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BH 

Deux jeunes juifs marocains sous les drapeaux U.S., Bébert et moi et le Vietnam, par Victor ihyia Assouline

 

 

J'ai eu beaucoup d'amis qui s'appelaient “Bébert”.  C’était un surnom populaire qu'on utilisait a la place d'Albert ou d'Abraham. Un surnom trés sympathique.

Mon ami de toujours, Bébert ( babs, avi) Toledano) avec qui j'ai quitté le Maroc.

Bébert Attias et Bébert Ayache a New York

Bébert Cohen et Bébert Abisror a Los Angeles.

Chez “Bébert”. Non...ça c'est un resto de Couscous Tunisien a Paris.

Bébert Einstein ?... Je ne l'ai pas connu mais tout est relatif.

Et mon ami “Bébert”.

 

La guerre du Vietnam me relie a jamais a lui car elle a changé le cours de notre vie et nous aura marqué pour toujours.

Je ne divulguerai pas son nom de famille par respect

 

 Nous habitions Bébert et moi dans le même quartier de la rue des anglais a Casablanca; Nous étions inséparables. Nos deux sœurs aînées travaillaient a la base américaine de Nouaceur en tant que Sténodactylos et avaient mariés des G.I's de l'US Air Force"; Ce qui nous permettaient, a lui et a moi, certains privilèges au PX de la base( blue jeans, popcorn, peanut butter, chemise en laine a gros carreaux rouges.

On avait dix ans et on frimait comme pas possible devant les copains.

Deux petits gamins marocains qui se prenaient pour des Américains.

Sa sœur avait marié un grand texan au cœur d'or qui s'est converti au judaïsme et qui donc avait dû subir une chirurgie,. Hem!, comment dirais-je.. esthétique a l'âge de 35 ans. Je crois que comme preuve d'amour il n’y pas plus convaincant.

D'ailleurs, aujourd'hui, a l’âge de plus de 80 ans, on peut toujours le voir a la synagogue, dans la Valley de Los Angeles, ou il prie régulièrement.

Ma sœur, quelques mois plus tard, avait opté pour un des seuls Juifs de la base; Léonard Dreyfuss; Un homme assez excentrique mais très sympathique. il était inutile de sortir les couteaux pour lui, le Mohel était déjà passé par la.

Il conduisait une Ferrari 59 qu'il garait en face du lycée Ibn Toumert ou nos deux sœurs respectives et leurs maris habitaient.

Toujours frimeur, je m’asseyais dessus, d'abord pour bien rappeler aux élèves a qui elle appartenait et surveiller qu'on ne fauche pas les écussons.

Nos deux beau frères allait éventuellement être transférés près de Los Angeles. Bébert et sa famille avait donc suivi la sœur aînée en Californie.

Un an, après, toujours a la traîne, toute ma tribu arrivait aussi

 

 A Los Angeles, dans les années 60, Il y avait très peu d'étrangers. Même les Mexicains n'étaient pas encore arrivés. C'est pour vous dire.

Il devait y avoir une vingtaine de familles Marocaines en tout. Maintenant,  Tbarkelah, c'est tout un peuple. Entre les Marocains du Canada, d’Israël et de France qui arrivent tous les jours, on pourrait demander l'indépendance.

Donc, nous voilà lui et moi sur "Sunset Boulevard" a la plus belle époque que cette ville ait jamais connue....1967...The Summer of Love....On travaille la, tous les deux au " Old World ". Un des premiers resto bio au monde.

Toutes les stars Hollywoodiennes y venait religieusement .

Un vrai défilé de "Who's Who".

De Gloria Swanson a Steve Mc Queen en passant par Cary Grant, Marlon Brando et Jack Nickolson, qui n'avait pas encore un seul film a son crédit.

Deux petits marocains, juste descendus de bateau (Queen Élisabeth) au beau milieu de tout ce monde.

Gregory Peck, la plus belle voix d'Hollywood, après m'avoir entendu réciter les spéciaux un jour,  m'avait dit
- "you've got a good voice young man, do something with it”. 

Venant de lui, je bombais le torse.

Bébert, de son côté s'était fait ami avec l'ancienne bande de copains du fameux James Dean.

On a essayé de dire qu'on était marocains mais ils confondaient avec Monaco, alors on a laissé tomber et on est devenu français a un temps ou les français avaient encore la cote. 

 

Pendant ce temps, la guerre au Vietnam s'intensifiait tous les jours et le besoin d'hommes en uniforme aussi.

 Le service militaire était obligatoire. Bébert fut appelé sous les drapeaux au début de 68. Il était basé a Tacoma Washington. Je fus appelé, quelques mois plus tard, évidemment, et me suis retrouvé dans l'Oklahoma, a Fort Sills.

Le fameux “Indian Chief” Geronimo, est enterré juste a l'entrée du fort.

Deux jeunes juifs marocains sous les drapeaux U.S.

Fiers de nous, et fiers de servir notre nouvelle patrie, nous avons tous les deux excellé dans l’armée

Bébert en tant que Medic et moi me retrouvant en tête de classe comme candidat pour l’académie militaire. C'est sûrement cet effort de notre part qui nous a fait remarquer et a précipité  les événements qui vont suivre.

Les ordres arrivent. Bébert se retrouve au Vietnam dans une unité de combat avancée. La “First Air Cav Division”. Une division qui s'est très bien distinguée pendant cette guerre.

.. Il faut ajouter que c'est la fameuse "Têt Offensive" qui décime les troupes Américaines au rythme de 600 a 800 soldats tués par "Semaine".
Et voilà que ce petit Marocain, qui n'avait jamais vu un asiatique de sa vie, devenait leur mortel ennemi.

Il m'écrit des lettres me décrivant l'horreur.. Ses lettres (que j'ai toujours) sont souillées d'argile rouge et de boue..
Sa company est isolée et a la merci des éléments. Un hélicoptère les ravitaille en munitions et autres et repart avec les lettres de ces pauvres soldats qui n'arrêtent pas d'écrire se demandant si c'est leur dernière lettre d'adieu.

Ils ont été attaqués au mortier la nuit d'avant, et, a l'aube, parsemés dans le périmètre, des dizaines de soldats morts et blessés. Il administre des piqûres de morphine aux blessés graves et a ceux qui flippent complètement.

Une autre de ses besognes est de mettre les corps dans ces fameux sacs noirs en n'oubliant pas de les identifier avant. Heureusement, il dit, qu'il y a l'opium (faut pas le dire) et l'herbe sinon ils deviendraient tous fous.
Il me dit qu'il est heureux de savoir que j'arrive bientôt, qu'il m'attend et que même si on n'est pas dans la même unité, le fait que je sois la atténuera un peu sa solitude.

Mes ordres arrivent trois mois après. Je dois rejoindre une unité d'infanterie en tant que Radio dans le triangle ou les frontières du Laos, Cambodge et Vietnam se rejoignent, en plein dans le ” Ho chi min trail”

Au Vietnam, les premiers a se faire flinguer en embuscade étaient le Lieutenant, le Medic (pauvre Bébert) et la Radio(pauvre moi). Après ça c'était la panique générale et le Viêt-Cong faisait ce qu'il voulait .

Je me retrouve a la base aérienne de Oakland, Alameda naval air station,  près de San Francisco, d'où des centaines d'avions cargos partent chaque demi-heure pour le Vietnam. Le mien est a”20 hundred hours”.

 Huit heures du soir, (o khlass.) Direction Bien Hoa, Vietnam.
Je reçois ma paperasse, mon M16, ma Machette, ma Bible de poche et mes "Jungle fatigues" ( l'uniforme de guerre)..

Victor Assouline, Corporal. Radio specialist. 4th Infantry Division U.S Army et fils de Yaacob o mssodé, blemara derb l'engliss.

Bébert avait réussi a obtenir une permission spéciale et s'était fait évacuer vers Bien Hoa pour attendre mon avion prévu vers vingt-deux heures ( heure locale)
Je n'étais pas dans l'avion. Il s'est dit que j'avais raté mon avion, que j'arriverai dans le prochain.

Il a passé toute la nuit a attendre. 18 avions cargo en tout. Tous en provenance d'Alameda Air Station et toujours aucun signe d'un petit marocain en uniforme de jungle

                        Victor ne viendra pas. Victor ne viendra plus.    

Un coureur, partant de l'infini, n'arrive jamais.

Pensif et anxieux, Je faisais les cent pas le long des barbelés autour de la base en attendant l'heure du départ quand un taxi s'est arrêté de l'autre côté et le chauffeur, un vieux noir m'a crié -" hey ! wanna go back an see yo Mama ?  (Littéralement) -Tu veux aller revoir ta maman ?
 Je n'ai pas hésité une seule seconde; Entre ce que Bébert me racontait des combats et mes pauvres parents qui avaient déjà perdu un fils deux ans plutôt, mon choix était facile.

 J'ai tout laissé sur place. (J’ai gardé la Bible de poche) je me suis changé en tenue de sortie militaire et le taxi m'a amené a l'aéroport de Oakland.

Je venais de déserter l'armée Américaine. Une décision qui changera le cours de ma vie radicalement et qui s’avérera lourde de conséquences.

Le lendemain je prenais un avion pour Paris, puis, plus tard un avion pour les Indes et plus tard encore, un autre pour Londres et puis un autre  pour Tel Aviv.

 J'ai vécu quatre ans en juif errant, voyageant d'un pays a l'autre en attendant que la guerre finisse.  (je dois avouer qu'il y a eu pire)

Bébert m'avait écrit pour me dire qu'il avait ressenti une immense tristesse ce soir-là au Vietnam mais qu'il était absolument ravi de ma décision.

 L'horreur est quelque chose qui n'a pas besoin d'être partagée.

Mon "Avis de désertion" est toujours encadré dans le salon de chez ma fille en Angleterre. Elle en est très fière.

Cette guerre, non déclarée, illégitime et basée sur un gros mensonge a laissé une cicatrice profonde dans le psyché du peuple américain.

Soixante-cinq mille hommes auront perdu leur vie pour une cause perdue.

Quatre-vingt mille se sont suicidés après leur retour et des milliers d’autres, souffrant de troubles mentaux, vivent en marge de la société.

Aujourd’hui, on compte en moyenne vingt suicides par semaine pour ceux qui reviennent d'Irak et d’Afghanistan et des centaines de milliers de soldats souffrent de PTSD (post traumatic stress disorder).

Pour ceux qui glorifient encore la guerre, il faut savoir que ceux qui se battent ne reviennent jamais vraiment.

 

Bébert aussi est revenu du Vietnam un homme changé. Les séquelles que la guerre a laissé sur lui sont évidentes. Il souffre de cauchemars et de dépression. Tous les ans, a la même époque, cloué au lit pendant des jours, Il revit la même bataille qui a eu lieu au mois d'août 68 et ou plus de deux cent hommes on trouvé la mort.

 Physiquement il souffre des effets de "Agent Orange" un produit chimique produit par "Dioxine Company" qui était censé défolier la jungle . Un produit tellement efficace qu'il a laissé des milliers de soldats avec des cancers de toutes sortes. La compagnie a juste oublié de mentionner ce petit détail aux troupes qui se trouvaient dans les parages.

 Il a essayé de se réadapter a la vie civile mais la transition était trop dure pour lui. Il a habité Hawaii quelques années puis a déménagé au Maroc ou il a habité jusqu'à il y'a quelques mois et où il a quand même réussi a mener une vie pleine et productive pendant toutes ces années.

Bébert pratique aujourd'hui une forme de bouddhisme de tradition Japonaise qui promeut la paix et l'harmonie en soi,  et dans le monde et qui ne contredit en rien sa religion juive. Je crois que c'est grâce a cette pratique qu'il a pu se remettre et persévérer malgré les cicatrices qui ne guérirons jamais.

Deux petits Marocains au seuil du 3eme âge

Bébert, a travers les années m'a souvent invité a venir le voir au Maroc et, finalement, au moment où j’arrive, lui, était  déjà en route vers Los Angeles pour des nouveaux tests et des nouveaux traitements dans les hôpitaux militaires la bas. ..

Dans sa dernière lettre il me dit qu'a une réunion des anciens de son unité il ne resterai que trois hommes (lui inclus) de son Platoon de 120 hommes. La plupart morts de différents cancers dus, sans le soupçon d'un doute, aux effets du »agent orange »

Il me dit aussi qu'il pense revenir en été, donc, ce sera a mon tour d'attendre l'avion. Mais moi j'attends pas, comme lui, toute la nuit.

S'il n'est pas la au premier avion je vais boire un thé à la médina, o baraka

Mais au fond de moi,  je sens que Bébert ne viendra pas, qu'il ne viendra plus.

Victor ihyia Assouline

victorassouline48@gmail.com

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