Share |

La Foi, par Bob Oré Abitbol

La Foi, par Bob Oré Abitbol

 

La crise faisait rage, les temps étaient durs, les gens vivaient à moitié : C’était la guerre. Ce n’était pas la guerre atroce que vivaient les Français, les Anglais contre les Allemands, mais c’étaient les rationnements, les couvre-feux, la disette, le froid, la misère. C’était également le temps de la débrouille, du troc, des combines et du marché noir.

- Ton étoffe contre mon sucre !

Les tickets qu’on s’échangeait en grand secret en chuchotant peureusement. La ville était grise le jour et noire la nuit.Les gens marchaient vite, rejoignant leur famille, regagnant leur abri.

Ma grand-mère vivait au Mellah comme presque tous les Juifs. Promise à sept ans, mariée à treize à un homme de grande sagesse, Abraham, qui allait devenir sa raison d’être, elle s’organisait.

Très vite, elle avait eu des enfants, Isaac d’abord, qu’elle adorait, puis Haïm, Simone qu’elle aimait tendrement, Elias, Julie, Perla et plus tard d’autres enfants.

Les grandes familles étaient chose courante et la contraception n’existait pas. Fille unique, ma grand-mère Myriam avait sa mère qui l’aidait, la défendait, la gardait, la protégeait.

Grand Père était rabbin, mais un rabbin libéral, à l’esprit ouvert et enjoué. Philosophe, homme de bien, humble et modeste, à la barbe courte, aux yeux doux où la lumière dansait quand il parlait de « Dieu » et il en parlait souvent.

J’adorais ma grand-mère qui me le rendait bien. C’était une femme merveilleuse, drôle, spirituelle et spontanée, au beau rire mêlé de larmes chaque fois qu’elle évoquait ses souvenirs.

Plus tard, quand les enfants se marièrent, qu’il eurent eux-mêmes une progéniture, c’est elle qui devint le ciment, le point de ralliement de toute la famille.

Bien que nous soyons devenus fort nombreux, elle reconnaissait tout le monde et avait un mot gentil pour chacun. Plus jeune, elle avait été une femme énergique et même sévère. Elle dressait tout son monde et sa voix, quand elle s ‘énervait, faisait trembler tous ses enfants. Mais les années avaient ramolli ses exigences et elle n’avait plus que de la tendresse à nous offrir. Elle était petite, boulotte et extrêmement sympathique. Elle habitait désormais au Canada avec nous. Un jour, elle fut victime d’un vol et sa télé disparut. Mon oncle l’avait aussitôt remplacée, mais elle, avec un sourire malicieux, avait demandé :

-Es-tu sûr qu’il y aura des films aussi bons que dans l’autre      télé ?

Elle vivait moitié dans le présent, moitié dans le passé.

Elle appelait ses chers disparus et conversait avec eux pendant des heures entières, les sollicitant, les réprimandant demandant leur aide pour tel ou tel de ses enfants. Elle les priait d’intercéder auprès de « Dieu» puisque, en était-elle certaine, ils y avaient directement accès.

Nous avions entre nous une complicité de fiancés. Nous nous regardions et je comprenais, sans même qu’elle ait besoin de parler, tout ce qu’elle voulait me dire.

Comme elle me manque. Comme je regrette son doux sourire, sa chaleur humaine, sa générosité, sa grande âme candide et belle.Elle comprenait toutes les situations, les analysait rapidement, logiquement, puis donnait son avis judicieux, calmait les esprits, réglait les différends et, à force de patience et d’amour, maintenait une atmosphère de paix dans la famille.

Mais là, c’était la guerre ; comment ferait-elle pour nourrir tout son monde ?

-Abraham, dit-elle à son mari plongé dans ses prières, Abraham, il nous faut du pain et des bougies.

-Dieu y pourvoira, dit-il, Dieu y pourvoira.

-Comment <<Dieu>> peut-il se préoccuper de nous envoyer pour ce soir du pain et des bougies ? soupirait-elle.

-Les voies du Seigneur sont impénétrables. Dieu est grand. Dieu est unique. Il y pourvoira.

Et là, pensif, le cœur et l’âme encore pleins des paroles de Dieu, il sortit.

Dans le Mellah, les rues étaient sombres. Les gens parlaient à voix basse. Quand ils le voyaient passer, ils couraient lui embrasser la main. Grand-père marchait donc, absorbé et tranquille : sur son chemin, il trébucha sur un lourd sac en papier brun.

Il le souleva, l’ouvrit.

Le paquet contenait du pain et des bougies.

 

Bob Oré Abitbol

boboreint@gmail.com

Commentaires

Options d'affichage des commentaires

Sélectionnez la méthode d'affichage des commentaires que vous préférez, puis cliquez sur « Enregistrer les paramètres » pour activer vos changements.

Tu écris: "Ma grand-mère vivait au Mellah comme presque tous les Juifs."

Je ne sais pas de quel mellah tu parles, mais dans celui de casablanca, seule une très petite minorité de la population juive de la ville y vivait.

Egalement dans ton récit, tu écris : "... Promise à sept ans, mariée à treize à un homme etc...."

Il faut préciser que cette coutûme n´était pas appliquée pour toutes les fillettes juives au Maroc; Il faut savoir différencier entre les juifs Toshavim (autochtones) et les Megorashim (expulsés, venus de l´Espagne et du Portugal).

Cette coutûme était pratiquée parmi les familles juives Megorashim, pour la pluspart illettrées et démunies.

Paul Zimmerman

Contenu Correspondant