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LES VALISES, par Bob Oré-Abitbol

 

LES VALISES

 

Aéroport, 22 décembre. Gare centrale, 2 janvier. Navires glissant sur l’océan, n’importe quand.

Valises, valises de toutes les couleurs, de toutes les formes,

Petites valises, grandes valises, baluchons de misère et malles de grand luxe.

Au cours de mes voyages, j’en ai vu des valises, énormes panses ventrues remplies du strict nécessaire, maisons que l’on emporte avec soi ainsi que des escargots.

Comme elles parlent bien ces valises et comme elles représentent parfaitement leur propriétaire : vaniteux, pauvres bougres, gens pressés, poètes, artistes, hommes d’affaires, mères qui vont revoir leur fille à l’autre bout de la terre.

Celle du riche vaniteux : griffées au nom du dernier couturier à la mode, que les porteurs manipulent avec soin.

Celle du pratique : la Samsonite multiforme, multicolore et multipliée à cent mille exemplaires, photocopie de l’anonymat.

Celle de l’immigrant : déchirée cartonnée, décousue, recousue, déguisée avec des cordes tout autour pour plus de sécurité, sécurité dérisoire.

Celle du grand voyageur : bourrée de tampons, Passeport désuet où chaque hôtel met sa marque : Hôtel du Nord, Marseille, Ritz Carlton Paris, Hôtel Savoie à Genève, Hôtel Genève en Savoie, Hôtel Terminus, n’importe où.

Celles couvertes de plastique, valises sans âme et sans vie qui ne traduisent que la mesquinerie et l’avarice.

Sac de toile qui chante l’aventure : étudiant, barbe naissante, grand blond aux sandales.

Oui, j’en ai vu des valises, des grandes, des petites, de toutes les couleurs.

Des vertes et des pas mûres.

Des qui criaient la nuit par peur des soldats. Solitaires et tristes dans des stations trop noires.

Dès qu’on emportait à l’aube par peur des voisins.

Des pleines de dollars,

Des pleines de désespoir.

J’ai vu aussi un baluchon qui disait adieu dans les films silencieux d’un vagabond sympathique.

-Et je t’ai vu, moi aussi, nerveux, fatigué, joyeux, excité, après un voyage trop long, des nuits sans sommeil.

M’emportant avec toi dans les matins gris de villes sans soleil.

Je t’ai vu plier sous le poids de toutes les choses que tu me faisais porter. J’ai tremblé avec toi devant les douaniers tout-à-déclarer, rien-à-déclarer. J’ai essayé pour toi de dissimuler entre deux chemises ta tricherie sympathique.

Nous avons pris ensemble pris taxis et autobus brinquebalants. J’ai été transvasé, transplanté, transbahuté, traumatisé d’hôtel en hôtel, d’aérogare en aérogare, de Charybde en Scylla.

Bien sûr, tu m’as fait découvrir des pays et je t’ai vu sourire à Bahia, danser à Rio, souffrir à Java.

J’ai été témoin de tes premières affaires, de tes grandes aventures, de tes petites faiblesses et de tes grands défauts, désordre infernal, fourre-tout où tu jetais pêle-mêle tes vêtements encore pleins de sueur. On ne connaît bien les gens que lorsqu’on voyage avec eux.

Je t’ai vu paresseux, actif, heureux et triste, vidé dans des villes de pluie où tu étais seul au monde, à part moi.

N’ai-je pas été ton compagnon fidèle? Ne t’ai-je pas suivi comme un chien, sans me plaindre, sans dire un mot, contre vents et marées, contre rires et tempêtes ? Ne me la suis-je pas bouclée quand il le fallait ? T’ai-je abandonné, moi, quand tu as eu des coups durs ? Et toi, tu me quittes pour une plus belle que moi, pour une fille à papa. Et tu me laisses dans un coin, au fond d’un placard, dans le noir.

Moi qui aimais tellement voyager.
Emmène-moi une dernière fois.
Laisse-moi voir New-York, Hong Kong, Montevideo.
Une dernière fois.
Laisse-moi voir
Les villes crasseuses, les villes soleil.
Nassau la belle,
Paris la nuit.
Naples et mourir.
Rome immortelle,
Florence musée vivant,
Marrakech ville rouge.
Une dernière fois
Emmène-moi
Pour le souvenir !
Une dernière fois !
Une dernière fois ! 

 

Bob Oré-Abitbol 

Le gout des confitures

boboreint@gmail.com

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