de droit public à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Mesure révolutionnaire aux yeux des Juifs Israéliens, anecdote dérisoire au regard des 20% d’Arabes Israéliens qui n’ont de cesse de dénoncer leur statut de citoyens de seconde zone, décriant les discriminations, légales ou larvées, dont ils se disent victimes de la part des autorités et de certains concitoyens de l’Etat Hébreu. Parmi lesquelles l’interdiction pour un ressortissant palestinien de vivre avec son conjoint israélien en territoire israélien, ou encore l’impossibilité de contracter une union interconfessionnelle en Israël, loi qui contraint les couples mixtes à aller se marier à Chypre ou Malte. Une façon sournoise de conserver le caractère fondamentalement et majoritairement hébraïque de la société israélienne ?: « En tous cas, cette discrimination ne touche pas que la vie privée de la minorité arabe. Nous estimons à 70% la part des entreprises israéliennes publiques et privées excluant d’office les candidats arabes dans leur politique de recrutement, pour estiment-t-elles, des raisons de sécurité nationale, ou par excès de prudence. Du coup, des milliers de jeunes diplômés se retrouvent au chômage pour simple délit de faciès, nombre parmi eux choisit alors la voie de l’exil en Europe ou aux Etats-Unis, quand ils en ont les moyens», déplore ainsi le directeur de l’Abraham Fund Initiatives, rencontré dans la ville mixte de Saint-Jean d’Acre, dite Akko. 

Shoah et Mur de la Honte

 «Le monde est aveugle à la Shoah, les Juifs sont aveuglés par la Shoah …». Jamais cette citation de l’écrivain français Régis Debray ( in « Lettre à un ami israélien») ne parait sonner aussi juste qu’à la sortie de Yad Vashem, le mémorial de l’Holocauste à Jérusalem. Images d’horreur insoutenables, témoignages poignants, vidéos terrifiantes…Les yeux de rouge de larmes, la mine défaite, rares sont les visiteurs à ne pas sortir bouleversés d’émotion de la visite du musée de la Shoah. Et toujours avec la même question intérieure lancinante, à laquelle personne ne saura probablement jamais donner une réponse: pourquoi ?

Pourquoi aussi construire des murs à un milliard d’euros quand on peut construire des ponts pour quelques milliers de shekels? La peur de l’autre justifie-t-elle de légitimer une ségrégation raciale qui ne dit pas son nom ? La clôture de sécurité, « Geder Ha Hafrada » , hideux grillage de plus de 700 kilomètres, est visible depuis la vieille ville de Jérusalem et partout aux abords de la Cisjordanie… Si les attentats kamikazes ont baissé depuis sa mise en place, cette construction a surtout entraîné de terribles conséquences sociales et humanitaires sur les populations arabes de Jérusalem Est et de Cisjordanie, qui doivent notamment passer des heures de contrôle, sous un soleil de plomb ou une pluie battante, aux multiples check points avant de pouvoir rendre visite à leur proches de l’autre côté du  Mur, se rendre à l’école, à l’hôpital, prier sur les lieux saints…ou juste cultiver leur lopin de terre. Contesté jusque par les colons de Cisjordanie, à l’instar de Yitzhak Grunewald, directeur d’école et membre du conseil local d’Elazar, une colonie du bloc Gush Etzion, l’aberrant «Mur de la Honte», que les autorités israéliennes prétendent temporaire «jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne se décide à mettre fin au terrorisme», est là depuis 8 ans…

Pour que cesse la voix des armes et de la peur

C’est le conflit le plus long du 20ème siècle, mais aussi le moins meurtrier, toutes proportions gardées. En plus de 60 ans, le conflit israélo-arabe a fait 100 000 morts, contre 300 000 en 10 ans lors de la décennie de cendre en Algérie. Certaines morts compteraient-elles plus que d’autres ? «Ce conflit cristallise autant de passions car il dure depuis trop longtemps et le Moyen-Orient représente quelque part l’alter ego de l’Occident. Cela fait aussi BCBG d’avoir son opinion sur ce conflit, ça fait briller dans les salons de soutenir l’un ou l’autre camp.  Les médias à leur tour ont une aspiration à simplifier les choses et à requérir l’appartenance à un camp, et c’est regrettable », constate D. Charbit. Dans l’idéal, chacun devrait se demander ce qu’il fait pour la paix…  

 

 

Sderot, mon voisin, mon ennemi, mon miroir…

Sderot, petite ville juive nouvelle bâtie à une dizaine de kilomètres au nord-est de la bande de Gaza. Ici, de quelque côté de la frontière que l’on se place, l’ennemi, c’est l’autre. Celui qui envoie des roquettes sur les villages voisins ou se fait exploser au milieu d’un bus bondé de civils. Ou, de l’autre rive, celui qui bombarde une prison à ciel ouvert où s’entassent 1,5 million d’âmes  sur une étroite bande sablonneuse de 360 Km2, tuant 1500 femmes, vieillards et enfants en moins d’un mois au nom d’une guerre contre des « terroristes » démocratiquement élus. A qui la faute ? Qui sont les agressés, qui sont les agresseurs ? Où sont les gentils, où se cachent les méchants ? Insensée compétition victimaire, ridicule dichotomie et dangereuse vision manichéenne d’un conflit hautement complexe, à laquelle refuse d’adhérer Daniel El Hazar, père de six enfants, habitant le kibboutz Saad depuis 1977 et membre de l’Association «  Kol Akhar », « Une autre voix », forte aujourd’hui de 80 adhérents : « A partir de 2001 et jusqu’en 2008, nous avons subi sans arrêts des tirs de Gaza. Auparavant, avant la première Intifada en 1981, nous nous baignons ensemble avec les Palestiniens, ils venaient travailler à Sderot et nous commercions avec eux, c’était une époque paisible, hélas révolue. Depuis, la situation s’est beaucoup détériorée, la population juive de la région a développé des comportements très agressifs vis-à-vis des Gazaouis, certains s’étant sentis « dupés » par les Palestiniens alors qu’ils avaient activement milité pour le retrait des troupes israéliennes de cette bande occupée. Nous pensions alors que ce retrait ramènerait le calme dans la région et aiderait au développement socio-économique de Gaza. Hélas, le Hamas a pris le pouvoir et les tirs ont repris de plus belle. La violence n’est pas une solution. C’est pour cela que nous avons décidé de suivre une autre voie, celle du dialogue direct avec la population gazaouie ». Eric, militant lui aussi au sein de la même association pacifiste, poursuit : « Cette guerre nous a tous usé et le siège imposé à Gaza nous dessert tous, il ne fait que renforcer les tensions et les animosités entre les civils des deux bords. Nos enfants vivent dans la peur, et les petits Gazaouis vivent dans l’isolement et le dénuement.  Le centre dans lequel nous nous trouvons a été construit à la mémoire d’Ella Abucassis, une jeune femme tuée par une roquette à Sderot alors qu’elle tentait de protéger son petit frère. C’est tout un symbole pour nous de rencontrer ici même les Gazaouis, étudiants, hommes d’affaires, membres du Fatah ou autres, que nous invitons pour les débats intercommunautaires. C’est tout un parcours du combattant pour eux d’obtenir l’autorisation de passer la frontière et, pour des raisons évidentes de sûreté, ils n’informent pas les autorités du Hamas du vrai but de leur sortie de Gaza. Mais aucun de nous ne baissera les bras, quitte à n’avoir qu’Internet et le téléphone comme uniques moyens de communication, nous continuerons à nous rencontrer et à nouer des relations fructueuses pour tous. Jusque ce que la paix soit faite, Barukh Ashem, grâce à Dieu».

Un espoir nommé Jaffa…

 «La société israélienne est une société paradoxale qui produit à la fois du consensus et du disensus, entre Juifs et Arabes musulmans et chrétiens certes, mais aussi entre Juifs. Le projet d’homogénéité de base a montré ses limites et très vite, nous avons fait l’expérience de la pluralité et de la complexité de notre société. Cette dernière a ainsi créé un « homo israelicus », avec son argot et ses habitudes singulières, sans que chacun se sente pour autant totalement fondu dans cet ensemble. Idem pour les Arabes israéliens : 60 ans après la « Naqba » et l’exil des trois quarts des Palestiniens, on retrouve une société arabe forte, sûre d’elle-même, parlant couramment l’hébreu, avec son identité et ses revendications propres », soutient Denis Charbit. Tous les ans, Israël perd 10 points de son PIB dans l’armée et la sécurité, au détriment de l’éducation, par laquelle nombre de militants sont convaincus que la paix viendra. Comme Ibrahim Abu Shindi, personnalité incontournable de Jaffa…  Jaffa la palestinienne, Yafo l’israélienne, la fiancée de la mer, sa romance cinématographique éponyme, son souk bariolé et ses célèbres orangeraies à l’histoire amère…Dans cette vieille petite cité historique de 55 000 âmes au sud de Tel Aviv, se côtoient 35 000 habitants de confession juive et 20 000 autres de confession musulmane et chrétienne, partageant souvent les mêmes immeubles, la même vie de quartier et la place centrale, vestige de l’ère ottomane. Perché sur une colline verdoyante surplombant la mer azurée, le « Arab Jewish Community Center » se veut le symbole d’une coexistence intercommunautaire sereine et fructueuse possible. Dans ce centre construit par la Villa avec l’aide de dons étrangers, des familles juives, chrétiennes et musulmanes de condition modeste, comme la plupart des résidents de Jaffa, sont accueillies de 7 heures du matin à 10 heures du soir : « Ici, la politique n’a pas sa place. Les enfants se retrouvent au centre après l’école, ils se rencontrent dans l’art, le  sport, la musique, la danse, le chant, les cours de langue ou le théâtre. On donne en outre des formations aux femmes, on les aide à trouver un emploi pour améliorer le niveau socio-économique de leur foyer et cesser de jeter la pierre à « l’autre ». On essaie aussi de travailler avec les nouveaux migrants russes pour leur faire connaître ces Arabes et ces Musulmans qu’ils haïssent car ils les voient tous comme des terroristes et des kamikazes potentiels », explique Ibrahim Abu Shindi, le directeur de centre, entre deux salutations à deux éducatrices juives, occupées à faire synchroniser leur pas de ballet à des fillettes arabes et leurs copines israélites. La rencontre s’achève autour d’un café turc et des douceurs bulgares :  « La grosse erreur de l’Etat hébreu est de ne pas considérer les Arabes israéliens comme un pont entre les deux communautés  et de s’avouer qu’il existe des extrémistes partout. Parallèlement, aux Palestiniens qui nous traitent, nous autres Arabes israéliens, de traîtres, je rétorque que c’est à eux de rejoindre le train du progrès et de l’avenir, ou de rester sur le quai. Quasiment toute ma famille s’est exilée en dehors de Palestine, mais au lieu de me lamenter sur mon sort, je cherche des voies d’avenir, et le futur est dans la coexistence, dans un Etat binational qui garantirait les mêmes droits aux citoyens Juifs et aux Arabes, sans ségrégation. Pour cela, nous avons besoin de vrais leaders des deux bords, pas de « leaders en plastique » comme on dit chez nous. Je ne suis pas un politicien ni un utopiste, juste un homme qui croit aux fruits du travail collectif», conclut ce militant pacifiste de longue date.

Jérusalem, trois fois sainte, fille d’Abraham, père de tous

Jérusalem. Samedi soir sonne la fin d’un shabbat tranquille sur la ville de tous les sacrés monothéistes, et le début d’un majestueux spectacle de sons, d’images de et lumières au musée de la Tour David autour de l’histoire de la cité biblique.  Restaurant YMCA, face au mythique hôtel King David :  « Le heurt des ignorances est insupportable. Nous devons nous parler. Nous sommes tous les enfants d’Abraham. Sans dialogue, la voix des armes reprendra. Dites-moi tout ce que vous avez sur le cœur mes amis, j’en ai entendu des vertes et des pas mûres, des tendres et des très dures ». La présentation teintée d’humour bien sépharade de Rabbi Dov Maimon sonne comme une prophétie sans appel, tout de suite après la rencontre avec un porte-parole de l’Organisation de Libération Palestinienne, ardent défenseur de l’Initiative de Paix Arabe, approuvée par 57 Etats arabes et musulmans en mars 2002 à Beyrouth. Ce rabbin enjoué originaire de Tunisie, père de huit enfants, maître de conférence à l’Université Hébraïque de Jérusalem, a consacré sa thèse ( Sorbonne, 1995) aux confluences entre mystique juive et musulmane. Aujourd’hui, il dédie une grande partie de son temps aux organisations de dialogue judéo-musulman au Proche-Orient, qu’il a fondé ou cofondé. Dans son carnet d’adresses, se côtoient étudiants islamistes, rabbins ultra-orthodoxes et acteurs de la société civile israélienne et palestinienne..

Histoire, Mémoire et Espoir, la saison de la raison…

Dimanche. Le séjour s’achève dans la vieille ville de Jérusalem. Dans l’enceinte des séculaires remparts de pierre blanche, la foule d’habitants et de touristes religieux passe en quelques pas d’un quartier à l’autre. Le quartier arabe et ses transistors diffusant des classiques d’Oum Kaltoum ou Abdelhalim, le quartier chrétien, sa Via Dolorosa et ses échoppes croulant sous les statuettes et les toiles de la Vierge Marie et du Divin Enfant, le quartier juif et arménien et ses pieux habitants. Ici, les kippas, les étoiles de David et les lévites côtoient les soutanes, les croix et les hidjabs.

Recueillement à la chaîne sur le tombeau du Christ au sublime Saint-Sépulcre, maison des quatre églises, récitation de la Fatiha obligatoire pour l’accès étroitement surveillé au majestueux Dôme du Rocher, à Masjid El Aqsa et sa fameuse Porte des Marocains, file pour l’insertion de petits v?ux en papier dans le Mur des Lamentations, dernier vestige du Temple…Bi Al Qods, à Jérusalem, be Yérushalayim, toutes les prières sont recevables…Pour la paix de la ville trois fois sainte…

Au terme de ce voyage troublant, mille émotions, mille interrogations, une certitude : de Jérusalem à Akko, de Tel Aviv à Eilat , de Haïfa à Nahariya, en passant par le désert de Judée, la Galilée et la Mer Morte, tous confient leur lassitude. Israéliens, Palestiniens, Arabes, Juifs, Druzes, Bahaistes, Bédouins et  Chrétiens, usés par un conflit bientôt centenaire, et portés par l’espoir d’une vie à côté ou avec l’Autre, sans haines et sans guerre. Une vie tout simplement ordinaire.

 

Mouna Izddine, Journaliste

Casablanca- Maroc

Email: mouna.izd@gmail.com

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