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Papa Maman et moi

 

Papa Maman et moi

 

 

Par Ruth Grosrichard
 

Eric Fottorino (AFP)

 

Le directeur du quotidien français Le Monde, Eric Fottorino, publie un roman dans lequel il raconte sa relation avec son père naturel. Une histoire qui a le Maroc pour berceau, traversée par une réflexion sur la filiation, l'identité et la judéité. 

On ne compte plus les personnalités publiques internationales qui ont un lien avec le Maroc, pour y être né, y avoir vécu un temps, y avoir élu domicile ou encore par filiation : Marcel Cerdan, Paul Bowles, Bernard-Henri Lévy, Gad Elmaleh, Dominique Strauss-Kahn... A cette liste, il faut désormais ajouter Éric Fottorino, écrivain, journaliste et directeur du quotidien français Le Monde, ainsi que nous l’apprend son dernier livre, Questions à mon père, paru en juin 2010 aux éditions Gallimard. Il y raconte l’histoire de ses retrouvailles avec son père biologique, d'origine marocaine et juive. 

Amour et religion
Ce père, Maurice Maman est étudiant en gynécologie à Bordeaux lorsqu'il rencontre Monique Chabrerie, alors âgée de dix-sept ans. De leur amour naît Éric, mais la famille ultra-catholique de Monique s'oppose à leur mariage : “Juif, étranger, c’était inconcevable, en France, au début des années soixante”. Côté famille Maman, on aurait voulu que Monique se convertisse au judaïsme. Ce qui fait dire à Fottorino que Maurice et Monique, séparés à jamais, ont été victimes “d’une guerre de religions”. Le jeune Éric est donc élevé sans son père géniteur. Il a neuf ans quand sa mère épouse Michel Fottorino, kinésithérapeute, originaire de Tunisie, dont il prendra le patronyme. Quant à Maurice, reparti au Maroc, il devient un médecin obstétricien très apprécié, dans une clinique de Rabat : “Tu inspirais confiance avec ce nom, docteur Maman. Les femmes venaient de loin pour que tu les accouches”. En 1967, suite à la guerre des Six-Jours, il sera licencié parce que juif. 
A la fin des années 1970, Éric, alors âgé de 17 ans, parvient à reprendre contact avec son père naturel. Une rencontre qui restera longtemps sans lendemain. Ce n’est qu’à une date toute récente que le lien s’est rétabli. Trop tard ? Peut-être, car Maurice, qui a 74 ans, est atteint d’une maladie incurable, son espérance de vie est courte. Pris par l’urgence, le père et le fils vont se voir et surtout s’écrire : “Nous avons des milliers de phrases en retard. Des milliers de mots. Aurons-nous le temps de tout dire ?”. D’où les questions quotidiennes que, par courriel, Éric adresse à son père, sur son passé, sur le pourquoi et le comment de leur rendez-vous manqué… Maurice répond de manière à la fois sobre et précise. Il en résulte un livre émouvant et pudique. 

Une saga juive marocaine
Au-delà de la relation entre Maurice et Éric, le récit nous fait remonter aux origines de la famille Maman, au cœur du Maroc profond : le grand-père de Maurice, Yahia, juif berbère, était natif de Rissani dans le Tafilalet. Dans sa jeunesse, avant de faire fortune, il avait été tour à tour “coursier, garçon à tout faire, dégourdi comme pas deux bien qu’analphabète”. Mais, malgré sa réussite, ce Filali restera un “péquenot” aux yeux des juifs fassis d’origine andalouse. Et notamment de la famille de sa femme, Zohra Cohen, nièce du rabbin Serfaty. Il existait en effet des tensions entre les deux communautés. Megorachim (juifs arrivés d’Espagne en 1492 après leur expulsion massive) et Tochavim (juifs autochtones) finiront cependant par contracter des alliances et trouver un modus vivendi. Dans ce creuset, plusieurs langues cohabiteront : le berbère, l’hébreu, le judéo-castillan et le judéo-arabe. Installés à Fès, Yahia et Zohra vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants : huit, dont Mardochée, le grand-père d’Eric Fottorino et personnage de premier plan dans Questions à mon père. Des études talmudiques jusqu’à l’âge de 13 ans et le certificat d’études obtenu à l’école de l’Alliance israélite font de Mardochée un esprit ouvert, mais moins doué en affaires que son père. Plutôt dandy, il porte canne et chapeau et s’offre, chaque année, une escapade parisienne où il se livre à des “razzias chez les meilleurs tailleurs de la place”. 

Le temps des ruptures
Mardochée est un homme heureux, il se sent chez lui au Maroc jusqu’à la guerre des Six-Jours qui, une fois de plus, va compromettre l’avenir des juifs sur leur terre natale. Mardochée s’exile en France dans les années 1970, où il est hospitalisé pour dépression : “Le Maroc lui manque, ses amis de là-bas”. Et puis, il y a Fréha, sa femme, la mère de Maurice et la fille de Yehouda, qui taillait jellabas et caftans pour les riches bourgeois de Fès ainsi que pour le Palais. Une généalogie complexe, reconnaît Fottorino : “Ce n’est pas facile de loger dans ma mémoire toute cette famille que je pensais si éloignée et même inexistante… Je dois faire de la place maintenant, retenir des noms sans visage, tâcher de démêler la branche Mardochée de la branche Fréha”. 
A travers l’amour impossible entre Maurice et Monique, ce livre retrace aussi en filigrane l’histoire des relations entre le Maroc et la France. Dans cet entre-deux, les juifs n’avaient pratiquement plus de place en tant que tels. D’où leur déculturation partielle qui a fait, entre autres, que des prénoms français tels que Maurice, Olivier, Annie et Charles sont venus se substituer à Moshe, Yahia, Zohra et Yacoub, naturellement tirés du fonds judéo-arabe. Dans le cas de Maurice, ce désir d’intégration à la culture française a du reste été bien mal payé en retour. Revenu s’installer à Toulouse après avoir dû quitter définitivement le Maroc, ce malheureux paria, qu’on avait d’abord refusé de reconnaître comme le père de son premier fils, allait devenir la victime d’une sinistre cabale menée par ses confrères locaux qui, parvenus à le chasser de la maternité où il exerçait, eurent le plaisir de “lever leur verre au départ du juif”.

Les retrouvailles
C’est au retour et à l’accueil de ce juif en lui que Fottorino consacre son livre, en s’attachant à combler un manque qui n’avait jamais cessé de lui faire énigme, en travaillant à renouer les liens distendus avec sa famille et, au premier chef, avec son père. Un jour, Maurice achève l’un de ses courriels par ce lapsus qui en dit long : “Je ne me relie pas, je suis trop fatigué”. A quoi Éric répond : “En effet, tu n’as pas relu, sinon tu aurais corrigé, changé le e par un s… Tu n’as commis aucune faute. Cette fois, c’est l’écriture qui nous relie. J’ai appris que c’était un fil plus solide encore que la vie”. Tout se passe comme si Fottorino avait cherché à recréer un cordon ombilical entre lui et ce bon docteur Maman. Lui-même en convient : “Un père juif marocain, nommé Maman, accoucheur de métier, abandonneur de bâtard, il y avait de quoi broder. Cela faisait une bonne histoire à imprimer”.

 

 

Bio. Le Monde des livres…
Né à Nice en 1960, Eric Fottorino poursuit des études de droit et de sciences politiques avant de débuter sa carrière de journaliste comme pigiste à Libération en 1984. Deux ans plus tard, il entre au quotidien Le Monde où il deviendra grand reporter, rédacteur en chef puis directeur de la rédaction, poste qu’il occupe depuis 2006. En 2008, il a également été élu à la présidence du directoire de ce grand quotidien. Éric Fottorino est par ailleurs connu en tant que romancier et essayiste. Il est l’auteur d’une vingtaine de titres, récompensés par plusieurs prix. Parmi eux, publiés chez Gallimard : Un territoire fragile (2000, Prix Europe 1 et Prix des Bibliothécaires), Caresse de rouge (2004, Prix François Mauriac de l’Académie française), Korsakov (2004, Prix des libraires et Prix France Télévisions), Baisers de cinéma (2007, Prix Fémina), L’homme qui m’aimait tout bas (2009), consacré à son père adoptif, et, dernier paru, Questions à mon père (2010), dédié à son père naturel.

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