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PREMIER AMOUR, par Bob Ore Abitbol

PREMIER AMOUR

-Alors? Tu les aimes mes histoires de quatre sous, mes historiettes de rien du tout moitié-rire moitié-pleur moitié-soupir moitié bonheur.-Oui, j’aime, j’aime, raconte Bob ! Ça me rappelle ma propre jeunesse, les couleurs, les odeurs et l’atmosphère de ce temps-là. Chaque fois que tu écris, c’est moi-même qui écris, et tu évoques nos souvenirs communs.

Alors, ne te fais pas prier davantage et raconte !

C’était une époque merveilleuse, je venais d’avoir 13 ans.Nous étions toute une bande de jeunes, beaux, toujours bronzés, les yeux brillants et les cheveux lumineux.C’était l’époque de la franche amitié sans calculs, sans arrière-pensées, celle des surboums où, tremblant, nous dansions nos premiers slows, cœur contre cœur, corps contre corps, premières émotions d’adolescent.C’était l’époque de Tutti Frutti de Little Richard, d’Only You des Platters, de «Diana» de Paul Anka, des robes sacs et des chignons pièces montées. Celles des baisers et des pommes volées dans le jardin, près de la place Bel Air où nous nous retrouvions toute la bande. Celle des amis maintenant oubliés, éparpillés, diasporisés encore une fois aux quatre coins du monde. Charlie Amiel qui sortait avec Suzie. Tu sais de qui je veux parler, son père avait la villa Boulevard de Bordeaux, ingénieur à Beauvais. Jojo Benzaquine, à Paris. Il paraît qu’il a très bien réussi mais qu’il s’appelle Jean-Luc maintenant. Faut s’adapter. Poupée Benouaïch en Israël : marié, 4 enfants. Lolo Levy, directeur d’un grand hôtel à Eilat. Bébé Laredo, le fils des douches, toujours à Casa. Faut voir comme il m’a reçu quand je suis passé le voir! Bébert Partouche, le roi du Rock, à Paris, divorcé, plombier, joueur malchanceux, de mauvais tuyaux sans doute. Elie Amsellem, le fils du vin «Le Palmier», Dieu sait où, et Jojo Chriqui, et Robert Benhaïm, et Dédé Krief, maintenant casé, père de famille, télé-feuilletons-pantoufles, et compagnie.Et toi, Randolph Benzaquen, fils de roi, fils de riche, Qu’es-tu devenu ? Où avez-vous disparu ? Dans quelle ville misérable ou glorieuse avez-vous refait votre vie ? Qui aurait pu imaginer que nos chemins se sépareraient ainsi à tout jamais ? Toi en Israël, moi au Canada, l’autre en France, et d’autres au Brésil, aux Etats-Unis, partout et nulle part.Nous sommes de partout et de nulle part.Tu ne regrettes pas parfois le Maroc, dis-moi, les amis, la plage, la cuisine et le soleil, le soleil…Je t’ai vu parfois dans quelque ville lointaine, et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre et nous avons évoqué en riant nos souvenirs et puis les copains, et puis les filles, et puis la rue, et puis la vie. Ou alors nous nous sommes regardés pudiquement de loin sans oser vraiment nous reconnaître, ne sachant trop quoi nous dire. Peut--être un petit salut timide et nous avons fermé la porte définitivement sur tout ce qui était nous.Et toi Jacques, mon ami, mon plus que frère, celui avec qui j’ai tout partagé pendant tant d’années, à Casa, à Paris et ailleurs. Avec qui j’ai fait mes plus beaux voyages et créé mes plus beaux souvenirs. Toi au moins, tu es resté mon ami. Même de loin, je t’écris, je te vois, je t’appelle. Je suis le parrain de tes enfants et tu es le parrain des miens, tu es le témoin de mes moments de joie et le soutien de mes moments difficiles. Tu es mon ami, mon vrai, mon seul, mon grand ami.Je n’ai pu résister la dernière fois à Paris et je t’ai dit comme je remerciais le ciel et Dieu de m’avoir donné un ami comme toi. Tu en as eu les larmes aux yeux.Et toi Marika, ma douce, ma tendre, mon premier amour, où es-tu maintenant ?Elle était arrivée de Mogador avec toute sa famille et s’était installée juste en haut de chez nous, à la place des Chocron qui avaient déménagé dans un quartier plus huppé de Casablanca, comme le Boulevard de Paris, Boulevard de la Gare devenu Boulevard Mohamed V ou bien sûr la rue Blaise Pascal où l’on retrouvait les magasins les plus chics de la ville, le photographe à la mode, Marti, avec la belle Mme Levy au comptoir ,Mimi pour les intimes. Le cinéma Triomphe où Mme Elbaz officiait très digne dans sa cage de verre, et même quand c’était complet, complet, complet, vous trouviez des billets (en général, les meilleures places) contre un pourboire, c’est normal.Les tissus Roger avec Simone, toujours de bonne humeur, et quelle vendeuse ! Plus tard, il y a eu à la place de Benson’s, en face de la caserne de pompiers, le glacier Igloo où les jeunes se réunissaient, mais ça c’est bien plus tard. Ce n’était déjà plus notre époque, d’autres avaient pris notre place plus jeunes, plus fous.Marika était donc arrivée, avec ses beaux grands yeux étonnés, une peau blanche, des joues roses, des lèvres sensuelles, des cheveux noirs de jais, un petit nez fin et retroussé. J’en étais tombé immédiatement amoureux.Elle était tellement différente des autres filles du quartier. À la fois réservée et rieuse, charmante et sûre d’elle.Elle avait de plus la voix la plus belle du monde, me semblait-il ; elle chantait de sa cuisine et l’air se répercutait sur la façade de notre immeuble. Alors tout se taisait. Seule sa voix emplissait chacun de nous d’un grand bonheur silencieux et d’une grande sérénité.C’est là également que parfois un aveugle venait chanter avec un instrument monocorde. Il jetait sur ces journées ménagères maussades, de sa voix puissante et désespérée, un moment de joie. Il retrouvait, comme par magie, les piécettes qu’on lui jetait des fenêtres anonymes.Nous attendions le samedi avec impatience. Notre rue devenait un théâtre, un music-hall où mille petits spectacles défilaient.Alors venaient ces grands Noirs du Ghana, Les «Bambaras» qui faisaient trembler le quartier du bruit de leurs tambours tonitruants. L’un d’eux, tout en virevoltant, tournait sa tête coiffée d’un bonnet tout brodé d’os et de perles de toutes les couleurs. D’autres fois, c’était ce grand Arabe avec son petit singe! «Allez danse, danse», «Fais le juif après la Dafina». Dafinas que Aouïcha, le «Terab» portait par douzaines sur sa tête, sans les mains et d’un pied léger.Les cabrioles incroyables de ces saltimbanques aux sarouals multicolores qui faisaient, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, des doubles et triples sauts périlleux. Comment retrouverais-je jamais ces moments d’émerveillement ?À force de plaider et de pleurer, j’avais fini par obtenir une moto Cimatti d’occasion mais <presque neuve» comme m’avait dit le vendeur Georges Benchetrit, un copain de classe. J’étais comblé.J’allais voir Marika tous les jours, tous les prétextes m’étaient bons, une lettre du facteur que je m’empressais de lui monter, une course chez l’épicier, du linge à étendre sur la terrasse baignée, inondée, éclatée de soleil.Mon cœur, quand je la voyais, battait à tout rompre, mes mains moites tremblaient, mes genoux me tenaient à peine.Je balbutiais je ne sais quelle idiotie qui la faisait malgré tout rire.Ah ! J’étais amoureux, c’est sûr, ce sentiment encore confus mais profond, qui me désespérait et m’emplissait en même temps d’un grand bonheur.Elle se rendant compte de mon trouble, riait gentiment de moi. Elle avait un rire si merveilleux, si cristallin, si pur.Moqueur et complice à la fois : «je ris de toi, mais avec toi». Et puis un jour, elle avait finalement accepté de sortir, de «marcher» avec moi. Comme j’étais fier!Tous mes amis étaient amoureux d’elle, mais surtout Elie, le fils du vin, qui la poursuivait de ses assiduités et me harcelait de sa jalousie.Oh ! Marika, comment retrouverais-je jamais la joie profonde que j’avais à te voir, à t’espérer à nos rendez-vous, à attendre l’heure où, légére et court-vêtue, tu sortais du collège Mers-Sultan, l’heure à laquelle tu rentrais dans le quartier, qui s’illuminait tout d’un coup du seul fait de ta présence ?Certains fruits défendus ont le goût sauvage et pur des fruits de la passion.Tu étais, je peux l’assurer, et défendue et passionnée.Bientôt, nous allions nous quitter, l’indépendance du Maroc, ce nationalisme à outrance allait affoler nos parents. Les caisses emplissaient les garages et vidaient les salons. On entendait, jusque tard dans la nuit, de grands coups de marteau, sans oser rien dire.Des cohortes de gens partaient tous les jours, la plupart au "Texas" , on n’osait pas prononcer le nom d'Israël.Des jeunes hommes venaient mystérieusement dans les immeubles et repartaient avec de jeunes enfants qu’on ne revoyait plus.J’appris plus tard que c’étaient des sionistes quand j’ai failli y passer moi-même ma mère ayant changé d’avis au dernier moment.Des drapeaux marocains flottaient partout. Les Arabes criaient leur joie «Houria, Houria» ou bien «Hia l’Malik, Hia l’Malik» ! Des arcs de triomphe en feuille de palmier, illuminés de loupioles de couleurs blanches, verts et rouges, avec une étoile à cinq branches, étaient montés à la hâte sur toutes les grandes artères. Le roi Mohamed V n’allait pas tarder à revenir de son exil de Madagascar . La liesse populaire atteignait son apogée.Les Français omniprésents allaient disparaître petit à petit.La statue du maréchal Lyautey, près des services municipaux, déplacée. Changé aussi le nom des rues.Doucement la ville s’arabisait.Tous les juifs, semblait-il, partaient après les fêtes.C’était toujours après les fêtes ; on ne savait simplement pas laquelle : Après les fêtes…Je n’allais pas tarder moi aussi à quitter ce beau pays attachant et chaleureux dont nous sommes restés encore profondément amoureux, peu importe notre destinée.
Promets-moi de m’ écrire
Ne m’oublie pas
Pense à moi
Ne m’efface pas de ta mémoire
Quand nous serons loin l’un de l’autre
Que nous restera-il ?
Sinon ces courses dans le vent
Ces rires fous sur les plages bondées
Ces repas partagés
En plein soleil
Sous les palmiers
Et ce premier amour
Si beau, si tendre
À jamais gravé dans nos cœurs
Plus solide et plus profond
Que sur l’ écorce fragile
De l’arbre où nous nous sommes accrochés
Nos initiales entrelacées,
L’un à l’autre.
Comme pour ne jamais nous quitter
Comme pour a jamais nous souvenir
N’oublie pas non plus
Notre ville, notre quartier
Si différent, si particulierPromets-moi de m’écrire
Ne m’oublie pas.
Et toi qui lis cette nouvelle, où que tu sois
Écris-moi
Écris à tes amis.
Renoue le fil fragile qui nous unissait
Et que nous avons, malgré nous, déchiré.Toi Charlie de Beauvais
Toi Robert dit «le torero»
Toi Dédé l’Oiseau
Toi Jouiqui le pâtissier
Toi Gérard l’Indien
Toi Jo le rouquin
Toi Jojo le Crick
Toi Cowboy
Et toi Marika mon beau, mon grand, mon premier amour

Écrivez moi simplement pour me dire que tout va bien.

Écrivez-moi, je vous attends

Bob Oré Abitbol

Le gout des confitures

boboreint@gmail.com

Commentaires

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salut je lis avec attention tes écrits et ils me font faire un saut dans le passé...
je te dirais à propos de Marika , qu'en cherchant rapidement sur Facebook, j'ai trouvé une page au nom de Marikay Ohayon....sait on jamais...
sinon Bébert Partouche n'est plus de ce monde, c'était un grand pote de mon frère Lucien dit Lucien Delly chanteur amateur éclairé (sic)
bye bye

Bob Orel Abitbol,

Bravo bravo pour votre article.
Suis une des rares à vivre encore à
Casablanca.
J'ai adoré votre article avec tous
les merveilleux souvenirs que vous évoquez.
Quel retour en arrière, que d'émotion.
En vous lisant, on retrouve notre jeunesse si vite passée..
Trop vite disparue notre insouciance.
Que de nostalgie. Merci encore.
Randolph Benzaquen est toujours à
Casa.
Bonne journée.

Allegre Benaim

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