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L’Orient des Juifs

 

 

Au XIXe siècle, de Tanger à Jérusalem, des peintres découvrent l’Orient et ses «Israélites». Sujets ethnographiques, passeurs vers les origines… Une exposition met pour la première fois en lumière les fantasmes conviés par leurs représentations.

 

Par CORINNE BENSIMON

 

Le 24 janvier 1832, Eugène Delacroix, 34 ans, débarque à Tanger en compagnie du comte de Mornay, émissaire du roi Louis-Philippe. Mornay vient apaiser les relations avec le sultan du Maroc, enflammées par la conquête française de l’Algérie amorcée deux ans plus tôt. L’artiste, lui, vient découvrir l’Orient mahométan. Il rencontrera, en premier lieu, des Juifs. Son guide est Abraham Benchimol, drogman auprès du consul de France, c’est-à-dire interprète. Riche Juif marocain, il traduit d’arabe en français et de français en arabe mieux que le préposé français à cette mission. Et surtout, il ouvre à Delacroix les portes de sa communauté et de sa maison, à quelques pas du consulat de France où loge l’artiste. Le peintre, qui se lie d’amitié avec lui, s’émerveille de l’intimité des maisons juives («Il y a quelque chose de patriarcal dans ces intérieurs»), va à la synagogue, au cimetière («dernier asile où leur dépouille, du moins, n’est pas inquiétée»), et relève maints croquis et portraits des Benchimol et alliés : Saada la femme du drogman, Leditia Azencot sa nièce, ses filles Prescidia et Rachel, et Abraham lui-même qui l’invite, fin février, à un somptueux mariage.

De cette fête, l’artiste tirera un tableau qui inspirera de nombreux peintres du XIXe siècle. Exposé au Salon de 1841, il est simplement intitulé : Noces juives au Maroc. Peu importe qu’il s’agisse ou non de celles de la fille d’Abraham Benchimol de Tanger dont le public ignorera l’existence. Le mariage est juif et oriental, deux qualificatifs qui vont cristalliser un des thèmes majeurs de l’orientalisme pictural. Comment et pourquoi ? Que représentent donc ces Juifs orientaux pour ces artistes qui voyageront en Méditerranée musulmane, de Meknès à Jérusalem, des années 1830 aux années 1920 ?

Au travers d’une exposition présentant une centaine d’œuvres, le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (Mahj), à Paris, met en lumière les multiples figurations et usages des Juifs méditerranéens : sujets ethnographiques, passeurs entre l’Orient et l’Europe, vestiges vivants des origines de l’Occident chrétien… Les poncifs de l’orientalisme sont connus : fantasias, scènes bibliques, femmes de harem, mendiants, caravanes et bédouins. Le focus sur le «sujet juif», tant investi par ce mouvement pictural, est inédit.

«Dans la France de 1830, les Juifs sont invisibles, relève Laurence Sigal, commissaire générale de l’exposition (1). Ils sont citoyens français depuis la révolution de 1789. Leur intégration a été rapide, leur mobilité sociale très forte. Il y a bien quelques "israélites" célèbres, les Rothschild, l’actrice Rachel. Dans la littérature, les stéréotypes circulent : le Juif est associé à l’argent, la Juive est belle, et les Juifs sont errants. Mais les peintres ne s’y intéressent pas.» Jusqu’à leur «découverte» dans cet Orient qui s’ouvre dans le sillage des conquêtes et missions coloniales, et dessine un continent flou englobant le monde arabe et l’empire ottoman.

L’imaginaire du XIXe siècle est nourri des récits de l’expédition de Bonaparte en Egypte, des découvertes archéologiques de royaumes antiques. L’Orient semble alors l’horizon d’un Occident secoué par les révolutions, en quête de ses origines. Les écrivains s’y pressent, nourrissant les rêves des plus sédentaires : Chateaubriand rentre de Jérusalem en 1806, Lamartine en 1833, Nerval revient en 1843 d’Alexandrie et Constantinople, Flaubert part à Tunis en 58 préparer Salammbô, Hugo publie en 1829 les Orientales sans sortir d’Europe. Ils décrivent tous une mosaïque de peuples, «des rues animées par la bigarrure étrange, pittoresque, éblouissante, d’une Balel du costume», s’emballent Jules et Edmond de Goncourt partis à Alger en 1849 pour peindre et qui s’y découvrent une plume… (2) De cette mosaïque, les Juifs ne sont qu’un fragment. Pourtant, ils retiennent obstinément l’attention des peintres de l’Orient : Alfred Dehodencq au Maroc, Théodore Chassériau en Algérie, et d’une cinquantaine d’autres que présente le Mahj.

Hommes de l’entre-deux

A la différence de leurs coreligionnaires de France, ils sont visibles. Ils vivent ségrégués, dans des quartiers séparés, portent des costumes particuliers, ont des coutumes singulières. L’élite juive urbaine, qui commerce avec l’étranger et la diaspora, parle plusieurs langues. Delacroix et ses successeurs ignorent sans doute les contributions savantes de quelques-uns de ces «hommes de l’entre-deux», tel Mardoché Najjâr, ce Juif de Tunis, dont Lucette Valensi, directrice d’études à l’EHESS, a évoqué l’histoire lors du colloque qui s’est tenu en marge de l’exposition (3). Drogman auprès du Bey de Tunis quand Carthage était un passage obligé sur la route de l’Orient, il avait vécu à Paris sous le nom de Mourad, attelé à l’écriture du premier dictionnaire français-arabe, enseignant la langue du Coran aux visiteurs du grand expert des sciences orientales Théodore de Sacy… Les artistes voyageurs européens, qui évoluent loin de ces sphères expertes, apprécient tout simplement que les Juifs autorisent la peinture de leur femme et filles, sujets si importants dans une esthétique sublimant la sensualité. «Perles d’Eden», écrit Delacroix, les Juives ne sont ni voilées ni cloîtrées, à la différence des musulmanes.

Ainsi, les «Israélites» deviennent-ils des sujets d’observation quasi ethnologique, emportant éventuellement l’empathie d’un Delacroix qui note : «Ces Juifs réputés impurs ici, obligés de se déchausser quand ils passent devant des mosquées et marcher nu-pieds dans la boue.» Alfred Dehodencq, qui passe plus d’un an au Maroc, s’intéresse à l’ambiguïté des rapports entre Juifs et Arabes, peignant ici la complicité d’un Juif murmurant à l’oreille d’un pacha et là la cruauté d’un sultan qui fait décapiter la jeune Juive Sol Hachuel, soupçonnée d’avoir embrassé la foi islamique puis de l’avoir reniée. Chasseriau, en Algérie, dessine une série de «Juive d’Alger», peint les Femmes juives au balcon, toile lumineuse à l’affiche de l’exposition, tout en consignant minutieusement leurs «cheveux entortillés dans un morceau de soie de toutes couleurs un ruban rouge qui tombe attaché jusqu’à terre et qui se nomme terrada».

Mais la peinture des Juifs sert aussi la raciologie alors en vogue. Ainsi le sculpteur Charles Cordier livre-t-il Une Juive d’Alger à la galerie d’anthropologie tout juste ouverte au Museum, à Paris, en écho à l’Essai sur l’inégalité des races humaines commis par Gobineau, en 1854. Et Théodore Chasseriau n’hésite pas à écrire, alors même qu’il peint avec une grande précision des scènes de la vie juive en Algérie : «Dans Constantine qui est élevée sur des énormes montagnes, on voit la race arabe et la race juive comme elle était [sic] à son premier jour.» Paradoxalement, les Juifs rencontrés en Orient évoquent une «race» singulière, mais aussi une origine biblique, universelle.

De Delacroix à Horace Vernet, les voici donc figurant, en leur costume local du XIXe siècle voire en tenue bédouine, les hommes de l’Ancien Testament, lesquels sont plantés dans un décor «authentique», inspiré des déserts sahariens, ou mieux, des séjours en Terre sainte. «Il y a là un basculement, relève Laurence Sigal. Dans la tradition picturale des scènes bibliques, le canon était gréco-romain. Il devient oriental.» La mutation est en phase avec un retour aux sources de la Bible, promu en France par Ernest Renan, qui prône avec sa Vie de Jésus (1863) une «historicisation» du personnage. Elle satisfait aussi la recherche romantique d’origines orientales où régénérer la civilisation occidentale.

Deux siècles plus tôt, Rembrandt, le grand maître des orientalistes, avait fait poser des Juifs portugais de sa connaissance dans ses peintures bibliques, y compris celle du Christ. Il était le premier et le seul. L’exception devient une tendance au XIXe siècle. La Bible s’orientalise. On est saisi de perplexité devant ce tableau de William Holman Hunt la Découverte du Sauveur dans le temple (1855), où Jésus apparaît dans une assemblée inspirée de celle d’une synagogue orientale du XIXe siècle. Et frappé par la beauté de Ruth, d’Alexandre Cabanel (1868), accoudée près de Booz endormi comme elle le serait à la rampe d’un balcon d’Alger [ci-dessus]

«Autoportrait en costume arabe»

Le Mahj a poussé plus loin l’exploration, s’interrogeant sur l’impact de cette esthétique sur les peintres juifs européens qui, portés par le mouvement d’émancipation, font leur entrée dans les académies. «Des artistes juifs se réapproprient l’image d’Orientaux que l’Occident leur renvoie», relève Laurence Sigal. On le découvre dans l’œuvre fulgurante de Marcin Gottlieb, né en Autriche-Hongrie, mort à 23 ans, qui livre un tableau d’un Christ en juif oriental, ceint à la fois d’un châle de prière et d’une auréole de saint chrétien, image de réconciliation, ainsi qu’un saisissant Autoportrait en costume arabe.

Se déguiser en cheik ou en Bédouin était certes l’un des jeux de l’élite européenne. Mais dans les premières années du XXe siècle, alors que monte l’antisémitisme en Europe et que germe le projet sioniste, l’oriental, porteur des origines bibliques, prend une tout autre valeur : il est le Juif de l’avenir, régénéré par un retour au berceau de sa culture. Ainsi, Ephraim Moses Lilien, né en Pologne, proche de Théodore Herzl, le père du sionisme, dessine en 1908 un Abraham regardant les étoiles d’après des photographies de Juifs et d’Arabes prises lors de ses voyages en Palestine. «Il ne s’agit pas d’un art militant, mais identitaire, précise Laurence Sigal. Abraham se tient droit, le visage noble, réponse au Juif errant, diasporique.» Pour le russe Nahum Gutman, qui arrive en 1905 en Palestine, l’idéal du Juif postdiasporique, ancré à la terre, c’est ce chevrier arabe qu’il représente conduisant ses bêtes d’un pas sûr sous un ciel noir de menaces. La toile, peinte en 1926, s’intitule Avant l’orage.

(1) Directrice du Mahj jusqu’en décembre 2011. (2) Alger, Jules et Edmond de Goncourt, Ed. Magellan et Cie, 2011. (3) «De la Torah aux Hadith : les Juifs et l’orientalisme» a eu lieu les 22 et 23 mai à l’ENS et au Mahj. On lira à ce propos l’article de Perrine Simon-Nahum (CNRS) dans le catalogue de l’exposition (éd. Sikra Flammarion-Mahj, 2012).

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